Journal, p
Le reg-ard d'une femme suffisait pour m'intimider. " Plus je voulais plaire, plus je devenais g'auche. Je me faisais, de tout, les idées les plus fausses : ou je me livrais sans motifs ou je voyais dans un homme un ennemi, parce qu'il m'avait reg-ardé d'un air grave. Mais alors, au milieu des plus alfreux tourments de la timidité, qu'un beau jour était beau ! » (Kant.)
La timidité ainsi se confond avec la jeunesse et se fait regretter comme elle ; elle est, comme elle, en dépit de tout, un charme ; on en sourit, mais on l'interprète comme l'indice d'une belle âme, on y compatit, on l'aime.
De là ce paradoxe: la timidité gagne les cœurs, peut être un attrait. Julien Sorel n'est jamais plus séduisant que quand il croit ne pas l'être, que la timidité le fige et l'anéantit.
« C'était précisément comme jeune ouvrier, rougissant jusqu'au blanc des yeux, arrêté à la porte de la maison et n'osant sonner, que M"'" de Rénal se le figurait avec le plus de charme. » {Le Rouge et le Noir, ch. XIII.)
« Il fut gauche et s'exagéra sa gaucherie. M""® de Rénal la lui pardonna bien vite. Elle y vit l'effet d'une candeur charmante. » (Ch. XIV.)
La timidité est si peu nuisible qu'il peut être habile de la laisser paraître. Ainsi, dans la Charti^euse de Parme, le comte Mosca, amoureux de M™" Pielranera, devient timide comme un enfant et n'ose entrer dans sa loge au théâtre. Enfin il se décide:
« Et, profitant, en homme d'esprit, de l'accidentqui lui arrivait, il ne chercha point du tout à montrer de l'aisance ou à faire de l'esprit en se jetant dans
quelque récit plaisant; ileut lecourag-e d'être timide, il employa son esprit à laisser entrevoir son trouble sans être ridicule. »
C'est le comble de l'art, en effet, de se montrer vrai à ce point. S'avouer timide, c'est triompher de la timidité : laisser voir ses ridicules, c'est ne plus être ridicule. Ainsi Julien Sorel remporte un succès à l'hôtel de la Môle en racontant avec naturel ses mésaventures de cavalier novice.
Non seulement la timidité ne fait pas toujours tort, mais encore elle n'est pas en soi un pur tourment. Elle a ses répits ; elle triomphe d'elle-même, et ses triomphes sont une joie enivrante. Stendhal nous montre Julien Sorel «avec le sourire caressant de la timidité heureuse».
Il se peint lui-même avec attendrissement tel qu'il fut « à Milan, dans les mois qui suivirent la bataille de Marengo : dévoré de sensibilité, timide, fier et méconnu ». Jamais il ne fut plus heureux qu'à ce moment. Il avait dix-huit ans ; il manquait d'argent, il n'avait «qu'un habit, quelquefois un peu décousu par-ci, par-là »; il ignorait tout du monde et de la vie ; il était sans préjugés, il ne croyait pas à la vertu des femmes ; il s'était épris de M"^'^ P..., mais fût mort plutôt que de déclarer sa flamme:
« N'étant de rien à Milan, chez M. et M""" P..., et ayant trop d'org-ueil pour faire des avances, je pas-" sais mes journées dans un attendrissement extrême et plein de mélancolie.
« Je voyais les autres réussir, faire des choses que je sentais pouvoir faire mieux ; ils étaient heureux, avaientdes maîtresses. Je ne me remuais point. J'attendais de quelque hasard romanestiue comme
le brisement d'une voiture, etc., que le sort fit connaître mon cœur par quelque âme sensible. »
Que ne fùt-il pas devenu, s'il eût alors rencontré ce sort dont il se sentait digne, s'il eût eu des maîtresses, comme les autres! Mais
« personne n'eut pitié de moi et ne me secourut d'un conseil charitable...
« Si j'eusse eu un ami, il m'eût mis dans les bras d'une femme. Heureux, j'aurais été charmant, non pas par la figure assurément et par les manières, mais, par le cœur, j'eusse pu être charmant pour une âme sensible ; elle eût trouvé en moi une âme romaine pour les choses étrangères à l'amour ; elle eût eu le plaisir de former les manières de son amant, qui se sont formées depuis, à force d'être heurtées par l'expérience, et pas trop mal.
« J'ai aimé depuis, et vivement ; mais quelle différence de ce que j'ai senti dans la rue Sainte à ce que j'eusse éprouvé lorsque je logeais à la Casa Bovara sul Corso di porta Orientale !
« Certainement, si j'eusse été aimé à Milan, mon caractère serait très différent. Je serais beaucoup plus homme à femmes et je n'aurais pas ce culot de sensibilité che piu se?'vir mi pel arte...
«Les deux ans de soupirs, de larmes, d'élans d'amour et de mélancolie que j'ai passés en Italie, sans femmes, sous ce climat, à cette époque de ma vie, et sans préjugés, m'ont probablement donné cette source inépuisable de sensibilité qui, aujourd'hui, à vingt-huit ans, me fait sentir tout et dans les moindres détails, fait que je pourrais dicter cinquante pages d'observations d'artiste sur le passage des montagnes en deçà d'Izèle, par exemple.
« Je compare cette sensibilité actuelle à une liqueur qui suffit pour pénétrer dans les plus petites veines, d'un coup que l'on injecte. Elle suffit à tout, abonde partout.
« A la grâce près, j'étais donc à Milan, en 1800, je crois, dans la position de Chérubin, mais probablement la grâce me manquait tout à fait '. »
Il y a pour tout homme, dans la vie, un moment culminant, unique, un état qu'il ne dépasse point et dont il ne peut que déchoir, celui qu'il regi'ettera toujours par la suite et dont il restera à jamais « marqué » ; c'est ce qu'Amiel a appelé la « minute florale ». Ce moment fut, pour Rousseau, l'arrivée aux Charmettes » ; pour Stendhal, l'entrée et le séjour à Milan, après Marengo. Pour tous deux, il est cette aube de la vie, cette heure délicieuse de l'adolescence, où le cœur se fond de tendresse, brûle d'enthousiasme, est dévoré de désirs ardents et fous, mais où rien n'aboutit, tout se passe à attendre de grands événements qui n'arrivent point, parce que la timidité suspend, à elle seule, toute action, frappe l'âme, en apparence, de paralysie et de stupeur, mais prolonge l'enchantement du rêve, développe et aiguise la sensibilité. La timidité de Beyle, comme celle de Rousseau, est d'ailleurs spéciale; elle est voisine de l'effronterie et du libertinage, légèrement vicieuse c'est celle de Chérubin. Stendhal sera toute sa vie le polisson timide qu'il était à dix-huit ans, possédé d'une ardeur de vivre qui n'est jamais satisfaite, parce qu'elle ne se satisfait qu'en imagination et qu'une honte invisible en arrête les effets. Mais il a bien com-