‹ Les grands types de l'humanité, appréciation systématique des principaux agents de l'évolution humaine; (volume 2)Chapitre 8 sur 25 · APPRECIATION GENERALE DE LA THEOCRATIE · texte numérisé non relu

APPRECIATION GENERALE DE LA THEOCRATIE

Nous commençons aujourd'hui l'appréciation des grands hommes qui, répartis au calendrier positiviste, constituent, dans leur ensemble, l'objet du culte concret de l'Humanité. Mais avant d'entreprendre l'étude de Moïse, dont le nom est attaché au premier mois de l'année, nous sommes naturellement conduits à traiter un point capital dont l'éclaircissement importe à la suite générale de ce cours. Vous vous proposez, nous dit-on, d'apprécier les grands hommes : mais qu'est-ce qu'un grand homme? Est-ce une chose assez évidente par elle-même pour être acceptée sans discussion? Q a' entendez-vous par grand homme? Tel est en effet le problème dont la recherche s'impose à nous avant toute exposition, et que nous voudrions résoudre de manière à ne laisser subsister aucun doute dans les esprits.

S'il est quelque chose au monde qui manque d'absolu, c'est très-certainement le signe auquel se reconnaît un grand homme. Tout système a les siens, et

cependant parce qu'ils varient d'un système à l'autre, il ne faut pas s'imaginer qu'ils soient arbitrairement choisis. Chaque doctrine est en état de montrer en quoi consiste le rôle et l'utilité de ceux qu'elle proclame grands ; par quelles actions extraordinaires ils ont marqué leur place dans l'histoire, ce qu'ils ont apporté aux hommes en échange de l'immortalité. Ouvrez l'œuvre d'un révolutionnaire ou d'un catholique : le premier s'agenouille devant Rousseau et Voltaire; le second se signe quand on lui en parle; mais en revanche il éprouve pour saint Bernard ou saint Augustin une admiration que le premier partage peu. Où sera donc la vérité? On rencontre çà et là des gens qui, se piquant d'impartialité, prétendent étudier l'histoire en elle-même, en ne s'attachant qu'aux faits, sans se préoccuper des théories ou des systèmes. Ces gens-là vous disent : Nous seuls sommes en mesure d'apprécier convenablement les hommes; nous seuls rendons justice à tous, parce que nous ne sommes les champions d'aucune doctrine. Défiez-vous d'eux : car ils ont en réalité une doctrine; et cette doctrine, pour ne pas leur avoir causé de graves soucis, pour être le simple produit de leurs préjugés et de leurs passions, n'en est que plus détestable et suffit à faire suspecter dès l'abord tous leurs jugements. Il en est de ces hommes comme de ceux qui parlent de leur esprit pratique : Nous autres, nous ne faisons pas de théorie ; nous sommes des praticiens et nous voyons les choses d'un point de vue pratique. Gela veut dire simplement que l'on fait de la théorie sans le savoir, et le plus fréquemment de la mauvaise théorie. Si le cerveau de nos premiers pères a pu présenter en quelque façon la fameuse table rase de certains métaphysiciens, à

coup sûr il n'en va pas ainsi pour celui qui naît de nos jours. Son cerveau est le produit d'un millier de générations, c'est-à-dire de dispositions et d'habitudes cent fois séculaires, qui le dominent et l'écrasent. Il a déjà en naissant une tendance irrésistible à penser d'une certaine manière ; et si l'éducation vient ajouter son influence à celle de l'hérédité, vous pouvez affirmer que bonne ou mauvaise, cet homme-là a une doctrine, ne fût-ce que celle de son maître ou de son père. En réalité, on ne fait pas d'histoire sans théorie. Tous les historiens en ont une, et cela n'est pas seulement nécessaire pour porter un jugement sur les actions des hommes, ce l'est encore pour ne point laisser échapper en're ces actions celles qui offrent précisément le plus d'intérêt, celles que l'historien doit principalement conserver. Tel petit fait qui en soi peut ne rien être, prend tout à coup une colossale importance, s'il peut donner l'explication de ceux qui l'ont suivi, et comme l'historien le plus compilateur ne peut relater tous les faits, il faut donc une théorie qui permette un choix. Mais quelle théorie prendre? celle de Bossuet ou celle de Voltaire? Estimerez-vous avec le premier qu'en dehors du petit peuple juif et des nations chrétiennes qui lui font suite, le reste, c'est-à-dire les sept dixièmes de l'Humanité, n'est bon qu'à jeter au feu de l'enfer? Croirez-vous avec le second qu'il s'est rencontré dès l'origine une caste sacerdotale assez méprisable pour imposer aux peuples des croyances qu'elle-même ne partageait pas, et élever là-dessus sa tyrannie; que le monde a formé de tout temps deux parts : d'un côté un petit nombre de prêtres assez habiles pour gouverner des centaines de millions d'hommes, à force de duplicité; de l'autre, cette masse énorme, peureuse et

bête, courbée sous le joug? L'une de ces théories vaut l'autre, car toutes deux portent le cachet révolutionnaire, qui est la haine des prédécesseurs, le mépris de tout ce qui n'est pas soi. Et cependant il vaut encore mieux avoir l'une ou l'autre que de n'en avoir aucune. Certes, il n'est permis à personne de faire paraître une sévérité excessive à l'égard des hommes plus ou moins illustres, qui jusqu'à nos jours ont attaché leur nom à des travaux historiques. Si quelques-uns ont approché du but, la plupart ne l'ont même point soupçonné, et cependant nous devons savoir reconnaître tous ces efforts, même infructueux. Mais les temps sont changés. Cette théorie générale abstraite, vers laquelle s'élevaient les hommes, à travers Montesquieu et Condorcet, a été découverte il y a trente ans. A. Comte, aidé de ses prédécesseurs, mais aidé plus encore par la plus complète préparation scientifique à laquelle se soit soumise une intelligence humaine, a trouvé enfin ces lois de l'histoire, qui s'étaient dérobées à tant d'autres. Au milieu de cette incroyable confusion des événements, de cette multitude de religions et d'empires, de ces lois et de ces mœurs les plus opposées en apparence, on a vu surgir l'idée lumineuse d'une succession constante et nécessaire gouvernant tous les phénomènes sociaux et s'imposant aux manifestations multiples du sentiment, de l'intelligence et de l'activité. Alors les faits les plus contradictoires ont trouvé leur explication, et l'on a compris comment l'Humanité, partie de si bas, avait dû passer par des états si différents pour devenir ce que nous la connaissons. Non pas que tous les points aient reçu du premier coup une égale lumière. A. Comte a procédé dans cette étude, la plus compliquée sans aucun doute, comme

on a procédé de tout temps dans une étude scientifique quelconque. Un petit nombre d'observations très-générales lui ont fourni une première ébauche grossière peut-être, mais suffisante pour permettre de nouvelles observations plus approfondies; car une théorie est nécessaire pour bien observer. Tandis en effet que vous êtes à la recherche des 'arguments qui doivent la défendre, vous rencontrez aussi bien ceux qui la ruinent, et vos conceptions en sont modifiées. Les premiers aperçus d'Aug. Comte sur le fétichisme étaient incomplets ; mais quand sa théorie,, même imparfaite, lui eut fourni une certaine conception de la nature humaine, il revint sur ses pas ; il fit à l'astrolâtrie dans le fétichisme une part plus grande qu'il ne l'avait faite d'abord, améliorant ainsi les détails par les résultats de l'ensemble. Quoi qu'il en soit, cette théorie existe aujourd'hui. Seule entre toutes elle jette un jour convenable sur la suite des événements humains, elle explique leur opposition apparente, elle fait apprécier ce qu'il était possible de penser et de faire à une époque donnée; par-dessus tout elle nous tient en garde contre l'injuste mépris de ceux qui nous ont précédés, contre l'absurde croyance qu'ils pouvaient être autrement qu'ils n'ont été. Qui ne sent de suite qu'une telle doctrine est seule capable de porter un jugement convenable sur les hommes et sur leurs actions, qu'elle seule, tenant en ses mains la chaîne des destinées, montrant le but éternel vers lequel sans le savoir a tendu spontanément l'Humanité, peut apprécier en quoi chacun a fait quelque effort pour y pousser ses semblables, pour hâter l'avènement d'un régime plus favorable, pour déterminer un progrès? N'étant ni révolutionnaire, ni catholique, ni musulmane, ni confucienne, elle signale

ce qu'il y a eu de nécessaire dans l'avènement des religions les plus diverses, ce qu'elles ont présenté de défectueux ou d'utile, ce qui a amené leur décadence, ce qui les condamne à mourir. Quelle autre doctrine est plus capable de signaler à la reconnaissance humaine ceux d'entre les hommes qui ont mérité le titre de grands, pour avoir servi et honoré l'Humanité?

Pour nous résumer, nous dirons donc qu'une théorie est nécessaire pour apprécier les hommes, que cette théorie doit être abstraite, c'est-à-dire applicable à tous les temps et à tous les lieux, qu'elle n'existe point en dehors du Positivisme.

Ceci dit, nous pouvons répondre avec assurance à cette question : qu'est-ce qu'un grand homme?

Si nous le définissons physiologiquement, nous dirons que le grand homme est celui chez qui certaines facultés cérébrales ou leur ensemble acquièrent une exceptionnelle intensité. Il n'a pas d'autres facultés que les autres hommes, bâtis comme tous les mammifères sur un type fondamental, mais ses facultés ou quelques-unes sont plus développées : c'est l'esprit d'induction ou de déduction, c'est la vénération, c'est là bienveillance, c'est l'observation, c'est l'énergie qui est supérieure en lui.

Mais cette supériorité physiologique est de tous points insuffisante, comme nous pouvons nous en assurer en regardant autour de nous où souvent de rares facultés se trouvent sans emploi. Certaines conditions sociologiques sont nécessaires pour permettre au grand homme de se produire ; mais il y a plus ■ c'est encore d'elles que dépendent en réalité les conditions physiologiques ellesmêmes. Et en effet quelle est au début de l'évolution hu-

maine la différence entre les hommes ? En quoi l'un est-il au-dessus de l'autre? Qui les distingue? Çà et là peutêtre quelques muscles plus développés, un peu plus de force, un poing plus solide; mais cela constitue-t-il l'homme supérieur que nous cherchons? Hercule luimême,, ce type colossal de la force physique, ne serait point resté vivant dans la mémoire des hommes, s'il ne l'avait employée à purger la terre des monstres, hêtes et tyrans, qui l'infestaient, s'il n'avait percé des isthmes, détourné des fleuves, rasé des montagnes, fait servir cette puissance invincible dont il était muni au plus grand bien de ses semblables ! Mais avec le temps les hommes deviennent de plus en plus inégaux. La loi de l'exercice et celle de l'hérédité font naître chez les uns des dispositions merveilleuses, tandis que d'autres, plus mal servis par les circonstances, ne s'élèvent guère au-dessus des mammifères les plus voisins. Ces deux lois peuvent développer exclusivement certaines facultés : des peuples acquièrent le génie abstrait; d'autres fournissent des observateurs; ceux-ci montrent une prodigieuse activité; ceux-là deviennent supérieurs par la culture du sentiment. Pour prendre un cas spécial, croit-on qu'au début de l'évolution humaine on pût rencontrer entre les hommes, sous le point de vue des aptitudes musicales, une différence comparable à celle que nous avons pu constater de nos jours entre des hommes comme Mozart ou Rossini et le reste des occidentaux ? Il suffirait d'écouter chanter deux sauvages aussi différemment doués que possible, pour voir qu'ils ne diffèrent pas sensiblement et que chez l'un comme chez l'autre ce sont les mêmes cris discordants. 11 en est de même pour les sexes, création artificielle s'il en fut. Qui distingue d'abord l'homme

— <>7 ~ de la femme, si ce n'est que celle-ci est plus grêle et plus laide que l'homme, comme cela est encore chez beaucoup de sauvages, et chez la plupart des animaux où le mâle l'emporte en beauté sur la femelle? Et cependant nous savons assez si les rôles sont changés aujourd'hui !

L'Humanité développe entre les hommes des différences chaque jour plus sensibles, mais loin de diminuer le concours, elle le resserre en lui donnant un but plus élevé. Il est facile de comprendre en effet que chacun portant en soi des facultés inégalement développées, peut de moins en moins se passer de l'appui des autres. Tel qui est admirablement doué sous le rapport de l'abstraction, qui fera des constructions et des plans admirables , sera incapable de les exécuter faute de courage et de fermeté. Tel autre pourra faire d'étonnantes observations, mais ne saura pas les faire servir à une construction. Tous sentent la nécessité, pour aboutir à un résultat, de combiner leurs efforts et de mettre en commun des dons naturels inégalement répartis. D'un autre côté cette nécessité d'un concours de tous les instants, ce besoin répété d'une assistance mutuelle ne vont-ils pas développer chez ces mêmes hommes les sentiments sympathiques, les sentiments bienveillants et altruistes? L'attachement naîtra de cette réciprocité de secours constants, le respect jaillira de la reconnaissance et la bonté naîtra d'elle-même sous l'influence prolongée des habitudes désintéressées. Accroissement continu des inégalités, en même temps que du concours et des sentiments humains : telle est donc la loi.

Nous avons enfin réuni les différentes conditions qui vont permettre au grand homme de se produire : l'Humanité, par des soins séculaires, a produit un certain cer-

veau supérieur aux autres en intelligence et en moralité. L'homme qui le porte dans sa tête est à la fois plus apte à sentir le mal dont souffrent ses concitoyens et à trouver le remède qui doit les guérir ; il a la passion et la puissance de faire le bien : cet homme-là va être grand. Cependant les circonstances dans lesquelles il paraît, ont quelque influence sur l'éclat qu'il doit jeter. Bien qu'il n'y ait guère de situation sociale dans laquelle une nature véritablement supérieure ne trouve l'occasion de s'accuser, il n'en est pas moins vrai que la réputation de certains hommes n'est pas égale à leur mérite et qu'ils valent mieux que leur renommée. Gela est l'affaire du hasard des temps : si, avec moins de génie, l'état du monde est tel que vous puissiez rendre plus de services, le monde vous accordera aussi plus de reconnaissance et d'admiration ; mais on peut dire, d'une façon générale, que celui-là est grand, qui, portant en lui des aspirations généreuses, est doué d'assez de génie pour voir le problème et le résoudre. Il y avait longtemps qu'était posé devant Rome le problème inévitable de la conquête des Gaules ; car depuis le jour où Brennus avait saccagé Rome, des invasions périodiques venaient rappeler aux Romains qu'il fallait choisir entre conquérir ou être conquis. En vain Marius avait fait un grand effort et massacré cent mille barbares; le péril était si peu conjuré qu'il renaissait sous ses pas, et si Rome n'avait eu pour généraux que des Lépide, son sort était tracé d'avance : l'empire romain ne fût point né. Sa fortune voulut qu'elle rencontrât César, qui ]a sauva ! Ce n'est point une chose facile dans bien des cas que de voir même le danger ; cela n'appartient qu'à une clairvoyance qui est le propre des hommes supérieurs ; et quand le danger est

découvert, il faut plus de génie encore pour trouver le moyen de le conjurer. Ne sommes-nous pas en France dans cette pénible situation d'un peuple qui marque le pas, et qui s'épuise en stériles efforts depuis cinquante ans, faute d'un Richelieu ou d'un César, capable de comprendre les nécessités présentes, capable de trouver le remède qui leur convient et capable enfin de l'appliquer? Les grands hommes sont la création même de la société ; ils sont le produit de générations successives qui sans cesse améliorées ont fait surgir enfin d'exceptionnelles natures ; ils bénéficient le plus souvent du travail accumulé de pionniers obscurs qui leur ont frayé la voie, mais qui, pour ne pas avoir atteint le but, sont demeurés dans l'oubli; ils doivent naître à une heure propice, au moment même où la solution est assez préparée et où le monde l'attend, car il y a une part de chance dans cette grandeur ; mais ils doivent joindre surtout à une supériorité intellectuelle reconnue une réelle supériorité morale. Si celle-ci n'existait point, celle-là existerait en vain ; car ceux qui la posséderaient, capables seulement de mal faire, ne laisseraient à la postérité qu'un nom déshonoré et maudit. Quel plus remarquable exemple de ce que nous avançons ici que le type odieux de Bonaparte? Quelle distance entre cet homme fatal et le grand César auquel de vils flatteurs n'ont pas craint de le comparer? Oui certes, il a gagné des batailles comme César; il a eu comme administrateur et comme capitaine à peu près tout le génie qu'on puisse concevoir; mais de quel service a été pour sa patrie cet homme et son génie? Qu'estil resté à la France de ces éphémères conquêtes et de cette prétendue gloire qu'il lui avait données? Un territoire amoindri, une population* épuisée, des ressources anéan-

ties, et par-dessus tout la haine de l'Occident ! Pour nous, que cinquante ans en séparent, nous nous débattons vainement encore sous l'étreinte des souvenirs funestes que le génie de cet ambitieux sans entrailles a légués à notre patrie. Non, il n'y a point de grandeur véritable qui n'ait pour fondement un mobile généreux; il faut une conviction puissante, il faut une inspiration élevée pour former un politique capable de grandes choses, dont les fondations bravent la durée et méritent la reconnaissance des descendants. Jamais un intérêt purement égoïste n'a produit de tels résultats. C'est avoir une idée bien avantageuse de ceux qui gouvernent que de leur supposer assez de force intellectuelle pour mener longtemps les hommes en les trompant, et conduire à la fois leurs pensées par deux voies différentes, l'une réelle, l'autre feinte, dont chacune suffirait à les embarrasser. Croire que les Cromwell et les Mahomet ont abusé de la crédulité de leur nation et fondé leur pouvoir sur la plus incroyable des hypocrisies, c'est ignorer à la fois et la nature humaine qui ne comporte point tant de malice et les conditions de tout établissement social durable, qui réclame de son fondateur une harmonie absolue entre les sentiments et les pensées !

Nous ne risquons plus de nous égarer. Nous connaissons les conditions morales et intellectuelles, et les conditions sociales qui font l'homme véritablement supérieur. La doctrine d'Aug. Comte à la main, nous pouvons traverser l'histoire et imprimer avec certitude sur le front de ceux qui l'ont mérité le titre de Grand.

Rappelons donc en peu de mots les points principaux de cette doctrine.

L'esprit humain varie dans ses conceptions, mais il ne

varie pas arbitrairement. Il passe successivement par trois états : l'état fétichique, l'état théologico-métaphysique et l'état positif. Ce dernier est l'état final, celui où arrive enfin l'espèce humaine, celui où l'on considère tous les phénomènes quelconques comme soumis à des lois constantes de succession et de similitude. Nous ne nous y arrêterons pas. L'état métaphysique représente le régime des entités; on ne croit plus aux dieux, mais on croit à la réalité de conceptions vagues qui en tiennent lieu. Pour en donner un exemple, nous pouvons citer cette explication fournie par M. Renan du monothéisme hébraïque : Les Hébreux croient en Dieu parce qu'ils ont une faculté spéciale de croire en Dieu. Qu'est-ce que cette faculté spéciale? mais passons. Le théologisme, dont le fétichisme n'est que la phase de début, occupe à lui seul presque toute l'histoire. Fétichique d'abord, polythéique ensuite, et finalement monothéique, il dure encore, et nous assistons aux derniers râles de son agonie. Deux de ces périodes vont nous présenter aujourd'hui quelques considérations importantes : le Fétichisme d'abord, qui, pour des raisons que nous donnerons, n'a point de place marquée dans le culte concret, et en second lieu le Polythéisme sur lequel repose principalement notre leçon de ce jour. C'est par le Fétichisme que débute l'Humanité. Rien de plus naturel, rien de plus spontané que la disposition qui l'a créé. Qu'on se représente l'homme naissant en face de la nature, au milieu de cette matière pleine d'activité, de ces animaux qui bondissent ou se traînent, de ces arbres qui ploient et gémissent, des fleuves qui roulent en mugissant, de ce variable atmosphère qui l'écrase de son tonnerre ou le couvre de sa pluie ; quelle idée l'homme peut-il

se faire de ces choses? Il sera porté à faire l'hypothèse la plus simple; il ne connaît que lui-même, c'est-à-dire que par ses propres sensations il a conscience qu'il existe et que ses actions dépendent de sa volonté. Il appliquera donc aux choses ces premières notions : si l'arbre se courbe, c'est qu'il lui plaît de se courber; si le fleuve coule, c'est qu'il veut couler; si le tonnerre l'écrase, c'est que le tonnerre est son ennemi. Une vie immense anime le monde; chaque chose a ses volontés et ses passions; la pierre, le sable ou l'eau conçoivent de la haine et de l'orgueil, mais ils sont également capables d'affection. Quoi de plus naturel que cette façon d'interpréter l'univers? Elle est si profondément enracinée dans les cerveaux humains qu'après toutes les transitions imaginables, et dans l'état le plus positif, l'homme y est sans cesse entraîné : sous l'influence de la passion la plus légère, il redevient tout fétichique; il interpelle les choses, il les injurie, il les brise même si elles n'ont point répondu à son attente; il les rend responsables de ses propres fautes; il leur accorde son intelligence et sa passion. Le langage même a toujours puisé au fétichisme, et si la poésie n'a cessé d'y prendre ses plus admirables tours, la prose de son côté ne l'a jamais délaissé et depuis le dernier siècle elle éprouve comme une tendance à s'y rajeunir. Aug. Comte, à qui de telles remarques ne pouvaient échapper, a systématisé cette disposition commune de notre esprit; il a, suivant son langage, incorporé le Fétichisme au Positivisme; ce qui veut dire simplement qu'il faut faire, en sachant ce que l'on fait, ce que l'on faisait sans le savoir. Vous prêtez spontanément aux objets inanimés une vie semblable à la vôtre, vous leur accordez des sentiments et des pensées :

faites-le en toute conscience; laissez-vous aller à ce penchant ; développez-le même, si vous en avez le pouvoir. Ce mutuel échange de sentiments bienveillants entre le monde et vous-même vous rendra meilleurs en accroissant votre attachement pour ces choses sacrées : votre foyer, votre cité et votre patrie!

L'Humanité naissante fut donc fétichique. Toute chose porta en soi une volonté mystérieuse; et l'homme, pour se la concilier, la respecta et l'adora. Est-il beaucoup plus absurde de croire que chaque objet est dieu, que de supposer un être extraordinaire qui est à la fois partout et nulle part? Le plus grand tort d'une telle croyance était de lier les mains aux adorateurs et de les porter trop fréquemment à remplacer une action utile par une stupide résignation. Il y eut deux sortes de fétiches : les fétiches accessibles, la pierre, le bois et tout ce qui était à la portée des hommes; et les fétiches inaccessibles, les plus éminents sans aucun doute et les plus durables, mais aussi les plus tardivement venus dans le culte des peuples, les étoiles, la lune et le soleil. Cette adoration des fétiches inaccessibles forme une transition naturelle entre le Fétichisme et le Polythéisme; elle constitue l'état fétichoastrolâtrique dans lequel persiste encore la Chine entière, c'est-à-dire 500 millions d'hommes, la moitié de l'espèce humaine 1

Si nous faisons l'énumération des services rendus à l'Humanité par chacun des principaux états qu'elle a traversés, nous constatons qu'entre tous le fétichisme est celui qui a le plus contribué peut-être à accroître le capital humain. Et d'abord il a fondé la famille. On conçoit le groupement nécessaire de plusieurs individus unis entre eux

par des liens aussi étroits que le lien paternel ou filial; mais cela ne suffisait point à constituer la famille ; il y manquait l'institution capitale. La famille n'existe que s'il y a continuité, que si le descendant peut remonter dans le passé et y retrouver ses aïeux. Gomment cela serait-il possible sans un témoignage matériel et durable qui perpétue le souvenir au delà de toute corruption? Or l'esprit même du fétichisme conduisait à créer la tombe : le respect de la nature inanimée, engendré par cette croyance que la vie était partout, fit qu'on ne put croire à la mort. L'homme ne mourait point, il se transformait; il vivait autrement, mais c'était encore la vie. Le cadavre ou sa cendre devint un fétiche ; chacun garda son père et ses ancêtres, et la famille fat fondée. Mais là n'est point l'unique résultat de cette sympathie générale, de ce respect de la nature qui est le fond même du fétichisme. Sans parler de la moralité humaine, qui dut prendre un développement considérable par cette culture intense des sentiments bienveillants, il faut encore chercher dans cette sympathie le plus puissant motif de cet esprit d'épargne qui n'accompagna guère les premiers pas de l'humanité. La crainte fit ce que ne pouvait faire la raison et d'immenses destructions furent conjurées. La même cause produisit enfin ce qui fut peutêtre le plus grand bienfait du fétichisme : le passage de la vie nomade à la vie sédentaire. L'homme s'attacha aux lieux qui avaient le plus charmé son existence, qui l'avaient vu naître, qui l'avaient nourri, pour lesquels il avait combattu peut-être : il résolut d'y mourir. Dans un autre ordre d'idées, le passage de l'esprit humain par le fétichisme eut cet incomparable résultat de lui donner de la fixité. Si d'un premier jet l'homme s'était élevé au théolo-

gisme, il n'est pas douteux que sa pauvre cervelle n'y eût pas tenu : il serait devenu fou. Conçoit-on une doctrine qui, de prime abord, eût jeté dans l'intelligence la plus grossière, la plus neuve, cette idée qu'il y a au-dessus des choses un petit nombre d'êtres surnaturels et tout-puissants qu'il suffit d'implorer pour être exaucé ? Mais alors quelle réalité gardait ce monde, s'il suffisait d'un caprice pour tout changer? Tout n'était donc qu'apparence et que fantôme ? L'homme attendait tout des dieux et n'appelait de ses vœux qu'une modification sans fin. Le fétichisme, au contraire, eut cette influence précieuse de développer la notion de ^constance et d'immuabilité, au point que le fatalisme en est sorti; mais quel frein eût été trop puissant pour contenir l'esprit humain que le théologisme allait déchaîner ?

Avec le théologisme apparaissent les dieux ; l'esprit abstrait fait son entrée dans le monde. Les hommes s'aperçurent que des objets, auxquels ils accordaient une volonté propre, formaient, avec d'autres objets de même nature, des groupes soumis à des influences communes ; ils en conclurent qu'un seul être présidait à cet ensemble; et ils cessèrent d'honorer l'arbre pour adorer le dieu de la forêt. Quelle révolution! En soi, la doctrine nouvelle n'était pas supérieure au fétichisme. Remplacer le fétiche visible, palpable, réel, par un être invisible et impalpable que l'imagination pouvait modeler à sa fantaisie, ne dénotait point chez les hommes une logique beaucoup plus serrée. Mais que de compensations à cette sorte d'infériorité ! Sans parler de l'abstraction qui surgissait, l'idée de modificabilité prenait naissance. L'homme n'était plus face à face avec une nature indomptable; il trouvait au-dessus d'elle

des dieux dont un froncement de sourcils bouleversait les éléments, mais qui exauçaient parfois les prières des hommes. Nous avons dit que notre intelligence eût sombré du coup si une telle doctrine eût pu nourrir l'humanité au berceau. Mais son cerveau, pétri par le fétichisme, était désormais à l'abri de telles attaques ; il avait acquis une invincible stabilité et le théologisme ne pouvait avoir que le bienfaisant effet de corriger ce qu'il y avait de trop fatal dans les précédentes conceptions.

La première forme du théologisme fut le polythéisme^ à l'ombre duquel se sont développées toutes les grandes théocraties. Avec lui va grandir l'esprit scientifique,, l'esprit abstrait que le fétichisme ne comportait pas. Est-il un plus remarquable exemple de cette inaptitude absolue des populations fétichiques à manier l'abstraction, que cette population chinoise si remarquable à tant d'égards, mais qui ne s'est point élevée encore aux faciles mystères du carré de l'hypoténuse? On a beaucoup critiefué Auguste Comte parlant des services provisoires de Dieu; quoi de plus juste cependant? Nous pouvons noter un à un, à travers l'histoire, les services incontestables et multiplies rendus par l'idée de Dieu, mais signaler en même temps sa décadence, son utilité toujours décroissante et l'instant où elle devint un danger.

Le polythéisme revêtit deux formes : le polythéisme conservateur qui donna lieu aux véritables théocraties, et le polythéisme militaire et progressif, dont les nations grecque et romaine ont fourni le type le plus parfait. La première de ces deux formes, le polythéisme conservateur, nous occupera jusqu'à la fin de cette leçon.

Le nom même dont Auguste Comte a distingué ces

deux formes du polythéisme indique assez le rôle qu'elles ont joué dans le monde. La première, plus intellectuelle, a donné naissance entre les mains des prêtres à ces vastes construr dons politiques dans lesquelles un sacerdoce directeur, gouvernant au nom d'une doctrine absolue et immodifiable, se refusait à tout changement. La seconde, au contraire, dans laquelle la puissance appartenait aux militaires et où le sacerdoce était en sous-ordre, s'est prêtée volontiers à toute réforme et a subi d'incessantes modifications. Dans la première, en effet, l'immuabilité était la première condition de toute durée. Un pouvoir reposant sur une doctrine qui ne pouvait être qu'absolue, était nécessairement amené à repousser avec énergie tout ce qui pouvait l'entamer ou la détruire ; tandis qu'une puissance militaire chez qui le dogme n'était qu'accessoire, faisait passer après tout autre l'intérêt religieux, et subordonnait ses croyances aux besoins de sa domination. C'est cela même que nous voyons aujourd'hui apparaître d'une façon éclatante dans l'extrême Orient, où les Japonais et les Chinois se conduisent d'une façon si différente. Tandis que les premiers, peuple militaire, chez qui le sacerdoce est sans pouvoir, mettent une ardeur vraiment admirable à s'assimiler la civilisation occidentale, nous voyons les lettrés chinois, entre les mains desquels est toute la puissance dans ce vaste empire, montrer quelque répugnance à sortir de leurs conceptions.

Deux forces, en effet, se partagent toute société qui se constitue : la force intellectuelle et la force du nombre, le prêtre et le soldat. Toutes deux tendent au pouvoir suprême et lalutte est inévitable. Dans les pays où les prêtres l'emportèrent, de véritables théocraties furent fondées;

dans les autres, ce fut la forme du polythéisme militaire et progressif qui domina. Les Romains qui font partie du dernier groupe levèrent aisément toute difficulté en confondant dans le même homme le général et le pontife.

Cette prépondérance de la caste sacerdotale amena deux résultats principaux qui sont comme le fond même de toute théocratie : la décomposition de la société en castes, et, en second lieu, la prédominance de la caste sacerdotale sur toutes les autres. Les raisons de ce double fait sont faciles à saisir. Dans un état politique où toute l'activité des citoyens, à défaut de la guerre, devait se tourner naturellement vers les arts, vers les occupations pacifiques, la condition de tout progrès résidait évidemment dans la séparation des castes. Quel autre moyen, en eifet, de conserver les découvertes et de les améliorer, alors que toute industrie était essentiellement manuelle et réclamait de ses ouvriers un pénible apprentissage, sinon de les remettre comme un dépôt entre les mains de certaines familles qui, de père en fils, demeuraient attachées au même art, et en perfectionnaient les procédés? Que d'inventions, pour le aire en passant, ont dû être perdues et retrouvées plusieurs fois, faute d'individus pour les conserver î D'autre part, il y avait dans cette transmission attachée aux mêmes familles la plus précieuse garantie d'un perfectionnement certain, puisque la génération, comme le démontre la physiologie, développait dans l'enfant les aptitudes paternelles et fournissait au travail un ouvrier plus dispos. En dehors même des théocraties, dans presque tous les pays du monde, certains métiers ne sont-ils point toujours restés entre les mains de certaines familles, par cette unique raison que l'hérédité, au sentiment de tous, conservait et per-

— TU — fectionnait dans la race des aptitudes particulières qu'on n'eût point trouvées ailleurs aussi développées? C'est ce qui explique la durée exceptionnelle des castes royales, évidemment nécessaires tant que le plus éminent des arts, celui de gouverner les hommes, est demeuré purement empirique.

Nous avons dit aussi que la prédominance de la caste sacerdotale sur toutes les autres était une des conditions fondamentales de semblables institutions politiques. Il fallait en effet qu'un lien suprême réunît toutes ces parties trop indépendantes et trop naturellement portées à constituer chacune un petit Etat.

Seul placé à un point de vue général, le sacerdoce entreprit le premier une systématisation de la nature humaine, ce que le Fétichisme ne pouvait pas plus concevoir que tenter. L'homme chercha enfin à se connaître luimême, suivant l'admirable formule grecque. Ces prêtres, qui cultivaient à la fois toutes les branches naissantes des connaissances humaines, qui étaient ingénieurs, médecins ou politiques, suivant le besoin, proclamèrent le grand principe de la subordination nécessaire de l'intelligence à la sociabilité. Us n'admettaient point qu'il pût y avoir d'autres découvertes que des découvertes utiles, et toute application de leur esprit n'eut jamais pour but que d'accroître le bien-être et la moralité de leurs peuples. Le régime académique et la culture de la science pour ellemême n'est certainement point le fait des théocraties.

Quant aux résultats plus spéciaux, il suffira de les énumérer pour montrer à quel point ces admirables créations sacerdotales ont mérité notre reconnaissance. Nous trouvons d'abord le développement de la numération et de

l'arithmétique abstraite, premier pas de l'Humanité dans la science ; puis la découverte des principales quadratures par la nécessité de mesurer les terres ; en troisième lieu l'astronomie numérique qui détermine les périodes de mouvement des principaux astres. On leur doit encore l'invention de l'écriture, hiéroglyphique et phonétique, l'une et l'autre créées par les prêtres d'Egypte, et dégagées l'une de l'autre par les Phéniciens ; les théocrates ont systématisé la langue, c'est-à-dire qu'ils lui ont donné une forme régulière et constante à laquelle chacun s'est plus ou moins soumis. Il ne faut pas croire, en effet, que cet ensemble de signes conventionnels qui permettent aux hommes de communiquer entre eux, ait quoi que ce soit de spontané ; c'est au contraire la chose qui a demandé le plus d'études, le plus de réflexions, le plus d'efforts ; chacun parle sa langue au début et l'uniformité qui existe à peine de nos jours ne s'est complètement accusée que depuis l'invention de l'imprimerie. Le Fétichisme avait pris l'homme nomade et l'avait fait sédentaire, mais le Polythéisme seul pouvait donner un caractère durable à un tel changement par des institutions appropriées. Les premières industries surgirent, les principales inventions prirent naissance , et, consacrées par le sacerdoce, purent être indéfiniment conservées. La morale enfin, d'abord toute personnelle, ne concernant que l'alimentation et le vêtement, se développa sous l'influence théocratique, et bientôt l'essor de sentiments plus élevés poussa à conserver les vieillards dont le sacrifice, entouré d'ailleurs de cérémonies pieuses, avait été jusqu'alors réputé nécessaire par des peuples qui ne se donnaient pas le souci de les nourrir.

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