‹ Les grands timidesChapitre 76 sur 88 · Journal, p. 392 et seq · texte numérisé non relu

Journal, p. 392 et seq

pris que cette timidité, qui fait son tourment, est le fond de son caractère et la forme de sa sensibilité ; il ne souhaite donc pas qu'elle disparaisse, mais seulement s'atténue et laisse voir alors son caractère vrai, ou plutôt idéal, celui qu'il a voulu se donner et qu'il définit ainsi :

«Dès que j'aurai corrig'é mon caractère mélancolique par mauvaise habitude et par eng-ouement de Rousseau, j'en aurai, j'espère, un très aimable: la gaîté du meilleur goàt sur un fond très tendre^. «

Le Berjle Milanais^ c'est Fabrice del Dong-o. Il a toutes les qualités et tous les dons : la jeunesse, la bonté, la bravoure, l'éloquence, l'esprit, la disposition à la tendresse ; il traverse la débauche à la recherche de l'amour; il aime, il se fait aimer; il n'a aucune hypocrisie, il est sceptique à l'ég-ard de la religion, de la politique, de toutes les conventions qui en imposent aux hommes, mais il est humain, g-énéreux et bon.

Mais Fabrice n'est pas tout Stendhal ; c'est le Stendhal sympathique; il y en a un autre, déplaisant, cynique, qui s'incarne en Julien Sorel. Fabrice est Tang-e, Julien le démon, et les deux font une seule et même personne.

11 faut se souvenir que Stendhal est du xyiii^ siècle et de l'école de Rousseau ; pour lui, la sensibilité est le principe de toutes les vertus, ou plutôt la seule vertu ; l'esprit ou la raison est l'instrument de tous les vices, la source de toutes les perversions, de toutes les duplicités. Fabrice, c'est donc le cœur de Stendhal foncièrement bon, généreux. Julien,

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c'est son esprit clair, froid, incisif, terrible et dangereux.

Quand sa sensibilité l'abandonne, Stendhal est livré aux ressources diaboliques de son esprit. Dans l'ardeur de la passion, il est noble, généreux; à Tétatfroid, raisonnable, il n'a en vue que son intérêt, il devient un calculateur cynique. Dans le premier cas, sa timidité lui apparaît comme la rançon d'une sensibilité ardente, tendre, délicate et nuancée ; dans le second, elle n'est plus pour lui qu'une duperie, qu'une gêne qu'il ne veut pas subir.

Or c'est sous ce dernier aspect que Stendhal, je ne dis pas : est le plus vrai, mais se montre le plus souvent à nous. Il se donne pour premier devoir de se défaire de sa timidité. Il écrit de même à sa sœur Pauline: Pour être aimable, « il faut d'abord acquérir l'extrême assurance, sans laquelle on n'est rien que gauche ».

Mais ce programme, comment le réaliser? Puisque la timidité est défiance irraisonnée et dépréciation de soi-même, il faut lui donner pour contrepoids le dédain des autres, reposant sur l'expérience et fondé en raison. «Toutes les fois que la timidité te prend à la gorge \ écrit H. Beyle à Pauline, songe » que ces gens qui t'intimident, tu perces à jour leur sottise. Julien Sorel, de même, s'applique à découvrir le faible des gens ; quand il trouve une raison de les mépriser, il devient « maître de lui », il ne les craint plus. « Depuis le séminaire, il mettait les hommes au pis et se laissait difficilement intimider par eux.»

S'exciter au juste mépris des autres pour se

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