DU MOIS DE MOÏSE
Le culte concret est par lui-même très-imparfait. Ne considérant point les systèmes et les institutions en dehors des hommes qui les ont fondés, il est naturellement amené à exclure le Fétichisme, qui n'a laissé dans le souvenir du monde le nom d'aucun des grands hommes qu'il a dû produire. Le culte abstrait se charge de réparer ce qu'une telle omission a de profondément défectueux ; là, le Fétichisme sera honoré comme il doit l'être, et prendra dans les hommages des hommes la haute place dont ses services l'ont rendu digne. Le Fétichisme astrolàtrique aurait pu fournir, il est vrai, des types vraiment éminents à notre nomenclature, mais ce n'est point là le vrai Fétichisme, le Fétichisme spontané, celui de l'Humanité commençante ; c'est un Fétichisme postérieur à l'état sédentaire et qui peut convenir à la civilisation la plus avancée, comme cela se voit encore dans l'extrême Orient. Le seul moyen que nous possédons de rendre justice à cette grande période fétichique est de signaler, toutes les fois que l'occasion s'en présentera à nous, les traces persistantes de son influence dans les âges postérieurs de l'Humanité. Les systèmes qui lui ont succédé ne l'ont point, en effet, rejeté avec ce mépris dont le catholicisme a fait preuve à l'égard de ses prédécesseurs. Tous se le sont plus ou moins incorporé et l'on peut retrouver dans le Polythéisme le plus avancé des restes non douteux du Fétichisme primitif. Sans parler des dieux pénates du Polythéisme grec et romain, faut-il rappeler que le sacerdoce égyptien n'avait pas cru déraison-
nable de laisser dans le fétichisme les classes inférieures de la nation?
Aug. Comte a choisi Moïse pour présider le mois consacré à la Théocratie initiale. Il est certain que la Théocratie hébraïque est, entre toutes, celle qui offre au moindre degré les caractères de l'institution. Les véritables théocraties sont polythéistes ; la Théocratie hébraïque est monothéiste, et ce n'est point en cela seul qu'elle fait exception. Mais il y avait des raisons pour qu'Aug. Comte choisît Moïse et non un autre . en premier lieu il eût été fort difficile de trouver un autre nom. Les théocraties polythéiques comportaient toutes un sacerdoce très-nombreux, divisé en plusieurs collèges attachés à un nombre égal de divinités. Qu'il y eût toujours une sorte de lutte entre ces différentes corporations, et qu'il ne fût permis à aucune de prendre le pas sur les autres, cela ne saurait être douteux ; à plus forte raison fut-il impossible à aucun des hommes qui les peuplèrent, quel que fût d'ailleurs son génie, de sortir des rangs et de prendre pour lui seul une gloire qui devait être à tous. Si bien que de ces immenses théocraties polythéiques, qui ont empli le monde, et qui nous étonnent aujourd'hui encore par la grandeur des monuments qu'ils ont laissés, aucun nom d'homme ne nous est parvenu, auquel nous puissions adresser notre reconnaissance pour tant de bienfaits. Seule, la théocratie hébraïque s'est condensée en un individu. Il n'y aurait point d'autres motifs au choix d'Aug. Comte, qu'il serait déjà suffisamment justifié; mais il y a plus : entre toutes ces théocraties, il n'est pas douteux que celle de Moïse a eu l'influence la plus considérable sur l'évolution occidentale, et comme le calendrier concret représente surtout cette évolution, la théocratie
hébraïque, dans la personne de son fondateur, avait les droits les plus réels a une semblable prééminence.
Le mois de Moïse se compose de quatre semaines à chacune desquelles préside un type représentant un des aspects particuliers de l'institution théocratique.
La première semaine est consacrée à Numa. C'est la semaine des théocraties avortées^ de celles qui n'ont point abouti à un régime théocratique complet et durable. Ce genre de théocraties, qui ont précédé l'avènement d'un régime militaire définitivement prépondérant, s'est principalement développé en Occident.
La semaine de Bouddha est celle des théocraties vraiment polythéiques. Bouddha, qu'Aug. Comte a choisi pour la présider, est certainement le type le mieux connu, mais non pas le plus parfait d'un tel régime, puisqu'il représente une révolution dans la théocratie polythéique.
La troisième semaine a pour chef Confucius, type des théocraties féticho-astrolâtriques.
Enfin la quatrième semaine présidée par Mahomet est consacrée aux deux grandes théocraties monothéiques : l'islamisme et la civilisation juive.
Nous avons apprécié dans un cours précédent le type de Confucius et en même temps la civilisation chinoise correspondante. Trois leçons furent consacrées à l'exposition de ce cas nouveau et difficile, et l'on a pu voir jusqu'à quel point la théorie sociologique abstraite permettait d'expliquer une civilisation qu'on se contentait jusque-là de qualifier de bizarre1.
1. Voir Considérations générales sur l'ensemble de la civilisation chinoise et sur les relations de l'Occident avec la Chine, par M. Pierre Laffitte, chez Dunod, libraire, 18G1.
Nous apprécierons cette année non-seulement Moïse, mais encore Bouddha et Mahomet qui doivent nous fournir d'importantes indications pour cette politique rationnelle qu'il s'agit d'instituer à l'égard de ces immenses populations de l'Inde et de l'Asie occidentale. Quant à Numa, dont l'appréciation n'offrirait guère qu'un intérêt historique, nous dirons seulement quelques mots sur la semaine qui lui est consacrée.
Lorsque Auguste Comte communiqua, en 1849. à la Société positiviste le calendrier concret, M. Littré proposa de remplacer Numa parZoroastre. Si nous rappelons cette circonstance, qui montre combien M. Littré comprenait mal cette grande construction, c'est qu'elle va nous permettre de faire mieux ressortir le véritable caractère du calendrier positiviste, Aug. Comte ne s'est pas proposé de faire une classification par ordre de mérite de tous les grands hommes que nous offre le passé de l'Humanité. Le calendrier a pour but d'honorer les représentants des diverses institutions et créations humaines dans l'ordre essentiel de leur évolution. Il faut donc, avant toute chose, déterminer les divers aspects prépondérants de celle-ci et ne procéder qu'ensuite à la représentation de chacun des termes dont elle se compose. Cela explique suffisamment la présence au calendrier positiviste de certains types moins éminents, peut-être, que d'autres types éliminés ; mais c'est uniquement parce que ceux-ci appartiennent à une série déjà représentée. D'autre part, dans chaque série même, les divers types sont classés en raison composée du mérite et de l'influence, et ceîle-ci demeure toujours la condition prépondérante. Pour n'en citer qu'un exemple, nous rappellerons qu'Aug. Comte considérait Diderot
comme intrinsèquement supérieur à Bacon, et cependant ne lui accordait qu'une simple place dans la semaine consacrée au philosophe anglais, dont l'influence avait été incontestablement supérieure à celle du penseur français. Quand bien même il serait vrai que la personnalité de Zoroastre fût plus éclatante que celle de Numa, ce qui demeurera toujours douteux, étant donnée l'absence de tous documents assez positifs, il n'en est pas moins certain qu'Aug. Comte a bien fait de choisir Numa et non Zoroastre, parce que celui-ci n'est qu'un des nombreux types des théocraties polythéiques, tandis que l'autre est le type caractéristique de ce phénomène propre surtout à l'Occident, à savoir : l'existence d'un régime théocratique incomplet, incapable de développer assez profondément les moeurs correspondantes pour empêcher l'avènement décisif du régime militaire.
Cette semaine contient les types de Romus et de Lycurgue, analogues à celui de Numa ; mais il contient aussi les types essentiellement légendaires de Prométhée, d'Hercule, de Cadmus, d'Ulysse et de Tirésias, auxquels nous devons quelque attention.
L'insuffisance des documents ne permet pas toujours de trouver des types concrets, parfaitement historiques, capables de représenter certains aspects vraiment essentiels du développement primitif de notre espèce. Les types légendaires comblent cette lacune.
Prométhée est le type du théocrate qui trahit les intérêts de sa caste et contribue à l'avènement du régime militaire; il communique aux populations l'invention du feu dont les prêtres gardaient le secret avec un soin jaloux. Quelle profondeur et quelle force dans l'admirable chef-
d'œuvre d'Eschyle où sont présentées les conséquences de cette lutte immense et de cette audacieuse révélation !
Hercule représente la première de toutes les forces, la force musculaire, consacrée avec dévouement au service des hommes. Cette force, la seule qui existe au début, est employée par le héros à la destruction de nos ennemis les plus puissants, des grands animaux surtout, qui durent être, dans le principe, nos plus redoutables concurrents. Nous trouvons un type analogue dans Thésée. L'économisme actuel pousse à une telle dégradation que Proudhon n'a pas craint d'attaquer cet admirable type d'Hercule dont le crime était de s'être gratuitement dévoué au lieu d'avoir vendu ses services. En dehors du caractère antiscientitique de cette négation violente de toute supériorité, est-il rien qui dénote au même point l'abaissement de la moralité? Combien n'est pas plus noble et plus vraie cette formule d'Aug. Comte : Dévouement des forts envers les faibles; respect des faibles envers les forts!
Dans Tirésias enfin, Aug. Comte a voulu rappeler le prophétismé sous la forme spéciale qu'il a revêtue dans les théocraties militaires. U Œdipe-roi de Sophocle nous en présente un incomparable tableau. Nous y voyons l'oracle de Delphes, centre du prophétismé grec, montrer dans la personne de Tirésias, à la fois l'indépendance qui convient au prophète et la subordination imposée au théocrate sous un régime militaire. Quand nous voyons le poète grec se faire, dans la même tragédie, le propagateur des grandes formules morales établies par les théocraties de l'antiquité; quand nous voyons dans la bouche d'Œdipe des maximes comme celle-ci : « Servir les hommes de toutes les ressources que donne le savoir et la puissance, est le plus glo-
rieux des travaux, » nous ne pouvons nous empêcher de sourire de la singulière prétention du catholicisme d'avoir seul établi les grands préceptes qui recommandent à l'homme le dévouement à ses semblables.
Dans la semaine de Bouddha, nous trouvons réunies les diverses formes des théocraties polythéiques. En ce qui concerne Bouddha lui-même, il représente une révolution accomplie dans le Brahmanisme et ayant pour but la fondation d'une religion universelle.
Bélus et Sémiramis sont les types de la théocratie chaldéenne. Sésostris marque la place de la civilisation égyptienne, cette aïeule incontestée de la civilisation occidentale, dont les résultats les plus s}rstématiques sont propagés d'un côté par Moïse, de l'autre par les Phéniciens qui répandent l'écriture alphabétique. Manou est le type du brahmanisme; Gyrus celui d'une théocratie militaire bâtarde, qui n'est ni vraiment théocratique ni vraiment militaire ; Zoroastre, dont les derniers sectateurs se retrouvent encore dans l'Inde, celui de la théocratie médique; les druides enfin et Ossian ceux de la théocratie occidentale. Dans la semaine de Confucius, à côté de la Chine se trouve placée la civilisation japonaise, celle du Thibet et finalement l'astrolâtrie péruvienne. On voit déjà par cette analyse sommaire, comme on le verra mieux encore par les appréciations plus spéciales que nous allons entreprendre, combien sont superficielles et légères les critiques de ceux qui ont naïvement prétendu que le calendrier positiviste n'était qu'un dictionnaire historique où Auguste Comte avait jeté au hasard quelques noms plus ou moins fameux.