DÉVELOPPEMENT DE L'ISLAMISME
Mahomet, qui n'avait établi aucune caste, n'avait également fixé aucune règle pour sa succession : elle était laissée au plus digne. Le mérite et la situation personnelle devaient désigner ses successeurs. Entrevit-il les graves obstacles qu'une règle invariable eût pu rencontrer? craignait-il d'instituer, alors que la puissance de l'islamisme naissait à peine, une loi que son développement même et les circonstances se seraient chargés de détruire? Il avait dit seulement : « Le califat sera après moi de trente années. Ce terme passé, il n'y aura que des puissances établies par la force, l'usurpation et la tyrannie. » Paroles sombres, mais prophétiques.
En mourant, il avait chargé Abou-Becr de présider à sa place le peuple assemblé pour la prière, et ce choix dirigea naturellement les suffrages des chefs musulmans. Un parti nombreux eût voulu porter au pouvoir Ali, le fils adoptif du
Prophète et l'époux de Fatime, mais l'énergique manifestation d'Omar en faveur d'Abou-Becr entraîna les hésitants et détermina l'élection. Abou-Becr ne régna que deux ans, et dans son testament il désigna Omar pour lui succéder. « Je n'ai pas besoin de cette dignité, «disait l'intrépide et modeste musulman. « Mais la dignité a besoin de vous, » répondit Abou-Becr, qui mourut en priant Dieu de ratifier son choix et d'inspirer à ses disciples la concorde et la soumission. Ali, cette fois encore, fit taire l'ambition et s'inclina devant la volonté du vieux calife. Douze ans après, Omar, assassiné, laissait à six de ses compagnons le soin d'élire son successeur. Cette élection donna le pouvoir à Othman, secrétaire de Mahomet. Mais, déjà affaibli par la vieillesse, le nouveau chef était incapable de maîtriser les insurrections, et, dans la quatorzième année de son califat, il fut mis à mort par ses sujets révoltés. Alors seulement Ali parvint au rang suprême. Son règne, qui ne dura que cinq ans, fut troublé jusqu'au dernier jour par la guerre civile. 11 tomba enfin, comme ses prédécesseurs, sous les coups d'un fanatique, qui assura, sans le vouloir, le triomphe du rebelle Moaviah et l'établissement de la dynastie héréditaire des Ommiades.
Abou-Becr, Omar, Othman et Ali composent la série des califes parfaits. Gomme l'avait prédit Mahomet, il n'y a plus après eux que violence et usurpation. Ces premiers successeurs du Prophète furent d'admirables types d'abnégation, de simplicité, de vertu. Enfermés dans Médine, ils préparaient et dirigeaient la guerre sainte. Tous quatre étaient d'un âge avancé quand ils montèrent sur le trône, et le soin de la religion et de la justice leur parut plus important que celui de manier l'épée dans les combats. Si l'on
en excepte le voyage d'Omar à Jérusalem, les pèlerinages de MédineàlaMecque furent leurs plus lointaines expéditions. Les nouvelles delà victoire, dit Gibbon, les trouvaient priant et prêchant sur le tombeau du prophète, et l'austérité de leur vie insultait à la magnificence des rois de la terre. Abou- Becr demanda pour son salaire trois pièces d'or et l'entretien d'un chameau et d'un esclave noir. En mourant, il laissa pour toute fortune un vêtement grossier et cinq pièces d'or. L'abstinence et l'humilité d'Omar ne furent pas au-dessous de telles vertus. Use nourrissait de pain d'orge ou de dattes, ne buvait que de l'eau, prêchait revêtu d'une robe percée en douze endroits, et un satrape persan qui venait rendre hommage à son vainqueur, le trouva endormi parmi des mendiants sur les marches de la mosquée de Médine. Et cependant il était prodigue pour les autres : Il faisait à Abbas, l'oncle du Prophète, un traitement de vingt-cinq mille drachmes; il en donnait annuellement cinq mille aux derniers survivants de la bataille de lîedr, trois mille aux vétérans qui avaient fait les campagnes du Prophète, mille à ceux qui avaient combaliu pour la première fois contre les Grecs et les Persans. Par un adroit mélange de justice et de générosité, les califes conservèrent la discipline chez leurs soldats musulmans, et, par un rare bonheur, ils surent allier la force et l'énergie du despotisme aux vertus d'un gouvernement républicain.
Dédaignant les maximes timides des conquérants vulgaires, les successeurs du Prophète, dans leur enthousiasme religieux, envahirent à la fois l'empire des Sassanides et celui des Césars, et virent tout plier sous leurs coups. Douze ans après Mahomet, ils avaient réduit sous leur obéissance trente-six mille villes ou châteaux, etcons-
— 3\r.\ — truitsur la terre conquise quatorze cents mosquées. Dans ia centième année de l'Hégire, ils dictaient leurs lois de la frontière indoue à l'océan Atlantique et gouvernaient la Perse, la Syrie, l'Egypte, l'Afrique et l'Espagne.
En 632, Abou-Obeidah, lieutenant d'Abou-Becr, commence la conquête de la Syrie parle siège de Bostra, pendant que Galed, surnommé le Glaive de Dieu, soumet à l'islamisme les princes de Hira et d'Ambar. Puis tous les deux réunissant leurs troupes, battent à Aiznadin l'armée impériale, emportent Damas, après une longue résistance, et s'emparent d'Émèse, d'Héliopolis, d'Epiphanie et de l'ancienne Chalcis. Le patrice Manuel, aux ordres d'Héraclius, accourt avec une armée formidable au secours de la Syrie. Mais ses troupes sont taillées en pièces, sur les bords de l'Yermouk, à l'est du lac de Tibériade, et dès lors les cités les plus florissantes tombent aux mains des musulmans. Antioche et Jérusalem ouvrent leurs portes à Galed.
La capitulation imposée à cette dernière était dure. Sophronius, son patriarche, en appela au calife lui-même de la rigueur de son lieutenant, et Omar, qui régnait alors, consentit à venir en personne couvrir de son autorité cette autre ville sainte. Les historiens nous ont conservé le récit de ce voyage, plus admirable dans sa simplicité que les déplacements fastueux de la tyrannie. 11 vint à Jérusalem dans l'équipage d'un pèlerin, rendant la justice sur son passage, réprimant les extorsions et les cruautés, enseignant la loi, exhortant les peuples à demeurer fidèles à la religion de Mahomet. Il entra dans la ville sans précaution et sans crainte, s'entretint avec le patriarche des antiquités religieuses de son Église, accorda aux chrétiens le libre
exercice de leur culte, et après avoir ordonné qu'on élevât une mosquée sur l'emplacement désert du temple de Salomon, s'en retourna avec la même simplicité au tombeau du Prophète, qu'il ne quitta plus avant de mourir. Cependant Galed achevait la conquête de la Syrie par la prise des villes maritimes et ouvrait la mer aux entreprises des musulmans.
Presque au même temps, l'Egypte tombait en leurs mains. Amrou, autre lieutenant d'Omar, sans même attendre l'ordre du calife, y pénétrait à la tête de quatre mille cavaliers, et s' alliant aux Coptes jacobites, persécutés par les Byzantins, allait mettre le siège devant Memphis. Celleci, bien que déchue de sa vieille grandeur, opposa une énergique résistance et ne fut prise que par trahison. De Memphis, les musulmans se portèrent vers Alexandrie; Alexandrie, peuplée de Grecs, siège des autorités impériales, pleine d'immenses ressources, gouvernée par un homme habile et ferme, Cyrus, revêtu de la double dignité de patriarche et de préfet. La ville fut emportée après un siège de quatorze mois, durant lequel périrent vingt-quatre mille musulmans. Les richesses et le revenu d'Alexandrie furent scrupuleusement réservés pour le service public et la propagation de la foi, et les habitants, épargnés dans leur vie, purent, moyennant tribut, continuer le libre exercice de leur culte. Quant à l'incendie de la bibliothèque, racontée par un auteur six siècles après l'événement, nous refusons d'y ajouter foi. Outreque l'acte en lui-même est tout à fait contraire aux habitudes constantes des Arabes victorieux, qui ont toujours respecté les monuments des lettres et des sciences, nous rappellerons que la bibliothèque d'Alexandrie avait été en partie détruite sous César, et qu'à l'épo-
que de Théodose elle était loin de compter les sept cent mille volumes rassemblés par les Ptolémée. Nous ajouterons que le fanatisme chrétien, là comme ailleurs, avait poursuivi de sa haine jusqu'aux dernières traces du polythéisme antique, et que, s'il restait des livres sur ces rayons vénérables, ce n'étaient pas, on peut le croire, les chefs-d'œuvre de la science et de la philosophie grecque, mais les élucubrations encombrantes et fastidieuses des controversistes ariens et monoplvysites. Or, si ceux-là chauffèrent en effet les bains publics, observe excellemment l'historien anglais, le philosophe avouera en souriant qu'ils auront enfin servi de quelque chose à l'Humanité.
Maîtres de l'Egypte, les Arabes pensèrent le devenir de toute l'Afrique duXord. Sous le règne d'Othman, Abdallah traversant la Cyrénaïque, défit près d'Yakoubé l'exarque de Tripoli et s'avança jusqu'à Sufétula, dans la Bysacène. Mais cette conquête fut sans résultat, car les vainqueurs se retirèrent d'eux-mêmes pour ne reparaître que longtemps après, sous la dynastie des Ommiades.
Dès 636, au moment où s'achevait la conquête de la Syrie, le calife reprenait du côté de la Perse l'œuvre interrompue de Caled. La défaite et la mort d'Abou-Obeidah, à la Journée des éléphants, ne ralentit pas l'ardeur musulmane. On vit, sous la conduite de Saïd-ben-Makkas, les soldats du Prophète marcher avec enthousiasme contre les cent-cinquante mille Perses du vizir Rustam, et en faire un carnage horrible à la bataille de Gadésie. Ils prirent et détruisirent Ctésiphon, la capitale du royaume, que les vaincus avaient laissée sans défense, et fondèrent au midi de l'Euphrate les villes bientôt puissantes de Koufah
et de Bassorah, dont Bagdad devait effacer encore la grandeur. En vain le petit-fils de Chrosroës, Iesdegerde, plein de courage malgré ses quinze ans, rassembla à Molwan une nouvelle armée. Elle fut battue et dispersée à la bataille de Néavend, appelée par les Arabes la Victoire des victoires. Ceux-ci, maîtres de la Perse occidentale, passèrent les montagnes de l'Irak, s'emparèrent de Persépolis, et chassant Iesdegerde au delà de l'Oxus, prirent possession du Khorassan. Le prince détrôné implora l'appui de la Chine, qui arma pour sa querelle les hordes de la Tartarie. Mais, au moment même où la fortune semblait lui revenir, il fut abandonné de ses auxiliaires et égorgé par eux sur les bords du Marg-Ab. En sa personne finissait la dynastie des Sassanides et le second empire des Perses. Les Arabes possédaient l'Asie jusqu'à l'Himayala et l'Indus.
Dans le même temps, s'opérait dans le califat la révolution qui mettait le pouvoir dans les mains des Ommiades. Ali, à qui l'ambition de cette famille portait ombrage, ayant retiré le gouvernement de la Syrie à son chef, Moaviah, fils d'Abou-Sophian, celui-ci refusa d'obéir et prit le titre de Commandeur des Croyants. La lutte s'engagea. Une première bataille livrée àSeffein laissait la querelle indécise, quand le poignard d'un assassin assura l'empire à Moaviah.
La dynastie des Ommiades devait, pendant près d'un siècle (de 660 à 750), diriger les destinées de l'islamisme. Son affermissement fut pénible, et pendant trois règnes, la guerre civile désola l'Arabie, l'Egypte et la Perse. Enfin, sous le califat d'Abd-el-Mélek, les provinces dissidentes furent pacifiées, et les musulmans, redevenus puissants par la concorde, poursuivirent leurs victoires interrom-
pues. C'est durant cette période que l'Afrique et l'Espagne furent conquises. En deux ans, par l'habilité d'Hassan le Gassanide, gouverneur de l'Egypte, toute la côte africaine, à l'exception des deux Ilipponeetde Césarêe, subit le joug musulman, et ses habitants jusque-là chrétiens embrassèrent la religion de Mahomet.
L'Afrique était à peine soumise que Tarik, lieutenant de Musa, prit pied sur la terre d'Espagne, en s'emparant du château d'Algésiras et du rocher de Galpé. La conquête du royaume fut l'affaire de quelques mois. Le malheureux Roderic vint à la tête de cent mille combattants livrer bataille aux envahisseurs sous les murs de Xérès. Il y vit périr à la fois son armée et sa monarchie. Les Juifs, nombreux et puissants dans cette contrée, s'unirent aux vainqueurs et bientôt Tolède fut prise, et avec Tolède, Lisbonne, Coïmbre, Braga, Portocale et Lugo. Un goth apostat livra Gordoue ; le gouverneur de Murcie consentit à payer tribut, et il ne resta plus de libre en Espagne que quelques sommets abruptes dans les montagnes des Asturies.
La France, que la barrière des Pyrénées séparait seule des conquérants, ne pouvait tarder à exciter leur convoitise. Après quelques tentatives insignifiantes, les musulmans, sous la conduite du wali d'Espagne, Abdérame, franchirent enfin les montagnes, et peu s'en fallut alors que ce qui restait de la chrétienté ne devînt musulman. Deux armées immenses descendirent dans les vallées de la Garonne et du Rhône, et s'avancèrent, non sans laisser des traces de leur passage, vers Sens et vers Tours.
Mais là s'arrêtèrent les succès de l'islamisme. Abdérame accepta sous les murs de Tours la bataille que lui
offrait Charles Martel à la tête de ses Austrasiens, et les musulmans vaincus durent repasser les Pyrénées.
Si nous ajoutons qu'à la même époque les lieutenants du calife continuaient d'étendre son empire en Asie Mineure, dans la Haute-Asie et dans l'Inde, que Derbend et l'Arménie, que Samarcande et la Transoxiane étaient conquises, et que Gassim pénétrait dans l'Hindostan, nous aurons achevé d'esquisser dans ses traits généraux la suite des conquêtes de l'islamisme durant cette période de son histoire.
Dans le premier élan de leur enthousiasme religieux, les Arabes s'étaient faits soldats. Ils avaient prétendu conquérir le monde pour lui imposer la loi du Prophète et étaient devenus en effet les maîtres d'un immense empire. Mais quand ils eurent atteint ce degré de puissance, et que rassasiés de gloire, ils ressentirent la difficulté de maintenir dans le devoir des nations si nombreuses et si différentes, on vit cette ardeur militaire lentement s'éteindre, et faire place à une ambition plus pacifique.
Les Ommiades gouvernaient depuis cent ans; mais leur joug était odieux à la plupart des musulmans qui se rappelaient que le chef de cette race, Abou-Sophian, avait été le plus implacable persécuteur du Prophète.
La famille populaire des Abassides, qui descendaient d'Abbas, l'oncle de Mahomet, donna le signal de la révolte, et en 750 le calife ommiade Merwan II, battu sur les bords du Zab par Aboul-Abbas et Al-Manzor, s'en fut chercher la mort en Egypte. Quatre-vingts princes de' sa famille furent assassinés, et Aboul-Abbas, surnommé le Sanguinaire, s'empara du califat. Il mourut après quatre ans de règne, laissant le trône à son frère Al-Manzor, qui,
abandonnant Damas, capitale des Ommiades, alla fonder non loin des ruines de Ctésiphon la ville de Bagdad, dont il fit sa résidence. Deux ans plus tard, l'empire des Arabes se désagrégeait. Un prince ommiade , Abdérame échappé au massacre, ayant cherché un refuge auprès des cheikhs espagnols, dévoués à sa famille, se révoltait contre les Abassides, et, après une victoire décisive, se taisait proclamer à Cordoue Commandeur des croyants. Le califat d'Occident était fondé.
Pour en finir, disons que l'Egypte devait aussi, dans les siècles qui suivirent , se déclarer indépendante. Les émirs qui y gouvernaient ne tardèrent pas à en devenir les vrais souverains et à ne reconnaître que l'autorité spirituelle des califes d'Orient, Mais ce restant d'autorité même, longtemps contesté par des sectes dissidentes, acheva de s'évanouir le jour où les Fatimites, descendant de Fatime et d'Ali, prirent eux aussi le titre de califes, et fixèrent au Caire la capitale de leur empire.
Les Abassides en Orient, les Ommiades en Espagne, les Fatimites en Afrique portèrent le nom arabe à son plus haut point de splendeur. Laissant là les grandes entreprises guerrières, les califes attirèrent dans leurs capitales superbes les savants, les artistes et les lettrés. Cordoue, le Caire et Bagdad, villes merveilleuses, aspirèrent à l'héritage d'Athènes et d'Alexandrie. Bagdad devint le plus puissant foyer de lumières qu'il y eut alors dans le monde, et mérita de demeurer indissolublement liée à l'histoire des progrès de l'esprit humain. Ses califes, parmi lesquels les noms d'Al-Manzor, d'Haroun-al-Raschid et d'Al- Mamoun ne cesseront d'être célébrés, ne se contentèrent
point de protéger l'art, la poésie et la science; plusieurs d'entre eux, qui se sont faits savants et poètes, se sont immortalisés.
Les Arabes, dans leur conquête de la Perse et du Khorassan, y avaient rencontré les Nestoriens, qui, chassés des pays grecs par l'intolérance byzantine, étaient devenus, dans leur nouvelle patrie les chefs d'écoles florissantes, où les spéculations philosophiques et scientifiques de la Grèce d'Aristote, de Thaïes et de Pythagore étaient enseignées et répandues. Leur influence avait atteint jusqu'aux Abassides, dont la famille s'était établie dans les parties de l'empire où florissait la secte hérétique, et quand Al-Manzor monta sur le trône, l'évolution scientifique qu'allait constituer le génie arabe, était déjà préparée.
Cette évolution a sa place entre l'évolution grecque et l'évolution occidentale. Les Arabes ont conservé, propagé et perfectionné la science grecque. En arithmétique, ils ont emprunté aux Indous l'idée de la valeur de position et s'en sont faits les propagateurs. En algèbre, ils ont complété l'évolution propre à la dernière période de l'école d'Alexandrie, en développant surtout l'étude des équations. Sans avoir pu résoudre l'équation du troisième, ni celle du quatrième degré, d'ailleurs intimement liées, ils ont découvert plusieurs des propriétés propres à ces équations. Ils ont contribué à rendre l'étude de l'algèbre plus distincte qu'on ne semble l'avoir fait dans l'école d'Alexandrie, et ils n'ont pas craint, service capital, d'introduire en géométrie les notions numériques et algébriques, ce qui avait toujours profondément répugné au génie grec. En cela, ils ont préparé notre Viète et dans une certaine mesure Descartes lui-même. Il est digne de remar-
que que les premiers ouvrages grecs traduits à Bagdad furent des ouvrages scientifiques, à commencer par les Éléments d'Euclide.
Mais c'est en astronomie ou en trigonométrie qu'on leur doit surtout d'importants perfectionnements. Albatônius, vers 880, introduisit les sinus au lieu des cordes, et les mathématiciens arabes fournirent la démonstration des formules, qui donnent les sinus de la somme de deux arcs au moyen des sinus et cosinus de chacun de ces arcs, parla considération des triangles semblables, en remplacement de la formule fondée sur le théorème d'Hipparque, à savoir, que dans tout quadrilatère inscrit, le rectangle des diagonales est égale à la somme des rectangles des côtés opposés. M. Sedillot a publié les prolégomènes des tables astronomiques d'Oloug-Beg , de Samarcande, le sultan martyr, petit-fils de Tamerlan, et il y donne la démonstration arabe de sinus {a -f- h) avec une discussion de la formule. On y voit de plus une très-ingénieuse démonstration pour déterminer par approximation le sinus 1°, afin de pouvoir construire une table des sinus. Ce travail est remarquable comme présentant le type d'une méthode d'approximation. Archimède le premier avait introduit un type caractéristique d'une méthode semblable quand il avait déterminé la valeur approximative de la circonférence en fonction du rayon. Si nous rappelons que l'on doit encore aux Arabes l'introduction des tangentes en trigonométrie, et que leurs astronomes ont été de véritables observateurs et non de simples calculateurs, nous aurons relaté leurs titres les plus importants à la reconnaissance du monde savant.
C'est surtout à Bagdad que ce grand mouvement intel-
lectuel, continuateur de la science grecque, s'est développé. Cordoue, malgré l'éclat de son nom, n'a pas eu la même influence. Son université, où enseignèrent Averroës et Avicenne, ses quatre-vingts écoles publiques, sa bibliothèque merveilleuse, ses six cents mosquées, ses richesses, sa magnificence, attiraient de toutes les parties du monde les élèves et les voyageurs. Mais tout vrai savant arabe, qui étudiait à Cordoue, ne se serait jamais cru dispensé d'entreprendre le voyage de Bagdad et de pousser jusqu'à Samarcande.
Malgré l'immobilité que l'on s'est plu à attribuer à la doctrine mahométane, il faut bien reconnaître qu'elle subit dans son histoire le développement commun à toutes les doctrines théologiques. D'abord très-simple et très-précise, elle se compliqua et s'obscurcit , quand elle fut livrée aux docteurs; mais les sectes qui se fondèrent, et le nombre en fut grand, eurent cela de précieux qu'au milieu de leurs disputes, elles ne firent jamais couler le sang.
Le temps nous manque pour aller plus loin dans cette appréciation de l'Islamisme. Nous l'avons suivi rapidement dans son étonnante histoire depuis Mahomet, Abou- Becr et Omar jusqu'aux Abdérame et aux Almanzor. Nous l'avons pris dans le désert, soldat grossier, nourri de dattes, vêtu d'une robe trouée, mais intrépide et enthousiaste, et nous l'avons conduit jusqu'aux palais de Bagdad et de Cordoue, dans les séjours féeriques que dépeignent les Mille et une Nuits. Nous l'y laisserons. Nous n'avons pas à raconter ici la décadence des califes et la suite des révolutions qui bouleversèrent leur empire. Ce récit, si intéressant qu'il puisse être, ne saurait rentrer
dans le cadre que nous nous sommes fixé et nous préférons consacrer le peu de temps qui nous reste encore à présenter, sous forme de conclusion, les importantes considérations que suggère à l'observateur cette étude des théocraties primitives, que nous achevons aujourd'hui.