Rêvetnes, 6« promenade
Ainsi c'est pour lui-mêffiê, par plaisir, non pour les autres, par devoir, que Rousseau consent à faire le bien. Il est, dans l'ordre moral, un voluptueux et un orgueilleux, qui met son plaisir et son honneur à agir librement, à sa guise. Il le dit saris fard et avec insistance.
« Agir contre mon penchant me fut toujoUi'â impossible... En toute chose imaginable, ce que je no fais pas avec plaisir me fut toujours impossible ; » el il suffit, pour lui gâter son plaisir, d'une atteinte il sa liberté. « La contrainte, d'accord avec mon désir, suffit pour l'anéantir et pour le changer en répugnance, en aversion même... Dès lors le poids do l'obligation me fait un fardeau des plus douces jouissances, et comme je l'ai dit dans VEmile, à ce que je crois, j'eusse été chez les Turcs un mauvais pari à l'heure où le cri public les appelle à remplir les devoirs de leur état'. »
On comprend qu'étant de cette humeur Rousseau
ait pris en grippe à la longue d'abord ses obligés,
ensuite ses bienfaiteurs, enfin et en dernier heutouâ
les gens avec lesquels il avait des relations suivies :
il suffisait, pour l'en détacher, qu'il se sentît quelque
obligation envers eux. Par là il était impropre à la
vie de société, qui toujours crée des liens et implique
des charges; il le sentait, s'y dérobait d'avance,et
se réfugiait dans la solitude/ '^ " ' *^<^*'^
1. BéveHes, 6« promenade. — Il est si content do côUc image, elle rend si bien sa pensée, qu'illa repi'oduitou plutôt qu'il la produit encore dans les Confessions (part. I, liv. v) : « En toute hose la gêne et l'assujettissement me sont insupportables ; ils me feraient prendre en haine le plaisir même. On dit que chez les mahométans un homme passe au point du jour dans les rues pour ordonner aux maris de rendre le devoir à leurs femmes : je serais un mauvais Turc à ces heures-là. »
Il essayait alors de justifier ses sentiments, il les décorait du nom de liberté, d'indépendance ; il essayait ainsi de se faire illusion à lui-même, sans d'ailleurs y parvenir tout à fait, car il reconnaît finalement que c'est son inaptitude sociale, bien plus que sa fierté républicaine, son amour jaloux de la liberté, qui a fait de lui un sauvag-e.
« Il est certain que cet esprit de liberté me vient 7noins d'orgueil que de paresse, mais cette paresse est incroyable : tout l'efTarouche; les moindres devoirs de la vie civile lui sont insupportables; un mot à dire, une lettre à écrire, une visite à faire, dès qu'il le faut, sont pour moi des supplices... . Voilà pourquoi j'ai toujours tant redouté les bien-' faits; car tout bienfait mérite reconnaissance, et Je me sens le cœur ingrat, par cela seul que la reconnaissance est un devoir. »
Il en vient à fuir toute action, à ne g-oùtcr qu'un bonheur négatif: l'absence de contrainte.
« En un mot, l'espèce de bonheur qu'il me faut n'est pas tant de faire ce que je veux que de ne pasi faire ce que je ne veux pas. La vie active n'a rien qui] me tente ; je consentirais cent fois plutôt à ne jamais rien faire qu'à faire quelque chose malgré moi'
En dernière analyse, la timidité de Rousseau serait donc, si on fait abstraction des beaux noms qu'il lui donne, des excuses qu'il lui cherche et des] principes élevés auxquels il la rattache, la simple] impossibilité qu'un homme sans volonté éprouve de] faire autre chose que « ce qui lui dit ». C'est là ce] qu'il faut entendre par son « indomptable esprit de]