LE CALENDRIER POSITIVISTE
Les grands réformateurs de 93 n'eurent point de peine à comprendre l'importance du calendrier. S'efforçant de jeter une société entière dans un moule nouveau, ils se gardèrent de laisser intacte une institution qu'ils considéraient ajuste titre comme un élément fondamental de l'ancien régime, autour de laquelle venaient se grouper d'euxmêmes moeurs , habitudes et souvenirs , tout ce qu'ils voulaient détruire ou modifier. Ils cherchèrent donc à créer quelque chose qui fût en harmonie avec le régime nouveau et fondèrent le calendrier républicain. Furent-ils aussi heureux dans cette réforme qu'ils le furent pour celle des poids et mesures? Nous n'hésitons pas à répondre négativement.
Si nous jetons un regard sur le calendrier conventionnel, nous trouvons d'abord que l'année de 365 jours, sauf le jour complémentaire des années bissextiles, est composée de 12 mois, qui comprennent chacun 3 décades. Gomme ces 12 mois ne donnent que 360 jours, l'année s'achève par cinq jours complémentaires appelés sans-culottides . L'année commence au premier jour qui suit l'équinoxe d'automne, ce qui correspond à peu près au 22 septembre. Enfin tous les noms de mois sont changés, et à chaque jour est attaché le nom d'un fruit, d'un animal ou d'un instrument utile à l'homme. Que contenait cette réforme de nouveautés profitables ou malencontreuses ? Qui l'empêcha d'aboutir? Ce furent principalement Romme et
Laplace qui s'occupèrent de la réforme purement astronomique, c'est-à-dire de la mesure du temps. Ne pouvant toucher à l'année même, ils la conservèrent tout en lui donnant un point de départ nouveau et la fractionnant différemment. Or, ce point de départ, fixé d'une manière soi-disant invariable à l'équinoxe d'automne, n'est pas heureux. Delambre a fait remarquer avec raison que, comme la détermination précise du moment équinoxial ne peut être établie exactement, le jour où l'équinoxe tomberait à minuit moins quelques secondes , ce jour-là on ne saurait au juste dire quel est le premier jour de l'année; le cas, suivant Delambre, devait se présenter dans 144 ans. Mais cette raison n'est point la seule. L'équinoxe d'automne est une époque mal choisie : d'abord le phénomène qui le caractérise est trop instable ; puis c'est l'heure où tout décroît dans la nature, où les arbres se dépouillent, où se font les dernières récoltes ; c'est le soir de l'année, ce n'est certainement pas son matin. Presque tous les peuples, dès l'instant où ils ont commencé à mesurer le temps, ont fixé le début de l'année à un moment de renaissance; les uns l'ont placé à l'équinoxe du printemps, les autres aux environs du solstice d'hiver où le soleil semble renaître avec l'allongemement des jours.
C'est au 25 décembre que les peuples astrolâtriques célèbrent la fête du soleil ; c'est ce même jour que les chrétiens ont choisi pour célébrer la naissance de Jésus-Christ; nous ne pouvons mieux faire que de marcher à leur suite et de garder leur tradition. Comme dans cette fixation il n'y a pas lieu de rechercher une étroite objectivité, qu'un à peu près est suffisant ; comme d'autre part le premier janvier, qui est une institution romaine, est aujourd'hui
adopté par tout l'Occident, le mieux est de nous en tenir à cette date et de ne tenter rien de nouveau.
En ce qui concerne le mois, les révolutionnaires n'avaient fait que lui donner une régularité plus grande : tous les mois étaient de trente jours. Mais la semaine ne s'encadrait plus dans le mois, et comme ils voulaient avant tout un fractionnement régulier, ils la changèrent en décade. C'est là qu'ils échouèrent le plus complètement. En abolissant la semaine, ils n'ignoraient pas qu'ils allaient blesser au cœur des habitudes séculaires et qu'ils remplaceraient difficilement une période aussi bien construite ; mais l'intérêt de la lutte religieuse fut seul écouté. Romme répondait à Grégoire, qui l'interrogeait sur l'utilité de la décade : « Elle a l'utilité de supprimer le dimanche. » Les événements prouvèrent qu'elle n'avait rien supprimé du tout, et Bonaparte put passer pour un bienfaiteur parce qu'il rétablissait une institution injustement remplacée.
Enfin, nous critiquerons encore le début de l'ère nouvelle. Certes le fait de l'établissement de la République en France était d'une importance incontestable et méritait le plus glorieux souvenir : mais la révolution sociale d'où datait le régime nouveau avait véritablement commencé en l'année 1789 et il était injuste de n'y point faire remonter l'origine du temps.
Cela dit, nous ne pouvons qu'applaudir aux tentatives de réformation cultuelle contenues dans le calendrier républicain. 11 est très-certain qu'on ne rencontre pas derrière le culte nouveau une doctrine qui l'explique en le complétant, mais on y trouve à coup sûr la volonté délibérée de satisfaire aux besoins des émotions collectives, d'unir à de certains jours tous les cœurs dans un même
sentiment et une même pensée et d'y faire naître, avec l'admiration des grandes choses, les généreuses résolutions. Lisez ce qu'écrit, sur la création des fêtes décadaires, l'un de ces terribles conventionnels, le représentant Collot d'Herbois : « Tous les projets présentés pour les fêtes décadaires sont dirigées vers le but proposé ; tous établissent sur des bases pures de grandes idées de morale publique; ils tendent, en frappant la superstition, à fixer un point de réunion pour l'exercice des vertus sociales, à créer un foyer périodique qui puisse alimenter les affections publiques... Il n'y a pas un de ces écrits qui ne projette des semences utiles ; ils aspirent à resserrer les liens communaux, ils servent efficacement l'avancement de l'instruction publique. Mais le caractère de Fête y est-il bien imprimé? A-t-on bien déterminé les moyens de produire cette dilatation des esprits, cette vive agitation, cet éveil éclatant de toutes les sensations, qui signale les vraies fêtes? N'estce pas plutôt une habitude de devoirs doux à remplir qu'on a indiquée, au lieu de faire jaillir une source féconde de plaisirs vertueux, célébrés par tous les élans d'une allégresse vraiment patriotique? etc., etc. » Suivent quelques propositions sur las manifestations propres à ces fêtes, qui ne sont que l'organisation d'un nouveau culte. Le nom des mois rappelle les phénomènes naturels prépondérants. L'automne : c'est Vendémiaire, Brumaire et Frimaire ; l'hiver : c'est Nivôse, Pluviôse et Ventôse ; le printemps : c'est Germinal, Floréal et Prairial ; l'été : c'est Messidor, Thermidor et Fructidor. Quelle admirable poésie dans ces appellations sonores ou charmantes, sorties de la plume de Fabre d'Églantine, et dont le plus grand tort était de ne convenir qu'au pays où elles étaient
nées ! C'est par elles assurément que le calendrier conventionnel fit fortune près de quelques-uns et qu'il se conserve encore dans les mémoires respectueuses de cette grande époque où la langue elle-même s'efforçait d'être à la hauteur de sentiments exaltés !
Nous avons dit quelques mots, dans la précédente séance, des noms particuliers attachés à chaque jour des décades et des mois; nous ne pouvons ici que nous répéter : quelque grotesque que puisse paraître à plusieurs l'honneur rendu à une petite plante comme la fumeterre ou le mouron, nous ne cesserons de voir là la plus respectable tendance vers un culte de l'Humanité, honorée non-seulement dans ses membres les plus éminents, mais encore dans tous ses serviteurs utiles, animaux, plantes et instruments. Les conventionnels ont institué une fête du cheval; les positivistes ne feront pas autrement qu'eux; ils célébreront en un certain jour la fête de l'animal le plus utile à l'homme, l'éternel compagnon de ses travaux, sa plus noble conquête, comme Ta dit Bulfon ! Certains hommes oseraient-ils se vanter de rendre à l'Humanité autant de services que certains chevaux? C'est donc en vain qu'on a voulu jeter le ridicule sur ces humbles objets du culte républicain, car sous une forme ou sous une autre ils doivent reparaître un jour. Mais le plus grand effort de ce culte se traduit sans conteste dans l'institution des fêtes décadaires. C'est là que l'Humanité, représentée par ses sentiments les plus élevés et ses plus hautes vertus, par ses différents âges et ses plus importants travaux, se trouve proposée à l'adoration des hommes. Il suffit de considérer la série de ces fêtes pour voir combien était noblela pensée qui les inspirait: Au Genre humain, au Peuple français, aux Bienfaiteurs
de V Humanité, aux Martyrs de la Liberté, à la Liberté et à V Égalité; à la République, à la liberté du Monde, à V amour de la Patrie ; à la haine des tyrans et des traîtres, à la Vérité, à la Justice, à la Pudeur, à la Gloire et à V Immortalité , à V Amitié, à la Frugalité, au Courage, à la Bonne foi; à V Héroïsme, au Désintéressement, au Stoïcisme; à V Amour, à la Foi conjugale, à V Amour paternel ; à la Tendresse maternelle, à la Piété filiale, à V Enfance; à la Jeunesse, à l'Age viril, à la Vieillesse; au Malheur, à l'Agriculture, à l'Industrie; à nos Aïeux, à la Postérité, au Bonheur.
Dans la première de ces fêtes que nous n'avons pas citée, l'invocation s'adresse à l'Etre suprême et à la Nature; là apparaît l'influence désastreuse de Robespierre, le grand rélrogradateur. Si M. de Maistre, en parlant de la Nature, disait : « Quelle est donc cette dame? » la même question peut se retourner contre l'Etre suprême : Quel est ce monsieur? Ni l'Être suprême, ni la Nature n'ont de place dans un culte humain. Quant aux fêtes des jours complémentaires et qui s'adressent à la Vertu, au Génie, au Travail, à l'Opinion et aux Récompenses, nous n'avons qu'à les approuver tout en blâmant le nom général de Sans-culottides qui a été donné à ces jours; c'était accorder l'immortalité à un détail de mœurs, non déshonorant à coup sûr, mais vraiment trop particulier à son époque et somme toute d'une influence plus que secondaire sur les résultats de la Révolution.
Pour terminer, comme il conviendrait, cette exposition déjà trop longue, il nous resterait à développer les motifs qui ont amené A. Comte à instituer le calendrier positiviste. Mais, outre que le temps ne nous permet pas de
nous étendre longuement sur ce point, il est facile à chacun de trouver dans l'appréciation que nous avons donnée des systèmes antérieurs la raison des perfectionnements divers que A. Comte y a apportés. Il suffira donc que nous les signalions ici. C'est de la semaine qu'il est parti pour diviser l'année.
Faisant les mois de 4 semaines et par conséquent de 28 jours, il a composé l'année de 13 mois, auxquels s'ajoute un jour complémentaire doublé dans les années bissextiles. On remarquera combien il était sage, pour obtenir un fractionnement régulier de l'année, de sacrifier le mois plutôt que la semaine, qui est une création artificielle mais fixe, tandis que le mois est variable au plus haut degré. A. Comte a laissé au 1er janvier le début de l'année, non-seulement parce qu'il en est ainsi dans l'Occident depuis Jules César et en France depuis Charles IX, ce qui serait toujours une tradition respectable, mais encore parce qu'il y a de réels motifs pour conserver cette date, comme nous l'avons montré plus haut.
C'est dans l'application du calendrier au culte que Aug. Comte a principalement modifié. 11 a fait mieux : il a tout détruit pour tout reconstruire. Amené par l'ensemble de sa doctrine au culte de l'Humanité, ce sont les fêtes de ce culte qu'il a réparties dans le calendrier ; mais il a fait une distinction. Convaincu que le culte abstrait, dont nous trouvons un si remarquable exemple dans ces fêtes décadaires de la révolution que nous avons citées plus haut, ne convenait pas encore aux cerveaux humains mal préparés, il a proposé un culte provisoire où l'Humanité, au lieu d'être honorée dans ses plus importantes fonctions, dans les grandes phases de son développement, dans ses
éléments principaux, le serait dans la personne de ses membres qui ont le plus concouru à son bien-être et à son amélioration.
C'est évidemment le seul culte qui puisse aujourd'hui s'établir, avant toute réforme de l'éducation occidentale. Les cerveaux abstraits sont ce qu'il y a au monde de plus rare, et il faudra un dur travail pour amener les hommes à concevoir des choses qui n'ont point défigure et ne sont qu'un produit de l'esprit humain. Mais quel homme serait assez mal doué par la nature pour n'être pas capable d'évoquer dans son imagination le souvenir de ses ancêtres les plus éminents? Quel homme ne se représente Moïse, Homère, César ou saint Paul? Tel est le culte transitoire proposé par A. Comte. Toute l'évolution sociale de l'Humanité, les créations les plus marquantes dans la philosophie, dans la science et dans les beaux-arts y sont contenues. Moïse, Homère, Aristote et Archimède représentent l'Antiquité sacerdotale, poétique, philosophique et scientifique; César représente la Civilisation militaire et saint Paul le Catholicisme. Après Charlemagne, en qui se résume la Civilisation féodale, viennent les modernes : Dante, l'Epopée; Gutenberg, l'Industrie; Shakespeare, le Drame ^escartes, la Philosophie; Frédéric, la Politique; et enfin Bichat ou la Science. A chacun de ces chefs de mois correspondent quatre chefs de semaine, types moins complets ou moins éclatants; et enfin sous chacun de ceux-ci sont rangés les types secondaires dont les noms sont liés aux jours.
Nous ne voudrions point terminer cette trop courte exposition sans parler d'une amélioration apportée au calendrier d'A. Comte par M. Littré. Grâce à elle, en effet, le
calendrier positiviste est un calendrier perpétuel. Pour ne point déranger la série régulière des semaines et des jours encadrés dans chaque mois, M. Littré a proposé et Aug. Comte a accepté que le jour complémentaire de chaque année fût consacré à la Fête des Morts, et celui des années bissextiles à la Fête générale des saintes Femmes. Ces deux jours n'étant pas autrement désignés , toute année recommençait donc par un lundi. Nous avons saisi avec empressement cette occasion de rendre justice à M. Littré et de le remercier publiquement du service qu'il a rendu en cette circonstance au culte de l'Humanité.
Ce cours a pour but de démontrer que cette création du culte historique n'est pas arbitraire, que chacun des hommes choisis méritait de l'être, qu'ils forment dans leur ensemble une personnification complète de l'Humanité, et que les hommages des vivants peuvent aller à eux avec la certitude de ne pas s'égarer.
Nous ferons précéder l'appréciation de Moïse, par laquelle nous commencerons, de l'appréciation générale du mois qui lui correspond. Ce sera pour nous l'occasion de passer en revue les grandes théocraties de l'Orient qui tiennent encore une si importante place dans le monde et de faire surgir de cet examen les règles désirées d'une politique vraiment planétaire.
Nous donnons ici, résumés dans leurs points les plus importants, les deux tableaux du culte abstrait et concret.
On pourra se faire ainsi une idée de l'ensemble du culte de l'Humanité.