Ibid., p
C'étaient dans le fait deux glaces, de huit pieds de haut chacune, et dans lesquelles il regardait quelquefois son interlocuteur..., qui lui imposaient encore. »
A ces détails, où se complaît l'imagination de Stendhal, on peut juger de la force des impressions réelles qu'ont faites sur lui les humiliations extérieures. En fait, on sait combien il a désiré la richesse et en a voulu à son père de l'avoir empêché, par avarice, de tenir son rang. Toutefois, s'il a envisagé la richesse comme un moyen de se guérir de la timidité, il n'ignorait pas combien ce moyen ne peut être qu'accessoire et indirect.
La timidité, en effet, a des causes plus profondes, toutes morales et internes. Elle est une forme du sentir. Stendhal se rend compte que ce qui l'isole des autres, ce qui l'en fait méconnaître, ce qui le met lui-même mal à l'aise avec eux, c'est son humeur, qu'il ne saurait contraindre, ce sont ses sentiments dont il ne veut rien retrancher, et que, le voulût-il, il ne saurait dissimuler.
Il a un goût, un besoin de sincérité absolue. « Avant tout, je veux être vrai* », dit-il. La vérité qu'il poursuit est la vérité psychologique. Il en pousse si loin le culte que toute passion, même basse ou mesquine, est, je ne dis pas excusée, mais justifiée à ses yeux, par cela seul qu'elle jaillit du fond humain et rend un son vrai, et inversement, que les maximes morales les plus hautes lui sont suspectes, si elles semblent venir d'un système, non du cœur, et sonnent creux.
d. Souvenirs d'égotisme, cli. V, p. 52.
Si Stendhal s'est épris de l'Italie, la reg-arde comme sa patrie morale et s'intitule Beyle Milanais, c'est que l'Italie est le seul pays où un homme passionné n'est jamais ridicule, c'est qu'il y règuie une liberté de mœurs et d'opinion, autorisant l'expression de tout sentiment vrai, excluant l'hypocrisie. Dans cette espèce de g-éog-raphie morale que Stendhal a fondée, l'Italie et l'Espag-ne s'opposent à la France, où l'esprit de société fait sentir aux individus le despotisme le plus dur, où il leur impose toutes les contraintes, celle de l'opinion et des préJQg'és, celle de la mode, du bon g'oût et des convenances, où il écrase et fait périr sous le ridicule tous ceux qui s'écartent de quelqu'une des conventions établies. En Italie, la plante humaine produit et étale librement sa beauté et ses laideurs, ses parfums et ses poisons, ses vertus et ses vices. En France, on s'offusquerait de cette luxuriance ; on refoule d'abord tous les sentiments bas, ou plutôt on en retient l'expression, on les couvre du masque de rhypocrisic ; puis on s'en prend aux sentiments naturels, comme l'amour, on ne les tolère que sous une forme consacrée et admise ; enfin on sourit, on s'olfense des sentiments nobles, g-énéreux, chevaleresques, comme empreints d'exagération, contraires au bon gfoût. En un mot, qu'on ne soit qu'un pauvre homme ou qu'on soit un héros, on craint et on a lieu de craindre, en France, d'être ridicule en suivant son caractère. Le malheur de Stendhal est donc de vivre en France, d'être sensible au ridicule et de s'y voir exposé par sa passion du vrai, son espag-nolisme, sa pudeur instinctive, son tour d'esprit romanesque.
Ce qu'il appelle son « espag-nolisme » , c'est d'abord une aversion profonde et hautaine pour tout ce qui est bas ou simplement vulgaire.
« J'étais fou, dit-il ; mon horreur pour le vil allait jusqu'à la passion, au lieu de m'en excuser, comme je fais aujourd'hui.
«J'avais une horreur presque hydrophobique à l'aspect de tout être grossier. La conversation d'un gros marchand de province grossier m'hébétait et me rendait malheureux pour tout le reste de la journée, par exemple le riche marchand Charles Durand, de Grenoble, qui me parlait avec amitié ^ . . »
Stendhal sent bien qu'un esprit supérieur et une belle âme, professant ce dédain à l'égard des natures moyennes et communes, encourront à leur tour le dédain de ces dernières, et auront à soufl'rir d'être raillés pour la noblesse même des sentiments dont ils ont la fierté et l'orgueil. Il dira que la supériorité morale est celle qu'il faut se faire pardonner le plus, le plus dissimuler. De là une timidité particuUère à laquelle il donne le nom de pudeur dans les sentiments.
« Je suis comme une femme honnête qui se ferait fille ; j'ai besoin de vaincre à chaque instant cette pudeur d'honnête homme qui a horreur de parler de soi^. »
Il rougit de ce qu'il y a de meilleur en lui, il craint de le montrer, justement parce que c'est ce à quoi il tient le plus, et sur quoi il entend le moins raillerie.