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THÉORIE SOCIALE DU CALENDRIER

Nous n'avons fait jusqu'ici qu'exposer par quelle série d'efforts multipliés s'était construite et achevée cette précieuse institution. Nous avons vu que son but le plus immédiat était la fixation de la date, c'est-à-dire d'un certain moment plus ou moins éloigné d'une origine fixe, correspondant toujours [à la même situation du soleil et représentant invariablement un môme ensemble de documents cosmologiques. Nous allons traiter maintenant de la fonction sociale du calendrier.

En fondant et en adoptant le calendrier, l'humanité a fait preuve de soumission. Elle s'est volontairement assujettie à des règles déterminées dans le partage de son temps . Elle a accepté de donner à ses occupations une succession régulière et de recommencer chaque année aux mêmes jours les pratiques des précédentes années. — Que cette soumission fût dans son intérêt le plus évident, cela ne fait aucun doute. — Mais si l'on songe combien la soumission est une vertu rare chez les hommes, combien l'esprit de révolte leur est plus naturel, on ne saurait assez rendre hommage à l'habileté des chefs qui ont obtenu de tels résultats. S'ils nous frappent aujourd'hui médiocrement, c'est que l'humanité actuelle, toujours plus active, et aussi de plus en plus soumise, apporte dans ses actes de tous les instants une dose de subordination que nos ancêtres ne connaissaient pas. Plus nous allons et plus nous dépendons les uns des autres : l'isolement est devenu impossible. Toutes les parties du monde, tous les points du globe sont

solidaires, et il ne se passe rien dans l'endroit le plus obscur qui n'ait son retentissement dans le reste de la planète. Ce devient donc une nécessité fondamentale de notre situation que tous puissent compter sur le concours de chacun, et ce concours n'est possible que par une convenable soumission. Nous devons nous défaire de cette opinion que Y insurrection est le plus saint des devoirs; si elle fut parfois utile, quand certains despotismes devenaient insoutenables, il faut reconnaître que ces cas sont exceptionnels et qu'une pareille maxime est en elle-même l'ennemie capitale de tout véritable progrès. La soumission, a dit Auguste Comte, est la base du perfectionnement; se perfectionner, c'est s'assujettir à un devoir accepté et par devoir nous entendons : une fonction accomplie par un organe libre.

La soumission dans le cas présent est d'autant plus admirable que l'homme a dû faire un plus grand effort sur son propre orgueil. Le mérite n'est pas grand de se soumettre à ce que Ton ne peut empêcher et de courber la tête devant une puissance irrésistible. Mais quand, de bonne grâce, sans nécessité absolue, les hommes ont assujetti à des règles fixes l'emploi de leur temps, et ont soumis toutes leurs manifestations quelconques, publiques ou privées, à une fixité calquée sur ce qu'il y a de plus stable, de plus invariable au monde, la marche du soleil, ils ont fourni là le plus précieux gage de leur sagesse et de leur raison. Ils ont accepté que ce qu'il y avait de plus noble en eux, leur intelligence et leur activité, se subordonnât constamment à ce qu'il y a de pins élémentaire, de plus simple dans les lois naturelles : les lois des phénomènes cosmologiques.

Le génie de quelques hommes a été plus loin encore dans cette voie. Entre le jour et l'année, il y avait place pour des périodes secondaires, moins prolongées que l'année, plus longues que le jour. Ils ont créé la semaine et le mois. Bien que ce dernier représente une durée à peu près égale à la durée d'une lunaison et qu'il ait pu lui être emprunté, il ne concorde avec elle en aucune manière et peut passer, à juste titre, pour une création artificielle. Pour la semaine, la chose n'est pas douteuse; c'est la création d'un Chaldéen ; elle est le plus parfait exemple de cette soumission du subjectif à Vobjectif dont nous venons de parler et qui est comme la preuve la plus marquante des progrès accomplis par l'Humanité.

La théorie de la semaine se rattache à la théorie subjective des nombres, cette conception d'Auguste Comte si injustement attaquée. Les phénomènes naturels sont d'autant plus modifiables qu'ils sont plus compliqués; si nous sommes impuissants à faire varier les phénomènes astronomiques, chacun sait qu'il n'en est pas de même pour ceux de la physique et de la chimie et surtout pour ceux qui intéressent l'homme et qui sont les plus variables de tous. Mais, à mesure que les phénomènes deviennent plus modifiables, il arrive aussi que le besoin d'une règle fixe se fait sentir davantage, et, pour les plus compliqués d'entre eux, on est obligé, à défaut d'éléments auxquels on puisse les subordonner, de créer une règle qui est le plus souvent arbitraire. On va demander aux nombres la fixité qui leur est propre, et l'on applique aux phénomènes trop variables, qu'on ne peut maîtriser autrement, cet ordre parfait et inaltérable que les nombres présentent dans leur

succession. L'immense majorité de nos manifestations quelconques est soumise à ces règles purement numériques, depuis l'heure de notre dîner jusqu'au nombre des actes que contient une tragédie, jusqu'au nombre des vers dont se compose un sonnet. La semaine n'a pas d'autre origine. Dans l'impossibilité de la déterminer, comme le jour ou l'année, d'après un petit nombre d'observations astronomiques, on lui adonné un nombre de jours correspondant à un nombre premier et composé de deux successions suivies d'un repos. Le Juif ou le Chaldéen qui a créé la semaine a mis dans la solution du problème toute la convenance et tout le jugement qu'il était possible d'y apporter. L'institution fut dès l'origine si parfaite et si bien appropriée aux besoins humains, que l'Orient tout entier s'en empara dès l'abord et que plus tard elle remplaça sans combat les décades grecques et les mesures romaines qui ne pouvaient soutenir la comparaison.

Il convient de remarquer combien l'acceptation de la semaine, plus encore que celle dujouretde l'année, marque un esprit de subordination vraiment admirable de la part des hommes. Dans les cas précédents, l'Humanité tirait sa règle de phénomènes réels, visibles, objectifs, non arbitrairement choisis ; tandis que pour la semaine, la règle est sortie tout entière du cerveau d'un homme qui est venu imposer à ses semblables un certain nombre de jours plutôt qu'un certain autre, sans autre raison que la convenance d'une période ainsi limitée ; et les hommes se sont soumis.

La création du calendrier, preuve éclatante du perfectionnement moral de l'Humanité, est devenue immédiatement la raison de ses progrès les plus féconds. Le progrès

moral dut prendre un essor jusqu'alors inconnu quand l'homme se vit astreint jusqu'au dernier de ses jours à des obligations précises et constantes. Cette répétition périodique des mêmes actes et des mêmes efforts, en usant peu à peu toute rébellion, favorisa dans les natures humaines, mieux que ne l'aurait fait un autre moyen, l'esprit de concours, cette première condition de toute existence sociale.

Le concours! c'est là que le calendrier a montré son utilité la plus indéniable et porté ses fruits les plus merveilleux. Nous avons dit plus haut que la vie sociale, en se développant, exigeait des hommes un concours de plus en plus complet et universel. Il n'est pas un d'entre nous qui, aujourd'hui, serait capable de se suffire à lui-même et de dédaigner le secours de ses semblables. Pour la satisfaction du plus humble de nos besoins, l'aide du peuple le plus éloigné de nous nous est souvent nécessaire et luimême fait appel à nos services. Or, comment imaginer une telle assistance mutuelle sans l'existence du calendrier qui permet de préciser exactement le jour et l'heure où l'effort de chacun deviendra utile? Toute notre industrie est fondée sur la mesure exacte du temps; nous ne sommes plus à l'époque où l'on bâtissait des pyramides ou des cathédrales, sans s'inquiéter de prévoir si ceux qui les commençaient en verraient la fin; on veut aujourd'hui connaître avec précision ce qu'il faut d'heures pour achever une œuvre ; tous les calculs du travailleur reposent sur une semblable évaluation. On ne saurait mieux comparer l'état actuel du monde industriel et commercial qu'à un vasle concert d'instruments où chacun fait sa partie et concourt à un ensemble harmonieux, à la condition ex-

presse d'observer exactement la mesure , de ne partir qu'au moment voulu, de cesser au premier silence. Dans ces colossales entreprises que vous poursuivez aujourd'hui, où vous intéressez à la fois plusieurs nations, où des milliers d'ouvriers sont employés, à l'achèvement desquelles vous sacrifiez des années entières, croyez-vous qu'un résultat quelconque serait possible, si d'avance vous n'aviez fixé à chacun des éléments humains qui vous secondent l'emploi exact de ses journées et de ses heures?

Faut-il parler encore de l'art militaire, où la mesure du temps devient la première condition du succès? Mais ce serait abuser que d'appuyer plus longtemps sur une vérité aussi palpable et aussi, reconnue.

A d'autres points de vue encore que le point de vue pratique ou matériel, l'institution du calendrier nous est bien précieuse. Sans calendrier il n'existe pas de chronologie et partant point d'histoire. Du jour seulement où le calendrier a paru, les peuples, comme les individus, ont conquis une véritable existence. Le passé, qui se composait tout au plus de quelques vagues légendes, a pris corps et est devenu une réalité. Tout peuple n'a plus eu seulement la conscience étroite du moment présent, mais il a pu jeter un regard derrière lui, connaître ses ancêtres, se contempler au berceau, et suivre à travers les âges son lent et difficile développement. Chaque fait dès lors s'est trouvé lié à une date : et sa place est demeurée marquée dans la succession des événements humains, ce qui nous intéresse plus encore que son existence. Que dans les époques reculées, où l'on ne connaissait pas encore la mesure du temps, il n'y eût qu'un intérêt médiocre à voir s'établir un système de chronologie, cela n'est pas douteux. Les peu-

pies d'alors se développaient si lentement et éprouvaient des changements si peu appréciables que le métier d'historien eût été une véritable sinécure, et qu'à la rigueur nous pouvons remplacer par des hypothèses très-simples des événements que nous ne connaissons pas. Mais aujourd'hui où quelques mois suffisent pour bouleverser un continent, où il n'y a pas de jour qui n'ait à enregistrer un fait grave pour l'histoire du monde, la chronologie est devenue d'une absolue nécessité. Au xvne et au xvme siècle, des hommes pleins de talent et d'audace ont entrepris de reconstruire le passé de quelques peuples dépourvus de calendrier ; s'appuyant sur un petit nombre de dates précises, fournies par quelques grands phénomènes naturels, tels que les éclipses, dont le souvenir s'était gardé parmi les hommes, et dont les astronomes pouvaient facilement déterminer la place dans le temps, ils sont parvenus, en effet, à établir un certain ordre dans ce qui n'était avant eux qu'un indéchiffrable chaos. Si nous passons des nations aux individus, chacun de nous reconnaîtra sans peine combien le sentiment de sa continuité exige cette mesure exacte du temps qui seule lui permet de relier son existence actuelle à la série des événements antérieurs. Qu'arriverait-il, dans une situation sociale aussi compliquée que la nôtre, où le même homme se voit tour à tour caressé et malmené par la fortune, au haut de l'échelle et en bas dans l'espace de quelques jours, où toutes les ambitions, tous les désirs peuvent surgir dans une même tête, qu'arriverait-il, si chacun ne pouvait remonter le cours de ses années, se suivre pas à pas dans sa propre existence, voir les changements continus qui se sont opérés en lui, et se rendre compte enfin d'une différence qu'il constate

d'abord avec étonnement? Cet homme serait sur les confins de la folie : que surgisse une circonstance malheureuse, et il ira peupler Charenton. C'est [d'ailleurs ce qui arrive tous les jours, puisqu'on voit augmenter sans cesse ce genre spécial de folie qui consiste à se croire double, à exister deux fois, à ne pas se reconnaître soi-même, à attribuer à son sosie la moitié de son existence et à soimême l'autre moitié. Le meilleur, l'unique remède contre une semblable tendance est dans le développement du culte privé, ce culte des souvenirs par la prière. L'homme qui chaque jour, à de certaines heures, se reporte par la pensée dans un milieu disparu, qui y replace les chères images avec lesquelles il a vécu et souïfert et dont il a été tendrement aimé, celui-là n'est-il pas, autant que le permettent nos moyens humains, à l'abri de ces déchirements intérieurs, qu'engendre l'anarchie actuelle, et où vient sombrer la raison? Mais ce mot de prière amène le sourire sur les lèvres de nos matérialistes; ils dédaignent de prier, quoiqu'en réalité plus d'un prie, qui ne s'en doute guères; ils ont mieux à faire sans aucun doute. Que leur importe la pauvre cervelle humaine avec ses misères et ses maladies, ses contrastes bizarres de lumière et d'ombre, ses appétits dépravés ou ses aspirations grandioses? Connaître ces choses pour les réformer ou les développer ne les inquiète pas. Ce dont il s'agit par-dessus tout, c'est d'aller plus vite ; c'est de construire des chemins de fer et des télégraphes, c'est de faire des tunnels sous-marins; c'est de mettre la vapeur partout où elle n'est pas encore ; c'est de donner au monde le vertige. Cependant, Messieurs, est-il bien nécessaire de faire aller le monde si vite, si vous ne transportez que des imbéciles ou des fripons?

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