CONCLUSION
Nous avons apprécié, dans cette théorie des principaux types de l'évolution théocratique, quatre des plus importantes religions qui ont dirigé et dirigent encore une portion notable de notre espèce, en attendant l'avènement final de la seule religion vraiment universelle : la Religion de l'Humanité. Ces quatre religions sont le Mosaïsme, le Brahmanisme, le Bouddhisme et l'Islamisme.
Si l'on va au fond des choses, on est amené à reconnaître que la Religion n'est autre chose que l'institution systématique de l'unité individuelle et collective. Gomme le problème de la santé, qui n'en est d'ailleurs qu'un cas particulier, celui de la Religion ne saurait comporter qu'une seule solution réelle; et cela nous amène à ne considérer les solutions précédemment tentées que comme de simples approximations. Or, pour juger à quel degré d'approximation plus ou moins parfait sont parvenues les religions que nous avons examinées, et en même temps pour mieux voir par quelle série de transformations nécessaires elles pourront atteindre l'état normal, il est indispensable que nous résumions brièvement la théorie de la Religion, sans laquelle notre appréciation serait sans base.
La Religion est le système qui règle et rallie toute existence individuelle ou collective; problème double, mais dont les deux parties sont connexes, puisqu'il y a. autant de différence entre les divers états du même individu qu'entre les divers individus.
Mais pour que l'unité, constituée par un tel système, soit à la fois complète et durable, il faut qu'elle coordonne tous les aspects de la vie humaine, le sentiment, l'intelligence et l'activité. Il faut en outre qu'elle satisfasse à deux conditions.
La première est intérieure ou subjective. L'homme animé d'instincts divers et plus ou moins divergents, qui constituent les fonctions du cerveau, se trouve poussé dans des directions différentes. Il s'agit d'établir une résultante de ces diverses forces et de les faire concourir les unes et les autres vers un but commun. De là la prépondérance accordée à l'altruisme sur l'égoïsme, ou du moins la nécessité reconnue de faire effort pour l'assurer; de là la purification des instincts personnels et la surexcition des instinct» sympathiques.
Mais une seconde condition est nécessaire. Cette unité ne se maintiendrait pas sans une puissance extérieure dont l'universelle et insurmontable influence comprime toutes les divergences et assure tous les concours. Cette puissance suprême dont le poids va croissant tous les jours est l'Humanité, c'est-à-dire l'ensemble des êtres convergents simultanés ou successifs. La prépondérance de ce seul véritable Être suprême est graduellement préparée par deux autres êtres : la Famille et la Patrie. L'Humanité représente l'ensemble des fatalités sociologiques, touiours grandissantes, à travers lesquelles nous subissons
les fatalités cosmologiques et biologiques, modifiées par l'action continue de notre espèce et pour son service.
Les deux conditions de l'unité sont obtenues, car l'affection pour cette Humanité, dont la puissance nous groupe et nous dirige, est l'affection suprême qui seule peut amener et affermir la prépondérance de l'altruisme sur l'égoïsme.
L'unité morale, ainsi conquise, pousse à la connaissance de cette Humanité, objet final de nos affections, et dans la connaissance de l'Humanité est contenue celle de tout ce qu'elle coordonne et suppose : le monde, la vie et la société. Par là l'intelligence, sous l'impulsion du cœur, reçoit la plus haute et la plus puissante des destinations.
Enfin cette connaissance, dirigée par cet amour, a pour but final le service de l'Humanité, c'est-à-dire l'amélioration de sa situation et de sa nature, et là est la satisfaction légitime offerte à l'activité.
Aux trois aspects de notre nature, sentiment, intelligence et activité, ainsi dirigés vers une destination commune, correspondent les trois parties distinctes, quoique intimement liées entre elles, de la Religion : le Culte, le Dogme et le Régime. Le Culte perfectionne et maintient l'unité morale par la manifestation systématique de nos sentiments; le Dogme apprécie les réalités pour les subir et les modifier ; le Régime effectue les modifications pour le service de notre espèce.
On comprend que cette solution du grand problème n'ait pu être obtenue que de nos jours par l'incomparable génie d'Aug. Comte, utilisant l'ensemble des antécédents, et que ce que l'on a appelé les Religions n'en soit que des approximations plus ou moins précises, et nécessaire-
ment incomplètes, si admirables d'ailleurs qu'elles aient été.
Le Mosaïsme a eu le premier cet admirable privilège de revêtir un caractère de complète généralité. Il a pu, du moins, après une évolution prolongée, s'élever logiquement jusqu'à concevoir une religion universelle fondée sur l'adoration d'un Dieu unique, tuteur subjectif qui remplaçait l'Humanité non formée encore, et nécessairement méconnue. Mais sa doctrine ne comportait pas une telle universalité et son culte ne pouvait l'atteindre, puisqu'il ne s'est jamais complètement dégagé des pratiques nationales du caractère le plus spécial et le plus transitoire, comme la circoncision en est un exemple.
Quant au dogme, son imperfection profonde voulait qu'il fût aussi incapable de pousser au développementabstrait et scientifique que de se l'incorporer définitivement. L'intelligence n'y pouvait rencontrer ses satisfactions légitimes et dès lors l'unité individuelle et collective était compromise.
Le Régime enfin ne pouvait avoir et n'avait en effet qu'un caractère vague. Il n'était ni militaire, ni industriel, et la religion n'avait sur lui qu'une influence modificatrice, car, si elle excitait les bons sentiments et purifiait la personnalité, elle n'imposait aucune coordination directe et précise. Aussi cette grande approximation, qui passagèrement fat si utile, ne put être ni universelle ni durable, et ceux qui la pratiquent encore doivent voir combien sont importantes des lacunes que le Positivisme seul peut combler.
Le Brahmanisme a embrassé d'une manière plus complète, sans aucun doute, quoique encore bien insuffisante
et précaire, les trois aspects de la nature humaine, mais il a manqué absolument du caractère de généralité et d'universalité qui est le propre de la Religion.
Le Bouddhisme, si nous le considérons à la lumière de la théorie d'Auguste Comte, a la généralité nécessaire. Il proclame en effet ce principe, qui est l'un des deux éléments de la Religion et constitue l'unité morale : la prépondérance de l'altruisme sur l'égoïsme. Mais cette solution demeure insuffisante et même illusoire, à cause de son caractère absolu. La personnalité n'y a pas sa place nécessaire. D'autre part, l'activité échappe complètement, on peut le dire, à la coordination bouddhique, et l'intelligence n'y a qu'une destination indécise. Si nous ajoutons que son dogme, métaphysique et subjectif, comme celui de toutes les religions théologiques, n'a pas, malgré l'ambition de son fondateur, l'universalité réelle, on juge combien la solution religieuse offerte par le Bouddhisme était encore loin de la perfection.
L'Islamisme, par la simplicité de sa base monothéique et par la généralité de sa morale, tendait à l'universalité, caractère fondamental de la solution du grand problème, mais il ne pouvait évidemment l'atteindre, comme l'explique assez l'infériorité de son dogme théologique, et comme l'expérience d'ailleurs l'a démontré
Il prêche une morale très-élevée, mais son culte insuffisant n'a organisé aucun système de pratiques tendant au but suprême : la prépondérance de l'altruisme sur l'égoïsme ; et en cela il est inférieur au Bouddhisme et encore plus au Catholicisme.
L'insuffisance de son dogme est frappante, et si la civilisation islamique a permis un développement scientifique
vraiment remarquable, cela tient à un ensemble do circonstances sociales favorables, et non à la nature môme de sa doctrine, qui, comme toute doctrine monothêique, est spontanément contraire à tonte évolution scientifique.
Le régime n'est pas plus parfait, puisqu'il n'est réglé que par des formules générales, sans aucune direction précise, capable d'indiquer la conduite à tenir dans chaque situation déterminée. Nous rappellerons en particulier le cas si capital de la succession au pouvoir suprême, où tout a été laissé à l'imprévu et abandonné au hasard des événements.
Si donc nous considérons l'Islamisme en tant que solution du problème religieux, nous sommes amenés à reconnaître que, malgré les services transitoires qu'il a rendus, il s'est montré aussi insuffisant dans la coordination systématique des trois éléments fondamentaux, culte, dogme et régime, que dans la constitution de chacun d'eux en particulier.
Mais si nous considérons l'Islamisme, en tant que solution approximative du problème de la Religion, et comme préparant la seule solution réelle, complète et finale, nous remarquons qu'il offre ce caractère précieux de maintenir une partie considérable de notre espèce dans cette aspiration constante vers une religion universelle, qui est la situation de cœur et d'esprit la plus favorable à l'acceptation de la nouvelle foi, que le Positivisme vient enseigner.
Faut-il rappeler, ce que nous avons observé déjà, que la confusion des deux pouvoirs, en conservant au culte et au dogme une simplicité que ne présentent ni le catholicisme ni le monothéisme grec, doit faciliter parmi les
islamistes les futurs progrès de la religion de l'Humanité? Faut-il rappeler encore que ce clergé réduit, dans lequel on compte plus de jurisconsultes que de prêtres, n'offrira pas l'obstacle difficile à vaincre d'un sacerdoce établi, supposant avec une fureur jalouse à l'avènement du sacerdoce nouveau?
A ces conditions favorables, qui font naître en nous quelque espérance, ajoutons que l'appréciation impartiale et respectueuse faite par le Positivisme de Mahomet et de ses successeurs les plus éminents, jointe au culte de ce grand génie organisé dans la métropole religieuse de l'Humanité, peut éveiller quelques dispositions sympathiques parmi les peuples musulmans, et les pousser peutêtre vers la Religion définitive !
Nous adressant aux chefs de ces grands systèmes, qui ont tenté d'organiser l'unité morale du genre humain, nous leur dirons :
Vous avez par d'admirables efforts poursuivi l'établissement d'une religion universelle, et chaque jour qui passe montre avec plus d'évidence l'avortement certain de vos tentatives. Cependant la science, dans son constant développement, ne cesse d'établir entre les esprits d'élite que renferme la planète, un accord de plus en plus parfait sur des sujets de plus en plus nombreux. Sur la base objective de cette science, base inébranlable qui seule peut expliquer un tel accord, une religion s'est fondée. Elle seule peut prétendre à réaliser enfin les plus nobles aspirations humaines, car elle possède la véritable universalité qui doit avant toute chose expliquer les productions du passé. Elle vous rend justice et garde précieusement la mémoire
de ce que vous avez accompli d'utile et de grand. Venez donc à elle et ralliez-vous.
Auguste Comte, il y a trente ans, a conçu le plan d'un comité composé des représentants de tous les éléments de la Planète, qui, siégeant à Paris, présiderait à l'installation de la Religion de l'Humanité. Nous avons l'espoir, fermement motivé, qu'un tel vœu, audacieuse prévision du génie sociologique, cessera quelque jour d'être une utopie irréalisable et que nos successeurs, plus heureux que nousmêmes, verront se fonder, sous l'influence du Positivisme, l'unité religieuse du genre humain.