THEORIE ASTRONOMIQUE DU CALENDRIER
11 suffit de réfléchir un instant pour saisir les raisons qui nous portent à placer la théorie positive du calendrier au début d'un cours consacré à l'appréciation des grands types humains. Ce que nous faisons ici est en quelque sorte une première ébauche du culte public qui est propre à la religion de l'Humanité : nous honorons à tour de rôle chacune des grandes natures qui ont laissé à travers les âges un immortel souvenir des bienfaits qu'elles ont répandus; nous convions les hommes à se réunir périodiquement pour célébrer en commun les plus glorieux de leurs prédécesseurs; en un mot, nous voulons instituer des fêtes, c'est-à-dire attacher à de certains jours déterminés la mémoire des grandes institutions, des grandes créations humaines, résumées dans la personne de leurs fondateurs les plus éminents. Qui ne voit de suite que la première condition de telles fêtes, de telles commémorations est justement l'existence d'un procédé qui mesure le temps et permette à chacun d'apporter son concours à un moment prévu et déterminé. C'est à quoi
pourvoit si parfaitement le calendrier. Eh bien, à moins d'agir comme des enfants et de mettre en usage les moyens les plus merveilleux sans nous douter de ce qu'il y a derrière eux d'efforts accumulés et de génie dépensé, nous devons d'abord exposer une théorie qui nous montrera l'établissement graduel de cette admirable institution, son utilité sociale toujours croissante, et enfin la forme définitive qu'elle doit revêtir pour demeurer égale à sa destination.
Tous les événements s'accomplissent dans le temps et dans l'espace ; si donc nous voulons nous rendre un compte exact de toute vie individuelle ou collective, suivre le développement d'une existence quelconque, il est de toute nécessité que nous puissions déterminer avec une convenable précision le lieu et le moment où chaque fait qui la compose s'est accompli. Toute coordination exige ces deux points, et si l'on veut nous permettre d'employer ici le langage des mathématiques, nous dirons que le temps et V espace sont les deux coordonnées nécessaires de tout fait social.
La question de lieu concerne la géographie; celle de moment regarde la chronologie dont le réel fondement est dans l'institution du calendrier.
Qu'est-ce donc que le calendrier? C'est le procédé, c'est le moyen par lequel l'Humanité, après mille tâtonnements, à travers mille obstacles, est parvenue à ce résultat, qui à chacun de nous paraît si simple, de coordonner tous les éléments de sa vie. Que d'efforts cependant n'a-t-il pas fallu? quelles révolutions ce nom seul de calendrier ne remet-il pas en mémoire? Le jour où le greffier Flavius publia à Rome le calendrier des pontifes, jusqu'alors tenu
secret, fut le premier de la révolution qui devait ruiner le patriciat. Et quand M. Jourdain demande à son maître de philosophie de lui apprendre l'almanach pour savoir quand il y a de la lune et quand il n'y en a point, M. Jourdain demande une chose plus grave et plus difficile qu'il ne pense. Le calendrier, pour le définir scientifiquement, est une institution sociale qui permet de répartir dans le passé, dans le présent et clans Y avenir la suite des événements humains individuels ou collectifs. Institution sociale ! la suite de ce discours le montrera suffisamment : aucune autre n'a exigé des hommes un effort plus persévérant. Quant au but, et c'est par là que nous l'avons défini, le calendrier est la première base de toute solidarité et, plus encore, de toute continuité humaine. Qui établirait, qui fixerait cette continuité, si l'on ne possédait un procédé suffisant pour placer chaque chose à une époque déterminée? sans quoi Moïse pourrait être aussi bien le contemporain de Danton que Robespierre celui de Jésus-Christ. Sur quelle indication pourriez-vous démontrer qu'ils n'appartiennent pas à la même époque, si vous n'avez un moyen de mesurer le temps qui les sépare, et de les placer les uns et les autres à un certain moment de la durée? Et dans la vie de tous les jours, est-il besoin d'insister pour faire sentir le but du calendrier? seraitelle possible sans lui, à moins de retourner à un état demisauvage? que deviendrait le concours? qui indiquerait à chacun le moment précis où il doit unir ses efforts à ceux de ses semblables? quel moyen de faire une prévision, de tracer un plan? L'avenir, on le voit, n'est pas moins intéressé que le passé et le présent.
Le problème que le calendrier a résolu revient à déter-
miner le temps écoulé à partir d'une origine fixe, grâce à quoi l'on peut établir : 1° si deux événements sont contemporains, 2° quelle période de temps les sépare. En d'autres termes, le calendrier nous fournit la date, qui est l'expression du temps écoulé entre une origine fixe et un certain moment.
Nous connaissons les données du problème; voyons donc par quel acheminement l'homme est parvenu à sa solution. Il fallait d'abord trouver une certaine période de temps qui servît d'unité, le nombre de ces périodes devant donner le temps écoulé. Mais où prendre cette période? car ce devait être une mesure uniforme, invariable, toujours susceptible d'être retrouvée. Qu'est-ce qu'une aune ou un mètre qui varieraient? Or, pouvions-nous prendre cette unité de mesure en nous-mêmes ; avons-nous en nous de par nos sensations quelque chose qui partage le temps d'une façon précise? Chacun sait que rien ne varie plus que notre opinion sur la durée, suivant qne nous sommes livrés à des sensations pénibles ou agréables; si les minutes sont des siècles dans un cas, les heures sont des secondes dans l'autre.
11 fallait donc chercher ailleurs, en dehors de nous. La vue nous a révélé le phénomène désiré, phénomène extérieur, périodique, facilement observable, dont les phases successives, par leur durée, sont le terme de comparaison auquel on rapportera tous les temps. La vue nous a révélé le soleil. Ce roi des astres, éternelle adoration des populations fétichiques, ce bienfaiteur du monde, qui détient toute vie dans la chaleur de ses rayons, qui nous a donné le meilleur de ce dont nous jouissons, nous a donné encore la mesure du temps; et qui plus est, il a fourni à lui seul
les deux formes nécessaires de cette mesure; courte ou longue, le jour et l'année. Il faut en effet dans la pratique un certain rapport entre l'unité do mesure et la quantité ; il est aussi incommode de mesurer en millimètres la distance qui nous sépare de Calcutta que de mesurer en mètres les dimensions d'une araignée. Le jour sert donc aux courtes durées, et l'année aux longues périodes.
L'unité-jour ne demande point de grands efforts d'observation. Ces alternatives de lumière et d'obscurité avaient quelque chose de trop marqué et de trop constant pour ne point frapper le plus aveugle des observateurs. — Le jour fut donc la période de temps qui séparait deux couchers de soleil; mesure très-imparfaite certainement, puisque le soleil ne se couche point toujours à la même heure et que la différence entre deux couchers varie suivant la saison, mais suffisante néanmoins à une époque où le monde ne marchait pas encore à la vapeur et au chronomètre. Mais l'année! C'est une des découvertes les plus tardives de l'histoire de l'Humanité. Où trouver les données pour fixer exactement une telle période ? dans le retour des saisons, de l'hiver ou de l'été? Mais rien n'est plus variable pour un même climat : là où vous avez eu l'hiver le plus dur une certaine année, vous aurez le plus doux l'année suivante, et vous pourrez croire que l'automne prolonge ses jours. Sera-ce la végétation? Mais là encore toute précision est chimérique : le pays où le raisin cette année a été vendangé en septembre, ne pourra peutêtre l'an prochain faire sa récolte en octobre. Il fallait des éléments plus fixes, plus certains; mais il fallait surtout des conditions que ne pouvaient remplir les premiers âges de l'Humanité. Deux étaient principalement nécessaires.
En premier lieu une population sédentaire : les observations que nécessitait cette grande découverte exigeaient en effet de leurs auteurs une suffisante stabilité ; elles devaient durer longtemps et être faites en un même lieu, ce qui était impossible à des nomades. D'autre part, il était indispensable que du sein de cette population eût surgi une caste sacerdotale jouissant à la fois du loisir et des aptitudes nécessaires pour entreprendre ces observations, Que de choses ces deux conditions premières ne contiennentelles pas ! une révolution économique énorme : la production dépassant la consommation ; des capitaux amassés qui permissent à quelques hommes de tourner l'effort de leur intelligence vers un but plus élevé que celui de l'existence matérielle ; une culture intellectuelle assez avancée pour que des recherches de cet ordre fassent possibles ; l'invention de l'écriture, qui n'est point sortie spontanément de notre cerveau , et enfin un système de numération qui permît de compter jusqu'au chiffre relativement élevé de 365 jours ! Tout cela ne s'est pas fait d'un coup, et cependant, pour déterminer d'une façon à peu près exacte la durée de l'année, tout cela était déjà indispensable. Jusque-là il n'y avait d'autre moyen de la mesurer que d'observer la périodicité des saisons, le retour de certains phénomènes végétatifs, ou, pour certains peuples, celui de phénomènes spéciaux, tels que la crue du Nil pour les Égyptiens. Nous avons vu combien tout cela manquait de précision.
Cette nécessité préalable d'un état sédentaire et d'une caste sacerdotale éclaire d'une lumière utile les travaux de la critique historique et réduit à leur valeur certains faits témérairement avancés par les historiens. Pour n'en citer qu'un exemple, nous dirons qu'il était impossible à Moïse,
quoiqu'on en ait dit, d'établir le nombre d'années qui s'était écoulé entre Abraham et lui, parce que le peuple hébreu, à l'époque où vécut le grand législateur, était encore nomade et subissait comme tout autre l'inaptitude scientifique propre à une telle situation.
Mais ces conditions une fois remplies, quelle suite d'observations a pu conduire à la mesure suffisamment précise de l'année? Personne, assurément, ne saurait avoir la prétention de préciser d'une manière exacte la méthode qui a pu conduire à une telle détermination ; et si nous voulons la soupçonner, nous sommes forcés d'avoir recours à cette loi de philosophie première qui constate la tendance de l'esprit humain à toujours faire l'hypothèse la plus simple. Quel fut dans le cas présent le procédé choisi? On hésite entre deux également simples, que nous allons décrire très-brièvement.
Qu'un observateur placé sur une tour, dont la plateforme soit parfaitement circulaire et dans un plan horizontal, observe le lever d'une étoile fixe : la ligne qui va de son œil à l'étoile coupera en un certain point la circonférence de la plate-forme. L'observateur marquera ce point. Il fera de même pour le coucher de cette étoile, puis il réunira ces deux points par une ligne qui sera la corde de l'arc de cercle ainsi formé. S'il recommence le même travail pour une autre étoile, et qu'il trace également une ligne entre les deux nouveaux points obtenus, il remarquera que cette ligne et la précédente sont parallèles. Qu'il élève maintenant sur ces deux lignes une perpendiculaire passant par le centre de la plate-forme et il aura la ligne qu'on a appelée nord-sud ; il lui suffira alors de tracer une dernière ligne parallèle aux deux pre-
mières, par conséquent perpendiculaire à la ligne nordsud, et passant comme cette dernière par le centre de la plate-forme, pour avoir la ligne est-ouest, et compléter ainsi les quatre points cardinaux. Avec le secours de ces points fixes, que l'on peut toujours retrouver, les observations vont devenir faciles. Si l'on observe le lever du soleil le jour même où il paraît très-exactement au point est et que l'on continue d'observer pendant un temps suffisant, on constate que le soleil se déplace un peu chaque jour, que chaque lever se fera d'abord un peu plus vers le nord; puis qu'arrivé en un certain point il reviendra sur ses pas jusqu'au point est, qu'il dépassera pour aller vers le sud jusqu'en un certain point maximum et revenir enfin à son premier point de départ. La seule chose de compter le nombre des levers de soleil, le nombre de jours en un mot, qui séparait le départ du point est du retour à ce même point est, était si difficile pour des hommes peu versés dans les calculs qu'on admit longtemps que cette période était de 360 jours au lieu de 365. De nouvelles observations amenèrent plus tard la rectification. Comme on le voit, une méthode fort simple donnait la solution du problème ; solution encore inexacte à la vérité, mais qui, durant de longues années, pouvait amplement suffire aux besoins pratiques.
Nous avons parlé d'nne seconde méthode, également simple; c'est celle qu'employèrent des Égyptiens et que l'on désigne sous le nom de méthode des levers héliaques. Ils observèrent qu'en un certain jour l'étoile Sothis, appelée aussi Sirius ou Canicule , se levait en même temps que le soleil, de telle sorte que sa lumière propre disparaissait dans les rayons du plus éclatant des astres ;
mais il arrivait que le lendemain Sirius précédait le soleil de quelques instants ; qu'après quelques jours il le dépassait de quelques heures, puis d'un quart de jour, puis d'une demi-journée; mais on observait aussi qu'après une certaine période, Sirius reparaissait en même temps que le soleil, et cette période était de 365 jours. Les Égyptiens avaient ainsi trouvé la durée de l'année. Nous verrons tout à l'heure quels perfectionnements nécessaires devaieut être apportés à cette solution pour lui donner une précision convenable.
Disons de suite que le soleil ne fut pas le seul astre qui fournit la mesure du temps. La lune, par les formes diverses qu'elle présente àpa vue durant ses phases successives, par la constance et aussi par la brièveté de ses périodes, devait offrir aux peuples même les plus nomades une certaine facilité d'abservation, qui dut les amener rapidement à mesurer le temps parpériodes lunaires on lunaisons, Mais lorsque ces peuples se fixèrent, et que, dans leur nouvelle condition d'agriculteurs, le soleil devint pour eux le seul astre vraiment important, ils cherchèrent une combinaison entre les lunaisons et l'année solaire. Plusieurs furent amenés ainsi à créer l'année luni-solaire ; procédé défectueux, puisque l'année solaire ne correspond point à un nombre exact de lunaisons, d'où la nécessité d'employer constamment l'intercalation, c'est-à-dire d'ajouter sans cesse quelque période artificielle pour rétablir un équilibre détruit.
Les Romains et les Égyptiens adoptèrent l'année solaire et vague (nous allons voir ce que signifie ce mot) ; les Grecs, les Chaldéens, les Babyloniens, les Chinois et la plupart des orientaux adoptèrent l'année luni-solaire.
Voilà donc le problème résolu en apparence : on constate le jour où le soleil se lève le plus au nord, ce qui correspond au 21 décembre environ, et l'on compte 365 jours: on a l'année. Mais ce calcul n'est pas parfaitement exact; le soleil n'est point revenu au bout de 365 jours d'une façon absolument précise à son point de départ ; il s'en faut d'un quart de jour environ ; ce qui fait qu'au bout de quatre ans le soleil, en retard d'un jour entier, ne reprend sa place que le 366e jour, et qu'au bout de 40 ans, le début réel de l'année n'a lieu que le 10e jour.
Si, durant une année ou deux, ceux qui avaient fait la découverte purent ne pas attacher d'importance à une différence d'abord légère., il n'en fut plus de même quand., après une certaine période, l'écart devint trop considérable. A la vérité, l'observation un peu prolongée fournissait elle-même le remède ; puisque tous les quatre ans, il s'en fallait d'un jour pour que le soleil fût revenu à son point de départ, de quatre ans en quatre ans, on fit l'année de 366 jours et l'harmonie fut maintenue. Mais les prêtres égyptiens, qui avaient résolu le problème et s'étaient empressés d'en fixer les importants résultats dans l'ordonnance des rites religieux propres à leur nation, ne pouvaient, sans se faire tort, eu égard à l'esprit absolu du régime théocratique, revenir même sur une erreur. 11 y eut donc en Egypte deux années : l'année solaire de 365 jours, mais à laquelle on ajoutait un jour tous les quatre ans, et qui demeura à l'usage exclusif de la classe sacerdotale; et l'année vague, c'est-à-dire l'année qui, se composant invariablement de 365 jours, concordait de moins en moins avec la véritable année solaire, et ne se retrouvait en harmonie avec elle qu'après une période
de 1460 années. C'était ce que les Égyptiens appelaient la période sothiaque. Le peuple tenait à l'année vague qu'il croyait établie par les dieux, et tout Pharaon, en montant sur le trône, faisait serment de respecter le calendrier.
Rome se servait de Tannée vague comme les Égyptiens. D'où avait-elle tiré son calendrier? à qui l'avait-elle emprunté ? c'est ce qu'il serait difficile d'établir avec précision. Quoi qu'il en soit, à l'époque où Jules César réforma le calendrier, il y avait un écart énorme entre le début de l'année vague et celui de l'année solaire réelle; il était donc urgent d'apporter un remède. Mais le peuple romain n'était pas plus traitable que celui d'Egypte et il fallut toute l'habileté de César pour faire accepter la correction. Il y avait à Rome, comme partout, comme chez nous-mêmes (ne nous moquons donc point), des heures, des jours et des mois fastes et néfastes. Nous avons notre treize, notre vendredi : les Romains avaient les leurs. Longtemps chez eux la connaissance des jours heureux ou malheureux fut le secret des prêtres, et quand la lutte devint plus que vive entre la plèbe et le patriciat, les pontifes ne craignirent point de faire servir ce secret aux intérêts de leur parti. Qu'une élection ou un jugement tournât contre un patricien, il suffisait de déclarer que le jour était néfaste pour qu'élection et jugement fussent cassés. C'est ce qui donna tant d'importance à la divulgation que fit le secrétaire d'Appius Csecus du calendrier des pontifes; car toute supercherie devenait dès lors impossible. César, ayant à intercaler un jour tous les quatre ans dans le calendrier consacré, le plaça au mois.de février, qui était regardé comme un mois néfaste et de plus n'avait que vingt -huit
jours. Gomme le mois était déjà mauvais par lui-même, le courroux des dieux ne pouvait guère le rendre pire. Ce qui était plus grave, c'était de rétablir l'accord entre les deux calendriers. César n'hésita pas : par un véritable coup d'État, il fit une année de 445 jours, qu'on appela année de confusion, et rattrapa ainsi le temps perdu. On cria, et Cicéron, qui était pourtant un homme d'esprit, l'accusa de viser à la tyrannie et de vouloir soumettre à son pouvoir jusqu'au temps. Quand, dix-huit siècles après César, lord Chesterfield, voulant réformer le calendrier en Angleterre, abrégea d'un mois l'année où il accomplit cette réforme, il y eut émeute; on cribla de pierres son carrosse, il faillit être lapidé; on lui cria : Rendez-nous le temps que vous nous avez pris !
Tel fut l'admirable changement que César opéra au calendrier romain et dont nous sentons encore les bienfaits; tous les quatre ans il y a une année bissextile, ainsi appelée parce que le jour supplémentaire, ajouté par César au mois de février, fait double emploi avec le sixième jour précédant les calendes de Mars ; il y a là un double sixième jour, d'où bissextile. Puisque les besoins de notre exposition nous ont amené devant cette grande figure de César, ne nous éloignons pas sans la saluer au passage. L'admiration que nous, positivistes, éprouvons pour ce grand homme est précisément égale à la haine féroce que lui ont voué quelques démocrates vertueux. Nous considérons César comme le plus complet des hommes. Capitaine, administrateur, politique, orateur, écrivain, il fut le premier en toutes choses, jusque dans les exercices du corps où il excellait. S'il s'empara du pouvoir, nous devons bénir l'ambition qui l'y porta, puisqu'il ne le fit servir
qu'au plus grand bien de l'Humanité. La dictature était dans la force des choses, et il ne s'agissait que de choisir entre dictateurs. Le valaient-ils ceux qui le remplacèrent quand il fut tombé sous les coups de Cassius et de Brutus ! Avait-on atteint avec le calendrier de César une suffisante perfection? Pas encore. Avant lui l'année était trop longue, après lui elle fut trop courte; de peu de chose, à la vérité : il y avait une différence de dix jours en 1500 ans; c'était quelques minutes par année. Une nouvelle correction était nécessaire. Déjà, en 1414, Pierre d'Ailly avait proposé la réforme au concile de Constance et au pape Jean XXÏII. Le concile de Trente, en se séparant, la recommanda au pape. Grégoire XIII, en 1582., avec le secours du calabrais Lilio, la mena à terme. On supprima d'abord onze jours de cette année; puis, pour que l'harmonie demeurât constante, on jugea qu'il suffisait de supprimer trois bissextiles dans une période de 400 ans ; un léger artifice de calcul fournit la solution. Gomme toutes les années dont le nombre est un multiple de 4 sont bissextiles, que toutes les années séculaires étant terminées par deux zéros sont pour cette raison bissextiles, et qu'il suffit, par conséquent, de supprimer trois d'entre elles sur quatre pour que le résultat soit obtenu, Lilio proposa que les seules années séculaires dont le nombre serait divisible par 400, fussent déclarées bissextiles : 1600 est bissextile, 1700, 1800, 1900 ne le sont pas ; 2000 est bissextile. Par ce moyen, on arrive à une concordance à peu près parfaite. Si l'on n'atteint pas encore une précision idéale, du moins l'erreur, pour être sensible, est répartie sur un si grand nombre d'années qu'elle devient absolument négligeable. C'est à la papauté que nous sommes redevables de cette dernière
réforme : il fallait, en effet, une autorité qui fût reconnue de tout l'Occident pour qu'on pût la mener à bien et la faire accepter aisément par la majorité des nations européennes. Presque toutes l'accueillirent aussitôt ; quelques-unes tardèrent un petit nombre d'années; l'Allemagne et la Suisse protestante s'y rallièrent en 1700; l'Angleterre et la Suède, en 1752 et 1753. Il n'y a plus aujourd'hui que les Russes et les chrétiens du rite grec qui se servent en Europe du calendrier Julien.
On avait donc trouvé la mesure du temps; le jour servait aux courtes périodes, l'année aux plus longues. Un pas immense était fait, mais toute histoire exacte, qui ne peut surgir sans chronologie., était encore impossible, tant qu'on n'aurait point une origine fixe qui servît de point de départ pour compter les années, et, par le temps écoulé entre elle et chaque événement, marquât exactement sa place clans la durée. Les Grecs les premiers déterminèrent ce point fixe et choisirent l'an 776 avant J . -G . } année où le cuisinier Gorœbus remporta le prix de la course aux fêtes d'Olympie. Ces fêtes ayant lieu tous les quatre ans, les Grecs comptèrent par olympiades qui furent autant de périodes de quatre ans. Tous ceux qui ont une ère ont emprunté cette méthode aux Grecs; mais ce ne sont pas les plus nombreux sur la terre. Toute la Chine, par exemple, ne compte les années que de l'avènement du souverain et l'on juge si les études historiques sont commodes, quand le moindre événement, pour être mis à sa place dans le passé, réclame aussitôt des calculs vraiment effrayants. Gomme l'ère est un point arbitrairement choisi, tous les peuples et au moins toutes les grandes agglomérations religieuses ont une ère différente ; juifs, mahométans, chrétiens ont la leur ; les convention-
nels avaient établi une ère républicaine et A. Comte a proposé de fixer au 1er janvier 1789 1 ère du régime nouveau.
Nous ne pouvons faire autrement, dans cette rapide exposition des méthodes qui ont permis à l'homme de mesurer le temps, que de dire quelques mots de la division du jour. A mesure que la civilisation s'est prononcée, l'homme, toujours plus actif et plus occupé, est devenu nécessairement plus avare de son temps; d'autre part le concours, qui allait sans cesse grandissant, exigeait une précision nouvelle, la journée fut partagée : on créa les heures. Mais le jour, que l'on comptait par l'intervalle qui sépare deux couchers de soleil ou deux passages au méridien, n'est pas une période constante, dans laquelle une même unité puisse être toujours exactement contenue un même nombre de fois. Pour y remédier, les astronomes ont employé un procédé fort simple : ils ont destitué l'ancien soleil, qu n'était pas suffisamment régulier, et l'ont remplacé par un soleil toujours égal, véritable type de création scientifique dont le propre est de ne jamais être arbitraire tout en perfectionnant la réalité. Il y eut donc un soleil moyen, un four moyen, un midi moyen. Le midi vrai est le moment où le soleil passe au méridien; tantôt il précède, tantôt il suit le midi moyen, mais l'écart ne dépasse jamais 14 minutes. Depuis 1819 seulement, les montres sont réglées d'après le soleil moyen. Cette réforme inoffensive ne se fit pas sans appréhension; on craignit une émeute dans Paris, et M. de Chabrol consigna les troupes ! Ne vous hâtez donc point aujourd'hui de mettre l'aiguille de votre montre sur le midi quand éclate le canon du Palais-Royal : vous pourriez avancer ou retarder d'un quart d'heure.
Restait à trouver un dernier perfectionnement. Chacun en effet ne pouvant être astronome, il fallait qu'on inventât un appareil physique qui permît de lire l'heure, c'est-àdire qui indiquât, à n'importe quel moment du jour et de la nuit, la position du soleil. Avant tout, un phénomène uniforme était nécessaire. On a mesuré de courts intervalles par le nombre des pulsations artérielles; dans plusieurs pays on a compté les pas du mulet; on a aussi employé les phénomènes chimiques : le grand Alfred, qui faisait trois parts de ses journées, l'une pour son métier de roi, une autre pour la prière, et la troisième pour le repos, se servait pour mesurer le temps de flambeaux qui brillaient durant huit heures; on s'est servi de cleps}rdres et de sabliers. Le xvne siècle a résolu le problème par l'invention des pendules, fondées sur le pendule; enfin on a fait un dernier pas : on a remplacé la pendule par un simple ressort, dont la détente régulière fait tourner une aiguille qui nous indique l'heure. Tout le monde aujourd'hui porte dans son gousset la marche du soleil, tout le monde est plus ou moins astronome, tout le monde jouit sans s'en douter, comme toujours, d'une des institutions les plus merveilleuses qu'aient engendrées le génie et les efforts de l'humanité. L'homme est devenu un animal précis; dans l'existence fiévreuse qu'il mène à notre époque, ce ne sont pas seulement ses jours, ce sont encore ses minutes qui sont comptées. Nous sommes loin du temps où nos ancêtres, les peuples pasteurs, traînant une vie paresseuse derrière leurs troupeaux, contemplaient, sans autre souci, la lente succession des mois et des jours et, indifférents à toute durée, faisaient moins de cas peutêtre d'une année entière que nous ne faisons d'une heure.