CHUTE DES JACOBINS
Ce moment était propice pour a^ir. Les Comités, qui avaient été charg-és de faire un rapport sur les moyens de procéder à l'épuration des Jacobins en même temps que d'examiner les griefs articulés — pour la seconde fois — contre Billaud-Vareune, Collot, Voulland, Amar, David, etc., commencèrent [)ar supprimer le club. Conduits par Legendre ils se rendirent la même nuit du 20 à la « Société des amis de la liberté et de l'égalité », firent fermer le lien des séances et apposèrent les scellés (i).
«Le lendemain, Laig-nelot, au nom des quatre comités ilitaire, de Salut public, de Sûreté générale et de Législation, lisait à la Convention l'arrêté pris la veille et ([iii portait :
I" Les quatre comités réunis arrêtent de suspendre les séances de la Société des Jacobins.
2^ La salle sera fermée à l'instant et les clefs déposées au Secrétariat du Comité de Sûreté générale.
3° La commission administrative de police est chargée de l'exécution de l'arrêté, dont il sera rendu compte à la Convention.
En vain Duquesnoy s'écria : « Je déclare que je suis Jacobin et que j'aime mon pays ! » l'arrêté des comités est approuvé à la presque unanimité, aux cris de : Vive 1(1 Répablique, vive la Convention (2) !
Le retentissement est immense quand on apprend dans Paris que ce foyep de haine et de délation, ce dernier retranchement des anciens terroristes a définitivement vécu. Quelques-uns conservent l'espoir de le reconstituer. Audouin déclare que les Jacobins se réfugieront s'il le faut dans un souterrain, Tissot propose de se réunir au faubourg- Antoine dans la ci-devant église [des Quinze- Vingts. Personne ne les suit (3). On chante
(1) Barras, dans ses Mémoirex, s'attribue cette idée de suspendre les
■ances des Jacobins. Hésitant pourtant à agir militairement, il aurait jlaissè Legendre partir seul. Celui-ci trouva la salle des séances à moitié vide, fit évacuer le reste des Jacobins, apposer les scellés, puis envoya PS clefs à la Convention. — Barras, Mémoires, tome I, p. 223.
{2) Moniteur du 22 brumaire.
(3) M.-J. Claretie, les Derniers Montagnards.
la carmagnole autour du club et en place de « Madame Veto » le peuple fredonne :
0 Les Jacobins » avaient promis De faire ég'org'er tout Paris.
Tout le quartier étaitiliuminé (i); on s'abordait en s'embrassant, en se disant : Eh bien ! c'est une affaire faite! On amalgamait les chansons composées par Girej-Dupré dans le Calvados avec la romance de Dussault sur le grand lion des Jacobins :
Tandis que la Ménagerie
De tous les tyrans en furie
Fuit devant les républicains
Nous grillons en flamme vermeille , ,
Ici, la bête sans pareille
Le grand lion des Jacobins (2).
De son côté la Convention reçut force adresses de félicitations et Glauzel, alors président, répondit en ces termes à une députation de la Nièvre : « La tête de l'hydre étant abattue, la queue ne remuera plus de longtemps. »
(1) Orateur du Peuple, n° 31.
(2) Joie délirante dans les salons dorés. — o Joie plus douce, plu:cordiale, plus franche que l'ctourdissement de ces fêtes imaginées par l'ancien Comité de Salut public pour couvrir de fleurs le chemin ensanglanté de l'esclavage et parer la victime qu'il allait immoler à son anthropophage ambition... L'aimable gaieté française va renaître enfin sous des auspices plus heureux I » {Orateur du Peuple.)
L'aimable gaieté française dont parle Fréron renaissait cyniquement et les muscadins menaient le branle de la farandole! Ceux qui avaient tremblé hier savouraient à leur tour le plaisir de faire Ircmbler. 11 fallait des festins et des danses à ceux que la mort avait épargnés! — Rappcllorai-je que c'était le beau temps des bals à la victime. Bien que le tableau qu'en l'ait Sébastien Mercier soit connu, on doit le reproduire ici.
« Croira-t-on, dans la postérité, que des personnes dont les parents étaient morts sur l'échafaud avaient institué, non des jours d'affliction solennelle et commune où, rassemblées en babils de deuil, elles auraient témoigné leur douleur sur des pertes aussi cruelles, aussi récentes, mais bien des jours de danses où il s'agissait de valser, de boire ot de manger à cœur joie? Pour élrc admis au festin et à la danse, il fallait exhiber un certificat comme quoi l'on avait perdu un frère, une mère. un mari, une femme ou une sœur sous le fer de la guillotine. La mort des collatéraux ne donnait pas le droit d'assister à une pareille fête. Est-ce la danse des morts d'Holbein, qui avait inspiré une pareille idée!' Pourquoi, au milieu du bruit des violons, ne lit-on pas danser un spec^ tre sans tête? »... S. Mercier, Tableau de Paris révolutionnaire.