‹ Les grands timidesChapitre 73 sur 88 · Ibid., VIII, p · texte numérisé non relu

Ibid., VIII, p

Peut-être cette supériorité morale, que Stendhal s'attribue, serait-elle moins farouche, si elle était plus sûre crelle-même, si elle n'avait pas besoin d'être confirmée par la sympathie d'autrui. Les passions dont on se pique le plus ne sont-elles pas souvent les plus superficielles, les moins personnelles, les plus promptes à passer et les plus suspectes d'exagération puérile? Qui peut répondre de ses propres sentiments, quand il est, comme Stendhal, de nature impressionnable et changeante et traite d'illusions ses sentiments d'autrefois ?

« J'étais trop sujet à respecter dans ma jeunesse. Quand mon imagination s'emparait d'un homme, je restais stupide devant lui : j'adorais ses défauts...

« Ayant une imagination très sympathique, je lisais la description bien faite du caractère d'un guerrier, je me croyais appelé à la guerre... Lisaisje Retz? J'étais conspirateur. Saint-Simon ? Courtisan ambitieux. Tout cela est mauvais'. »

Avec une tète si prèle à se monter, qui se gave de romans et s'en grise, comment ne paraîtrait-on pas aux autres, romanesque et un peu fou ; comment ne le serait-on pas à ses propres yeux ; comment, dès lors, ne serait-on pas timide, si la timidité est précisément une défiance de soi et une crainte de déplaire, tirée de la nature des sentiments qu'on éprouve, de la conscience qu'on a que ces ^sentiments ne sauraient, en raison de leurcaractère personnel, singulier et à part, trouver un écho sympathique dans l'àme des autres ?

1. Souvenirs d'égotisme, ch. IV, p. 31. — Correspondance, t. I, p. 204.

Le timide, par définition, est et se sent, d'une part, étrang-er à la vie, de l'autre, incapable de faire accepter sa vie.

« Je n'avais jamais vu le monde, dit Stendhal, pas le plus petit bout; mais, en revanche j'avais senti tous les romans possibles et entre autres YHéloïse. Je crois que dans ce temps j'avais lu les Liaisons dangereuses et j'y cherchais des émotions'. »

Avoir ainsi les idées les plus fausses du monde et de la vie, le sentir vag'uement ou plutôt le savoir fort bien, mais n'en pas convenir, même avec soi, s'entêter dans ces idées, vouloir qu'elles soient vraies et déclarer fausses les idées contraires, voilà l'état d'âme du timide orgueilleux et romanesque, à la façon de Rousseau, de Stendhal et de tant d'autres.

La timidité, ainsi définie, offre cette particularité de n'être point tenue pour une infirmité et une disgrâce, mais d'être regardée comme une faiblesse touchante, ou mieux comme une distinction morale, puisqu'elle est liée à la délicatesse et à la noblesse de sentiments. Il s'ensuit qu'elle se complaît en elle-même et ne veut pas g-uérir. Le timide peut souffrir de son caractère, en déplorer les effets ; il ne voudrait pas, pour tous les succès du monde, devenir un effronté, c'est-à-dire un goujat. Stendhal se démontre ainsi qu'il ne doit pas éprouver de la « jalousie » pour les caractères forward :

« Je jouis par la sensibilité ; tout ce que je fais volontairement tend à aug-menter cette sensibilité,

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