‹ Les grands types de l'humanité, appréciation systématique des principaux agents de l'évolution humaine; (volume 2)Chapitre 2 sur 25 · DISCOURS D'OUVERTURE · texte numérisé non relu

DISCOURS D'OUVERTURE

Avant de commencer l'appréciation systématique des principaux types de l'évolution humaine, il convient de se placer à un point de vue d'ensemble qui permette de concevoir en quoi cette exposition offre aujourd'hui un véritable caractère d'utilité, comment elle n'est pas une œuvre de spéculation pure, par quels liens elle se rattache aux nécessités fondamentales de la situation présente. Toute exposition quelconque doit, en effet, présenter aujourd'hui de telles conditions : l'état spécialement grave dans lequel se débat le monde occidental fait un devoir à tout homme de coeur de n'entreprendre d'enseignement ou d'étude qu'autant qu'ils auront pour objet l'amélioration de ce qui est, et d'abandonner tout travail qui ne présenterait d'autre intérêt que de satisfaire à de certains besoins purement intellectuels, et qui ne serait en sorte qu'un délassement ou un amusement de l'esprit.

Le cours que nous commençons n'a rien de commun avec ce genre de spéculations : notre conviction est qu'il répond à un besoin du moment, et nous ferons nos efforts pour l'adapter autant que possible aux nécessités présentes. Dans chacun des types qu'il nous sera donné d'exposer, nous trouverons motif à des considérations d'ordre divers, dont l'application aux faits contemporains sera comme le

côté pratique de cet enseignement.

L'appréciation des grands types de l'Humanité, qui fera le sujet du cours de cette année, n'est que la continuation de renseignement positiviste que nous avons institué ici depuis quinze ans : cette appréciation y a déjà trouvé place; la sociologie, la morale et la philosophie première s'y sont succédé ; nous voici ramenés à cette grande étude concrète qui fait corps, pour ainsi dire, avec la sociologie. Quoi qu'on en veuille, tout le monde est aujourd'hui plus ou moins positiviste, si l'on entend par là que nous appartenons tous au xixe siècle et que nous subissons, bon gré mal gré, des tendances que le positivisme ne fait que coordonner. 11 n'est pas d'ardent théologien qui ne soit positiviste à son heure, sans le savoir : qu'il s'occupe de mécanique ou de chimie, qu'il s'occupe de guérir ou de mener les hommes, croyez-vous qu'il s'avise aujourd'hui d'agir autrement que ne ferait le savant le plus athée? non pas ! L'un comme l'autre cherche par l'application des lois naturelles à atteindre le but qu'il se propose. Si le théo ogien reparaît, ce n'est qu'au moment où la science devient impuissante; alors seulement il fait appel à l'intervention des dieux.

Mais ce positivisme vague, inconscient, spontané est de tout point insuffisant quand il s'agit d'y puiser les moyens d'améliorer l'état de nos affaires et de donner aux hommes une direction plus normale et plus sage. 11 faut pour cela défaire des convictions pour en refaire de nouvelles; il faut grouper autour de soi des hommes capables d'opinions systématiques, aptes à accepter une vue d'ensemble, dont l'intelligence se prête aux conceptions scientifiques et ne soit point rebelle à l'abstraction. Nous ne réunirons jamais qu'une minorité, mais cette minorité est plus que suffisante

pour s'emparer du gouvernement le jour où elle sera assez complètement coordonnée. La religion nouvelle ne saurait avoir, en effet, un accueil comparable à celui que reçut le catholicisme naissant. Celui-ci s'adressait surtout au sentiment, et son action devait être immense sur les masses, chez qui le sentiment est plus cultivé; tandis que les chefs et la classe des savants et des philosophes y demeurait plus réfractaire, à cause de l'infériorité intellectuelle du nouveau dogme. Ici, c'est précisément le contraire, et l'espoir que les masses viendront unjour vers nous repose uniquement sur la conviction qu'elles suivront leurs chefs, quand de ceux-ci nous aurons fait nos alliés.

Telle est notre tâche : Faire que ceux qui sont ou deviendront les chefs arrivent à partager nos convictions. Et par chefs nous n'entendons pas seulement ceux qui sont sortis ou sortiront des classes dirigeantes actuelles; mais bien tous les hommes, à quelque classe qu'ils appartiennent, que leur capacité intellectuelle et que leurs aptitudes spéciales appelleront justement au gouvernement de leurs semblables. Le problème fondamental se réduit donc pour nous à établir en Occident un système d'instruction et d'éducation positiviste.

Ouvrez le premier venu de nos journaux démocratiques? « II faut instruire le peuple! il faut éclairer le peuple! » Voilà ce que vous trouvez à chaque page sous la plume de nos journalistes. Certes, messieurs, cela est très-bien d'éclairer le peuple et de l'instruire, myis encore serionsnous désireux de savoir quelle instruction vous lui donnerez? que lui conseillerez- vous de lire et d'étudier? Car nous supposons que tout votre enseignement ne se bornera pas à lui apprendre à lire, ou bien alors résignez-

vous à lui voir lire presque exclusivement les oeuvres de vos adversaires plus habiles. Il en serait infailliblement de cela comme il en a été de toutes vos conceptions politiques : le peuple que vous avez fait souverain s'est empressé de vous jeter par terre, et vous ne lui aurez pas plus tôt appris à lire qu'il s'en servira contre vous. De là, votre infériorité, à vous démocrates, vis-à-vis des catholiques, dont les aspirations ne valent point les vôtres. Ils ont un système et vous n'en avez point. Ils ne se contentent pas d'apprendre à lire, mais ils tiennent toute préparée la série des lectures qu'ils conseilleront à leurs élèves. Rien n'est laissé à l'inconnu : des notions les plus élémentaires aux plus élevées, tout est gradué et arrangé de telle sorte que l'enfant, pris de bonne heure dans cette combinaison savante, grandira dans l'amour du régime où il s'élève, et deviendra avec l'âge, pour peu que son esprit s'y prête, le défenseur énergique d'un système dont il est l'œuvre, et qui aura pétri à sa guise toutes les cellules de son cerveau. Et ne vous imaginez pas qu'il n'y a là que machiavélisme, ruse savante et jésuitisme; il y a là un système, qui aujourd'hui est évidemment insuffisant et dangereux même, s'il devait persister longtemps encore, mais qui a eu son incontestable valeur et qui l'a prouvé en gouvernant le monde depuis plus de mille ans.

C'est encore à lui que vont aujourd'hui ceux qu'effraient ajuste titre le vide de vos doctrines démocratiques, l'absence de principes et de direction qui les signale et cet avenir sans sécurité où elles aboutissent. Imitez vos adversaires; et si vous êtes incapables de créer par vous-mêmes un système préférable à celui que nous vous présentons, acceptez-le donc afin de lutter à armes égales, et gardez-

vous de croire jusque -là que vous aurez résolu le problème parce que vous l'aurez posé. Au fond, vous n'avez que des désirs et pas d'opinions. Or, Auguste Comte a distingué entre les opinions et les désirs. Il a montré comment la population, comment la masse était compétente quant à ceux-ci. Elle sont où est le mal, mais elle ne peut se former une opinion sur sa cause età plus forte raison trouver le remède. Là est la tâche de quelques-uns, d'un très-petit nombre, qui sont les guides et les bienfaiteurs de l'Humanité. Ceux-là créent les opinions, ils cherchent les causes, ils trouvent le remède, tandis que la foule, qui est en bas et émet des voeux, est incompétente à les satisfaire. Double est la fonction de ce public : d'une part, comme nous venons de le dire, il sent le mal et se plaint, il désire ; mais en second lieu, quand les opinions sont créées, qu'elles se sont répandues, qu'elles sont acceptées, le public devient juge. Son état s'est-il amélioré par la doctrine nouvelle? Les chefs qui la lui ont enseignée y conforment-ils leurs actions? Le public est compétent sur ces deux points. Certes le peuple du moyen âge était bien incapable de créer les dogmes et les maximes dans lesquelles il avait une foi si parfaite, mais il ne l'était point déjuger le pape et les évoques qui ne craignaient pas de mettre en désaccord leurs actes et leur enseignement. Le public est-il capable de trouver la théorie de la division? S'élève— t— il même dans sa généralité jusqu'à la comprendre? Le public cependant sait très-bien juger, par l'application qu'il fait de cette théorie, si elle a quelque valeur. Soit une somme à partager entre plusieurs personnes; si ces personnes, s'en rapportant à la bonté de la règle, font leur partage en conséquence, et trouvent qu'effectivement il ne reste rien

à diviser alors que chacune d'elles a reçu une somme égale, croit-on qu'elles ne soient pas très-aptes à juger si la règle est bonne ou mauvaise? S'il en est ainsi pour les problèmes les plus simples, à plus forte raison en est-il de même pour les plus compliqués et par-dessus tout pour ceux qui intéressent la direction de l'homme et de la société. Là principalement la masse ne sait que sentir le mal et émettre un voeu; là moins qu'ailleurs elle est capable de trouver d'elle-même le remède qui lui convient. Qui donc aujourd'hui sera chargé de convaincre les esprits, de refaire les opinions? Sera-ce le catholicisme? Mais le catholicisme est devenu radicalement impuissant; on n'y croit plus; il est aussi incapable d'empêcher le mal que de pousser au bien ; qui encore a peur de son enfer et se laisse séduire par son paradis? !I1 faut donc autre chose. Pour nous, cène peutêtre que le positivisme, et lui seul. Seul le positivisme possède et propose un système d'éducation, et nous entendons pnr là une doctrine générale fournissant les règles universelles et communes sur la direction du monde, de l'homme et de la société. Doctrine générale, avons-nous dit; c'est-à-dire doctrine qui embrasse à la fois tout ce qu'il nous est donné de connaître, et dont l'en semble offre des parties si bien liées, si concordantes entre elles et si complètes qu'aucun point n'est laissé à l'arbitraire, que tout problème trouve sa solution, que chacun sait en toute circonstance ce qu'il doit penser, et que les intelligences éprises par cette absence d'indécision, par cette fixité des opinions sur les objets les plus divers, parla netteté des règles qui en découlent, s'abandonnent volontiers à une telle systématisation, et réunies par une conviction commune ne forment plus qu'un même faisceau. Alors,

mais alors seulement, vous avez en main une force sociale, c'est-à-dire un concours suffisant de convictions uniformes pour exercer une influence réelle sur le milieu qui lui a donné naissance. L'homme seul est peu de chose : des dents et des griffes qui le laissent inférieur à la moitié des animaux mieux pourvus, mieux armés que lui. Mais que quelques hommes se réunissent au nom d'une conviction commune; qu'une même pensée les agite et les mène, qu'une même volonté les dirige, et la puissance de l'homme est irrésistible : les fondations les plus merveilleuses surgissent de ce concours; les empires s'élèvent, l'animalité est soumise, le monde est vaincu. C'est encore ce concours d'intelligences tournées vers un même but, qui constitue ce que l'on appelle l'opinion, la. plus terrible des puissances sociales, contre laquelle les créations les plus solides viennent se briser misérablement.

Nous ajouterons, pour ne point tomber dans l'illusion démocratique, que tout concours, que toute force sociale, pour être effective, pour ne point se consumer en vain, doit se résumer en un individu qui assume à la fois la direction et la responsabilité. L'uniformité la plus parfaite dans les opinions serait de tous points insuffisante, si pour passer des opinions aux actes il n'y avait un homme pour concentrer et diriger les efforts ; sans un chef qui la mène, la masse la mieux inspirée et la plus convaincue serait impuissante à produire autre chose que la plus vaine des agitations. Mais ceci est un côté pratique dont nous n'avons pas à nous occuper ici. La recherche présente ne porte que sur le concours, et sur les moyens de le susciter; ce problème, comme nous l'avons vu, ne peut être résolu que par l'établissement d'une doctrine générale capable d'être

acceptée par toutes les intelligences et d'où sortira nécessairement une direction commune.

Cette doctrine générale n'existe jusqu'ici que dans le positivisme, qui seul peut la répandre par son système d'enseignement. Cet enseignement est complet : il comprend depuis les plus simples notions de l'arithmétique jusqu'aux plus élevées de la morale; mais, il faut bien le dire, le nœud de cet enseignement, ce qui en fait une chose nouvelle, ce qui lui donne sur toute autre une supériorité écrasante, c'est la sociologie. De tout temps, en effet, on s'est occupé de la morale. Il n'y eut pas plutôt quelques hommes réunis en société, qu'il fallut bien établir certaines règles : règles contre le meurtre, règles contre le vol, règles de propreté. Et quel mal, pour le dire en passant, n'ont pas eu les législateurs antiques pour arriver à ce résultat qui nous paraît si simple : que l'homme se lavât les mains ! Il a fallu invoquer les dieux; Jupiter et Jéhovah sont intervenus. Grâce à tant d'efforts, l'Humanité s'est modifiée et la morale, toujours mieux cultivée, n'a cessé de porter de nouveaux fruits. Mais la sociologie! C'est une création de ce siècle; elle n'existait point avant Comte. C'est là pourtant qu'était le grand problème, c'est là qu'il fallait un coup de génie. Les travaux de Vico et de Herder, de Montesquieu et de Condorcet n'étaient que d'un secours bien modeste pour arriver à la découverte des lois qui régissent les sociétés. Si l'on veut se faire une idée de l'effort et de l'audace qu'il a fallu pour les découvrir, il suffit de regarder autour de soi et de voir avec quelle répugnance les intelligences les mieux préparées acceptent cette conception, que les collections humaines, que les phénomènes sociaux sont gou-

vernés par des lois naturelles comme le sont les phénomènes plus humbles de la physique ou de la chimie. Gela est cependant, et toutes les révoltes n'y pourront rien. L'Humanité subit dans son existence des modifications dont elle ne peut s'affranchir, mais les lois qui la dirigent n'entravent pas plus sa liberté que la loi de la résistance ou de la chaleur n'entrave la liberté du mécanicien; qui ne sait que la mécanique n'a pris son essor vraiment gigantesque que le jour où les lois découvertes sont devenues précisément les agents les plus considérables de son développement ? De même pour l'Humanité : les lois qui la régissent ne restreignent pas sa liberté, mais elles secondent son action ; elles T'empêchent de tenter l'impossible, et, réservant ses efforts pour un but utile, lui procurent un résultat profitable et certain. La liberté est intacte, mais qu'est-ce, nous le demandons, qu'une liberté qui consiste à s'agiter dans le vide, à accumuler les essais infructueux, à compromettre des résultats acquis? Les lois naturelles qui dominent l'Humanité sont plus fortes qu'elle ; elle a toute la liberté du monde de les repousser; mais la véritable sagesse consiste à les admettre et à les faire tourner à son usage, ne pouvant les surmonter. Tout ce qui est resté de notre grande révolution consiste uniquement en quelques vues sociologiques reconnues et mises en pratique par Condorcet et ses collègues, élèves et successeurs de Turgot. Là seulement où ils se sont conformés aux exigences des lois naturelles, leur œuvre a acquis une invincible stabilité : le reste s'est trouvé emporté comme un château de cartes sous le souffle d'un enfant. Pour ceux-là donc qu'épouvante, non sans raison, la situation présente du monde et de notre Occident, la connaissance

de ces lois devient la condition première de toute sérieuse réformation. Vouloir aujourd'hui diriger une société sans s'être imprégné de cette étude préalable et nécessaire est quelque chose de plus monstrueux que de faire de la médecine sans s'être jamais occupé de biologie.

Aussi n'est-ce point sans tristesse et sans une certaine irritation que nous voyons une classe d'hommes, que la disposition naturelle de leur esprit et leurs études antérieures auraient dû porter vers ces spéculations, s'en détourner avec dédain et détourner en même temps par l'autorité de leur exemple ceux qu'ils devaient y attirer. Nous voulons parler de cette classe de savants que l'on a justement appelés matérialistes. Le matérialisme consiste à admettre que le monde est régi tout entier par un trèspetit nombre de lois élémentaires, qu'un certain arrangement des phénomènes les plus simples peut donner raison des phénomènes les plus compliqués, et par exemple que tout ce qui est animé, que tout ce qui vit sur cette terre est contenu en germe dans un rayon du soleil. Le plus hardi des matérialistes fut assurément Descartes, pour qui tout n'était que forme et mouvement et dont l'automatisme animal dépasse encore de cent coudées les plus audacieuses combinaisons de nos contemporains ses successeurs. Certes, toutes ces conceptions, dont il est aisé de démontrer l'inanité, ne sont point très-dangereuses en elles-mêmes, mais voici où est leur gravité : Nous ne prétendons pas, disent les matérialistes, vous expliquer encore par les simples lois de la géométrie ou de la mécanique des phénomènes aussi compliqués que les phénomènes sociaux ou moraux; voyez, seulement comme la physique nous appartient tout entière, comme la chimie se prête

déjà à nos formules, comme la biologie semble nous appeler à elle, et jugez si nous n'avons pas quelque raison de croire que ces phénomènes plus élevés, que vous tenez pour irréductibles, trouveront un jour leur explication élémentaire,, comme ceux de la lumière et de la chaleur. Pour le moment, il nous suffit d'accumuler sur ces points difficiles les matériaux nécessaires, et ce sera par là que nous achèverons un jour la vaste synthèse que nous commençons aujourd'hui. Aucun langage n'est plus dangereux et plus décevant. Rien n'est plus faux d'abord que votre prétention de ramener à des phénomènes de mouvement des phénomènes tout différents, tels que ceux de la chaleur ou de la lumière, et vos équivalents mécaniques ne sont qu'un produit de votre imagination. Où vous voyez l'action d'une même cause, il n'y a en réalité que coïncidence, et si vous aviez quelque hardiesse, vous auriez déjà dû nous donner l'équivalent mécanique de la pensée, car il n'y a pas de travail cérébral qui ne développe dans les cellules une augmentation de chaleur, qui, pour vous, n'est que du mouvement transformé. Non, cette manière de concevoir les choses n'est pas un progrès, comme vous le proclamez; c'est la plus effrayante rétrogradation! Descartes a été plus loin dans cette voie que vous n'irez jamais, et dans l'antiquité Épicure et Démocrite avaient déjà fait sur les atomes les théories que vous recommencez. Le mouvement scientifique est contre vous, la science progresse à l'encontre de vos espérances. Le matérialisme de Descartes ne reconnaissait que forme et mouvement : il a reculé devant Newton, proclamant la notion de masse, de résistance, de pesanteur; il a reculé devant les chimistes Lavoisier et Berthollet, démontrant

la spécificité des phénomènes chimiques; il a reculé plus encore avec Bichat et les biologistes, pour disparaître enfin devant A. Comte, qui couronnant la science universelle par la sociologie, et faisant un tout de ces parties disséminées, montra en même temps l'irréductibilité de chacune, et le lien qui l'attachait à l'ensemble.

Mais ce que votre théorie contient de fausseté, n'est rien auprès de ce qu'elle contient de danger. Quoi ! c'est au moment même où tout lien philosophique et religieux est rompu, ou l'Occident désagrégé roule à l'aventure, où le plus court moment devient précieux pour conjurer le péril, montrer les précipices, indiquer la direction sage, c'est à ce moment que vous contemplez le plus attentivement ce qu'il y a au fond de vos lunettes et de vos microscopes, que vous comptez les étoiles et disséquez les vibrions! Et vous venez nous dire d'attendre, d'espérer que plus tard, dans un siècle ou deux sans doute, à force d'amasser des matériaux et d'essa}rer des combinaisons, quand vous aurez trouvé la formule savante qui nous rendra compte de la formation des sociétés, de leur développement, de leurs révolutions, de leur décadence, nous pourrons peut-être diriger suivant quelques principes le monde qui périclite à cette heure ! Mais tout pourra être englouti d'ici là ! Vraiment, Messieurs, vous avez choisi là un rôle facile; vous vous donnez à peu de frais des airs d'émancipés ; vous ne croyez à rien, vous raillez sur tout ; vous avez des courtisans, des admirateurs ; et cependant, si l'on va au fond de votre oeuvre, que trouve-t-on? Rien, rien, rien ! Ce n'est pas tout de continuer l'oeuvre supérieurement faite et pleinement achevée d'ailleurs du xvme siècle ; ce n'est point tout d'achever la ruine accomplie du catholicisme;

puisque la science l'a détruit, c'est à la science de reconstruire l'édifice qui a si longtemps abrité notre Occident, et c'est ce dont vous ne semblez pas vous douter. La science cultivée pour elle-même et non dans un but social est la plus oiseuse des futilités.

Nous ne craignons pas de le proclamer: pour nous, il y a une chose qui domine tout le reste; un intérêt qui fait oublier tout autre: c'est l'homme! Que nous importent les étoiles et les détails d'un mollusque ou d'un ver? ce qu'il nous importe de connaître et d'analyser, c'est l'homme dans la famille, dans la patrie, clans l'Humanité ; toute autre étude doit graviter autour de celle-là, doit en être l'accessoire et le complément ; toute utilité doit être appréciée dansses rapports avec l'homme sous ces trois états ; toute recherche doit être entreprise pour lui venir en aide, et l'effort de toute intelligence doit porter d'abord sur les points obscurs dont l'éclaircissement importe le plus au présent. Qu'arrive-t-il du savant qui se soustrait à cette direction? Livré tout entier au petit coin de la science qu'il cultive, courbé sur un champ d'études qui s'élargit toujours à mesure qu'il y pénètre davantage, il perd de vue peu à peu, non-seulement son point de départ et l'ensemble de la science, mais il oublie l'homme et l'Humanité. Considérant les choses en elles-mêmes et non dans leur rapport avec la société dont il fait partie, il aboutira aux théories les plus monstrueuses ou aux plus singulières aberrations.

Nous avons jusqu'ici constaté deux choses : 1° que l'état de l'Occident, par la ruine du catholicisme, appelait la création d'une nouvelle doctrine générale capable de rallier les convictions d'une minorité dirigeante, qui elle-

même entraînerait la masse; 2° nous avons vu que cette doctrine n'existait aujourd'hui que dans le positivisme qui seul offrait une systématisation complète des connaissances humaines, y compris la sociologie et la morale. Mais il y a plus ; une doctrine générale ne pourrait suffire à elle seule pour déterminer dans l'universalité des individus un concours suffisant et créer une force sociale irrésistible. Une autre nécessité se fait sentir: nous voulons parler de la nécessité d'un culte.

Qu'est-ce qu'un culte?

Le culte, pour en donner une définition scientifique, est un ensemble constant et périodique de signes, traduisant nos émotions privées et collectives, afin de nous rendre plus aptes à V accomplissement de nos devoirs privés et publics.

Comme toute définition complète celle-ci est, on le voit, à la fois statique et dynamique.

Le culte est un besoin de notre nature, et celui qui se donne la peine d'observer les animaux, n'ignore pas que dans la forme la plus élémentaire, on le retrouve chez les plus élevés d'entre eux : le cheval qui hennit en se redressant, le chien qui aboie en remuant la queue et en bondissant, pour témoigner sa joie, ne traduisent-ils point dts émotions par des signes? Au début de notre espèce, deux £ rmes cultuelles se rencontrent : la toilette et la danse. La toilette qui varie avec la jcie et la douleur, qui a ses vêtements de fête ou de deuil; la danse, qui traduit par une mimique plus ou moins savante les divers états de l'àme, que l'on retrouve en tous lieux, qui est si cultivée chez les peuples même les plus sauvages, et qui, après avoir été un grand art chez les Grecs, a perdu de son im-

portance à mesure que l'Occident s'est assombri. L'Écriture sainte nous montre David dansant devant l'arche; la danse lut toujours la plus importante des pratiques cultuelles chez les peuples de l'antiquité. Ne voyons-nous pas d'ailleurs que de nos jours encore la danse est la plus spontanée et la moins délaissée de nos manifestations religieuses ? Croyez-vous que dans nos villages de France, d'Italie ou d'Allemagne la fête du saint consiste surtout pour nos paysans à assister aux offices divins et à entendre le sermon du prêtre? Ne voient-ils pas plutôt la véritable fête dans le bal du soir, où des villages environnants garçons et filles se réuniront pour danser?

Quelle que soit d'ailleurs la manifestation qui réunisse les hommes d'une façon périodique et constante, il faut convenir, avec Joseph de Maistre, qu'on a atteint là le plus immense résultat qu'il soit donné aux hommes de se proposer. Cette présence simultanée d'un certain nombre d'individus réunis pour honorer un grand homme, un grand acte, une grande chose, exige en effet au préalable le concours des convictions. C'est la forme la plus complète du concours social. Tout culte veut être précédé d'une doctrine; si vous n'avez pas d'abord rallié les intelligences et les coeurs, imposé une même foi à tous; vous aurez beau employer les promesses les plus magnifiques, faire luire aux yeux l'espoir des réjouissances les plus divines, vous n'obtiendrez pas ce qu'ont obtenu, comme le rappelle de Maistre, les plus humbles missionnaires . catholiques, fondant chez les sauvages des fêtes sans splendeur, mais qui durent encore.

Tout se rencontre au début dans la plus élémentaire des sociétés : il n'y a dans toute civilisation plus avancée

que le développement graduel d'un germe qui existait dès le principe. Le génie du législateur consiste à reconnaître les dispositions naturelles, à les développer ou à les restreindre, suivant qu'il doit en sortir un bien ou un mal pour la société qu'il administre, mais jamais à les détruire. Aussi voyons-nous que tous les grands hommes se sont signalés par le développement du culte, et que ceux-là même qui ont aboli d'antiques manifestations qu'ils méprisaient, comme n'étant plus en rapport avec l'état des intelligences, se sont empressés d'en établir de nouvelles pour satisfaire aux besoins intimes des peuples qu'ils gouvernaient. Est-il rien de plus remarquable en ce genre que cette grande fête de la Fédération, avec ses vingtcinq mille envoyés provinciaux et ses quatre cent mille spectateurs ! C'étaient ceux-là mêmes qui commençaient la destruction des vieux rites religieux et qui allaient l'achever bientôt, qui s'efforçaient de les remplacer; ce n'était pas à la vérité une doctrine nouvelle et complète comme le catholicisme qui attirait sous une pluie torrentielle ces centaines de milliers d'hommes, mais une grande pensée politique et sociale qui avait remué tous les coeurs français et qui les tourna à un certain jour vers ce Champ de Mars où s'élevait l'autel de la patrie!

Plus tard, quand les conventionnels adoptèrent ce calendrier dont ne sourient que ceux qui ne savent rien comprendre, c'était encore un nouveau culte qu'ils s'efforçaient d'instituer; on a beaucoup raillé ces noms de légumes ou de fruits, ou encore d'instruments utiles par lesquels ils avaient remplacé les noms de saints les plus inconnus: mais n'y avait-il pas là comme la première tentative d'un culte de l'Humanité? Ils honoraient le génie

de l'homme et le travail humain en honorant ses créations et les compagnons de ses efforts ; il ne faut pas oublier en effet que le plus humble de nos fruits est, dans l'état où nous le voyons, le produit d'un long travail de l'Humanité ; que nous serions incapables de nous nourrir des mêmes fruits sauvages; que le vin, entre autres, n'est pas une chose naturelle, qu'il exige des soins et un labeur infinis, que l'eau elle-même n'est point toujours potable, et qu'avant de la boire il faut souvent l'assainir. N'était-ce pas encore une noble pensée que de placer à côté de chaque produit l'instrument qu'il exige? Ce culte spécial du travail personnifié dans l'instrument, outre qu'il est trèshonorable en lui-même, ne s'explique -t-il pas assez par la réaction nécessaire produite par le régime d'où l'on sortait, et où le travail manuel était méprisé? Que ces tentatives insuffisantes n'aient point abouti, ce serait être aveugle que de le nier ; mais les hommes qui les ont faites n'en étaient pas moins animés par le sentiment social le plus élevé; ils avaient de grandes inspirations et leurs vues politiques étaient fort sages. Mais qu'avons-nous donc vu pendant le siège, chez nos Parisiens athées? Qui ne se souvient de ce concours immense du peuple de Paris sur cette place de la Concorde, autour de la statue de Strasbourg, la ville martyrisée ; qui n'a vu ce long voile de deuil placé sur sa figure, ces drapeaux chargés de crêpes funèbres, ces couronnes d'immortelles amoncelées? Qui n'a entendu ces discours empreints d'un caractère vraiment religieux, religieusement accueillis ; qui n'a senti vibrer en cette foule les sentiments les plus élevés de l'âme humaine, la pitié profonde pour la pauvre cité expirante, l'amour de la patrie menacée?... Que d'autres exemples ne pourrions-

nous citer? Hommes, qui vous dites ennemis du culte, vous n'avez point conscience de vos émotions, mais voilà tout.

Si l'on va au fond des choses, on reconnaîtra sans peine que la valeur, que l'utilité du culte, qui est un besoin de notre nature, repose tout entière sur un double principe véritablement indiscutable.

Un premier principe est que l'intensité des émotions augmente avec le nombre des gens qui y concourent. « Quand vous serez plusieurs réunis en mon nom, je serai au milieu de vous, » a dit l'Evangile. Tous ceux qui ont assisté à des manifestations populaires ou à de certains spectacles connaissent ce frisson, ce frémissement des foules, ce courant sympathique qui s'établit subitement d'un bout à l'autre de la réunion la plus nombreuse, et qui centuple au même instant les émotions de chacun ; on en a pu juger cent fois par les résolutions subites qui ont comme jailli du sein de ces foules sous l'empire d'un sentiment devenu invincible. La nuit du 4 août est présente à toutes les mémoires, et personne n'oserait affirmer qu'aucun de ceux qui y participèrent eût pu, livré à lui-même, accomplir ce qui lui fut si facile au milieu du délire universel. Les véritables législateurs trouvent dans cette admirable disposition du cœur humain un puissant secours pour diriger les hommes et susciter chez eux les sentiments généreux que l'égoïsme naturel étoufferait éternellement.

Le culte est la mise en pratique de ce premier principe. Mais il en est un second qui n'est pas moins certain et moins utile. C'est que l'expression augmente l'énergie du sentiment. La danse, le chant, le simple discours rendent mille ois plus vive chez celui qui s'y livre l'émotion qui les a

déterminés. Les poètes le savent bien, eux qui mettent dans la bouche de leur héros qui se prépare à la lutte, des discours où la vengeance, la haine, l'orgueil, toutes les passions, multiplient l'énergie et l'audace du combattant. De même ces chants de guerre de toutes les nations qu'entonnent cent mille voix au moment suprême; et cette Marseillaise qui, sous la première République, a repoussé l'invasion. La révolution qui sépara la Belgique des Pays-Bas prit naissance un soir, dans une salle de théâtre, au cri de liberté poussé par Masaniello.

L'expression exige de son auteur un effort qui ne peut exister qu'autant que le sentiment aura acquis une certaine énergie; le sentiment qui n'aboutit pas à l'expression est toujours médiocrement intense; et la fréquente expression est encore le meilleur moyen de le cultiver. Il ne se passe pas là un phénomène différent de celui que nous constatons dans le développement musculaire par le seul fait de l'exercice. Le sentiment se développe par l'exercice, et on ne l'exerce convenablement qu'en l'exprimant.

Tels sont donc les deux principes sur lesquels repose l'incomparable utilité du culte.

Le grand xvme siècle, par l'organe de Diderot, avait posé le problème : Réorganiser sans dieu ni roi. Auguste Comte l'a résolu : Réorganiser par le culte de l'Humanité! Il faut bien le dire. Hommes du xixe siècle, nous manquons de culte, nous manquons de ces manifestations qui rendent heureux en perfectionnant, Ceux d'entre nous qui, dans leur enfance, ont passé par le catholicisme, et ce sont les plus nombreux sans doute, se rappellent avec bonheur l'enivrement des fêtes sacrées, la grande église gothique et le parfum de l'encens. A ceux-là et à tous il

faut rendre sous une forme rajeunie ces manifestations grandioses au milieu desquelles s'est élevée l'Humanité. Malheur à ceux qui ne comprennent point les joies profondes que l'homme peut puiser dans ces communions périodiques des intelligences et des cœurs, au milieu desquelles les plus grandes pensées aiment à naître, les meilleurs de nos sentiments à s'épanouir et à s'exalter ! Ils se privent eux-mêmes de ce qui fait de la vie autre chose que la dernière des misères, le plus affreux des esclavages. Vainement l'on voudrait nous réduire à l'état d'hommes qui ne .sauraient que travailler le cuir, labourer la terre ou aligner des équations ! Nous valons mieux et nous avons des occupations meilleures ; certes celles-là sont utiles, nécessaires, honorables; mais c'est uniquement parce qu'il faut nous vêtir et manger; ce n'est que le moyen et ce n'est pas le but. Il nous faut un culte. Il faut qu'à certains jours, en de certains lieux, nous puissions, réunis, honorer tout ce qui, sur cette terre, est et a été grand, vertueux, utile; tout ce qui a contribué et contribue encore au bonheur des hommes ; tout ce qui les a faits meilleurs. Il faut que dans ces comices les sentiments bienveillants, qui sont dans le cœur de chacun, trouvent à se développer sans effort, et lui procurent cette jouissance parfaite que l'altruisme seul peut donner. Le culte, loin d'amollir les âmes, les rend plus capables d'efforts en accroissant l'énergie du sentiment.

D'antre part le culte qui repose sur une doctrine générale va servir de préparation à cette doctrine. Le positivisme a fixé à quatorze ans le commencement de l'éducation abstraite, et beaucoup de gens se sont demandé comment déjeunes esprits non préparés pourraient s'assimiler un

enseignement qui débuterait par les parties les plus abstraites de la science et en particulier par la philosophie première. Le culte vient y pourvoir. L'enfant qui prend part aux manifestations cultuelles reçoit là une sorte d'éducation concrète qui le prépare admirablement aux abstractions de la période suivante. Il ne connaîtra que plus tard les secrets de la géométrie, de la physique et de la chimie ; mais n'est-ce pas déjà quelque chose que d'entendre parler sans cesse des grands hommes qui les ont fondées. Avant d'aborder la science, il apprendra l'histoire de ses créateurs ; il sera initié au moins aux résultats pratiques sortis des découvertes de chacun : on lui parlera de Pascal qui a trouvé la brouette, de Papin et de Watt qui ont le plus fait pour la création de ces machines qui l'emportent si rapidement dans l'espace. Quand on lui parlera plus tard de Gharlemagne, de César, de Frédéric, ce ne seront point des noms nouveaux qui viendront frapper son oreille, il saura déjà leurs hauts faits et il ne lui faudra plus qu'un mince effort pour apprécier comme il convient l'influence sociale de chacun. Joignez à cela l'éducation que chaque enfant recevra dans sa famille, où les observations les plus simples mais souvent les plus importantes pourront être pratiquées à tout instant sous la direction de ses parents. Ceux-ci, qui auront reçu eux-mêmes des notions suffisantes sur l'ensemble des connaissances humaines, sauront trouver, dans les détails les plus vulgaires, d'heureuses remarques qui iront se graver dans la jeune tête pour s'y retrouver plus tard à l'heure du besoin. La marmite qui bout oifre à l'observateur attentif une série de phénomènes d'où peuvent découler toutes les lois connues sur les vapeurs. La notion du phénomène scientifique se

glissera peu à peu dans ce cerveau, et cette expression passera dans le langage habituel pour désigner les faits les plus vulgaires, au lieu de demeurer consacrée à la représentation de quelques monstruosités.

On nous dit : Vous n'êtes point des gens sérieux; vous voulez rétablir le moyen âge. Nous ne voulons en aucune façon rétablir le moyen âge, quelque admiration que nous éprouvions pour la constitution sociale de cette grande époque. Mais nous voulons, en effet, faire prévaloir le point de vue cultuel, le seul qui soit synthétique, le seul qui exige le concours. Nous sommes d'avis que même l'acceptation générale de la doctrine la plus convenable ne saurait être suffisante, que le point de vue purement philosophique peut être certainement une suprême satisfaction pour les esprits spéculatifs, mais devient un chimérique secours pour l'homme d'État qui veut diriger et réformer. A celui-là toute force sociale, tout ce qui peut lui donner prise sur les hommes lui devient nécessaire, et il commettrait la plus impardonnable des fautes en négligeant de toutes les puissances humaines la plus sûre, la plus infaillible, le culte.

A. Comte a montré qu'il y avait trois sortes de cultes : le culte privé, le culte domestique, le culte public.

Le culte privé est le culte quotidien; c'est celui qui appartient en propre à chacun de nous, celui qui s'adresse aux objets particuliers de notre affection et de notre souvenir, aux dieux tutélaires de notre foyer; c'est lui qui suscite, par les divers sentiments qu'il inspire, les efforts journaliers les plus nécessaires à notre intime perfectionnement; c'est celui dont les pratiques, plus renouvelées, sont aussi les plus efficaces, puisque cette répétition cons-

tante de petits actes qui en eux-mêmes ne sont nullement nécessaires, développe fatalement en nous certaines qualités dont les moins appréciables ne sont pas le courage et la persévérance.

Le culte domestique, qui ressort de la théorie des sacrements, n'est autre chose que l'intervention du public dans les actes principaux de notre vie privée. De la naissance jusqu'au delà de la mort, neuf sacrements viennent périodiquement rappeler à l'homme qu'il est un serviteur de PHutnanité.

Tous les cultes ont plus ou moins adopté les sacrements; un seul est propre au positivisme et trouve sa raison d'être dans l'institution de la sociologie. C'est le sacrement de la Destination. Tout homme, quelle que soit sa profession., exerce une fonction publique ; l'humble balayeur de nos rues comme le ministre d'État sont également des serviteurs de l'Humanité. Tout homme, en songeant qu'il travaille pour ses semblables, bien plus encore que pour luimême, se relève à ses propres yeux, et, quelque modeste que soit sa tâche, la conscience qu'il a de son utilité lui donne une idée haute de sa propre dignité. Il faut qu'il en soit sur ce point comme il en est dans les armées, où il n'y a point de déshonneur à n'être qu'un simple soldat. Mais il faut un sacrement pour enseigner ces choses et pour apprendre à chacun son devoir et sa dignité. C'est à quoi répond le sacrement de la Destination.

En dernier lieu vient le culte public. C'est le culte des grandes fonctions et des grands types de l'Humanité.

Le cours de cette année a justement pour sujet l'appréciation de ces grands types que nous aborderons tour à tour dans l'ordre même où À. Comte les a placés au calendrier

positiviste. Cette appréciation sera un enseignement complet; chacun de ces types, en effet, donne lieu à des considérations sociologiques, morales ou scientifiques, suivant la nature de chacun, et touche ainsi par plusieurs points aux divers degrés de l'enseignement. Néanmoins le point de vue sociologique et le point de vue cultuel demeureront prépondérants. Ce cours doit être une démonstration de la supériorité de notre doctrine, la seule qui soit capable de rendre justice à tous et de marquer à chacun sa place dans l'Humanité. Toute autre y est impuissante ; la noire seule, placée à un point de vue relatif, peut apprécier convenablement ses aînées, montrer comment elles ont pris naissance., signaler les services qu'elles ont rendus, faire toucher au doigt les causes qui ont amené leur mort, et en même temps expliquer l'avènement nécessaire d'une doctrine nouvelle, le Positivisme suivant nous, une autre, si quelqu'un se sent de force à la construire.

IMP. EUGÈNE HEUTTE ET Cie, A S AINT-G ER M A iN .

DEUXIEME LEOOIS"

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