Les grands types de l'humanité, appréciation systématique des principaux agents de l'évolution humaine;
Le régime théocratique ne pouvait préparer le régime final. Une évolution dont la durée a été courte, si on la compare à celle de théocraties encore vivantes, et qui a eu pour théâtre un espace relativement restreint, devait conduire l'Humanité à la religion universelle. Cette évolution est V évolution occidentale , dont nous nous proposons d'apprécier, dans cette leçon, le rôle et les caractères principaux.
L'état théocratique, par la coordination puissante qu'il imprime aux forces naissantes de l'Humanité, assure "• J.
l'existence des sociétés primitives et préside à leur organisation. En instituant le régime des castes, il permet la transmission, la conservation et mêaie, dans une certaine mesure, le progrès de toutes les découvertes industrielles, morales, philosophiques, que le polythéisme a consacrées. Les premiers résultats acquis se consolident et se développent. Les hommes trouvent une satisfaction suffisante aux penchants légitimes de leur nature. Le monde peut vivre.
Mais cet état, si bien adapté qu'il soit à l'enfance de l'Humanité, lui devient une prison quand ses forces commencent à croître. La sociabilité est comprimée dans une constitution où toute existence a une destination exclusivement personnelle; l'intelligence , uniquement employée à la satisfaction des besoins pratiques, s'y trouve étouffée. Non moins hostile à l'activité collective qu'à la spéculation abstraite, toujours entravée par le caractère absolu de sa coordination théologique, la théocratie tend a immobiliser les forces humaines. D'ailleurs comme aucune partie du système ne peut être touchée, sans que le reste ne soit également atteint, il n'y a d'autre alternative pour un tel régime que de demeurer ce qu'il est ou de mourir.
Ce régime, toutes les sociétés l'ont plus ou moins subi. Les unes, et c'est le plus grand nombre, s'y sont maintenues et attendent. D'autres n'ont fait que le traverser. Celles-là, jetées dans la voie des révolutions, ont mené une existence tourmentée. Mais dans les difficultés de cette vie nouvelle gisaient les conditions indispensables à l'accomplissement du progrès humain.
Ce sont ces conditions qu'il importe aujourd'hui d'examiner.
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Faisons d'abord un pas en arrière et rappelons quelques notions fondamentales concernant la nature liumaine.
Le cerveau comporte trois ordres de fonctions : un premier ordre comprend les fonctions groupées sous le nom de sentiment ; ce sont les penchants personnels et les penchants sympathiques ; les mobiles de l'intérêt et de l'ambition et ceux plus élevés de l'attachement, de la vénéra ration et de la bonté.
Un second ordre comprend les fonctions de Vintelligence : contemplation, méditation et expression. Enfin le troisième se compose des fonctions du caractère, le courage qui entreprend, la prudence qui relient et la fermeté qui maintient.
Au sentiment appartient l'impulsion. 11 montre le but et commande. L'intelligence est chargée de fournir les moyens propres à le satisfaire; elle conseille. Le caractère ou l'activité réalise.
Le degré de développement de chacun de ces trois aspects de notre nature influe sur le développement des forces sociales. Il est certain, par exemple, qu'à mesure que les hommes deviendront plus intelligents, l'opinion publique, cette force immense, deviendra plus irrésistible. De même, à mesure que les hommes se feront plus moraux, c'est-à-dire à mesure que leurs penchants sympathiques l'emporteront davantage sur leurs instincts égoïstes, le concours sera de plus en plus assuré, et partant le but par excellence de toute vie sociale sera mieux atteint. De même encore,' et il est inutile d'insister, l'accroissement des vertus actives, courage^ fermeté, prudence, ne
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peut qu'accélérer le triomphe de l'homme dans sa lulte incessante contre les obstacles qui l'entourent.
C'est dans le développement de ces trois ordres de fonctions que réside le progrès, et c'est dans leur parfaite coordination, alors qu'ils auront acquis la plénitude de leur développement, que consiste l'état final vers lequel tend l'Humanité.
Ces trois aspects de notre nature pouvaient-ils se développer simultanément? S'il en eût été ainsi, l'état théocratique eut suffi à diriger les destinées humaines et à les mener au but le plus élevé qu'elles pussent atteindre. Mais nous avons montré que l'état théocratique se prêtait si peu à toute espèce de progrès, que là, où il est demeuré, il semble doué d'immobilité, et que là, où des modifications sensibles ont pu s'accomplir, il s'est effondré. Le développement de nos forces cérébrales ne pouvait donc s'effectuer que successivement et en dehors des théocraties, c'està-dire dans un milieu révolutionnaire.
Ici se présentent plusieurs difficultés. Ce développement successif de chacun des éléments fondamentaux n'a-t-il pas constitué chez les peuples réellement sacrifiés qui l'ont subi, de véritables maladies sociales? L'intelligence, l'activité ou le sentiment ont-ils pu tour à tour prendre cet essor spécial et démesuré sans produire les plus dangereuses anomalies? Et d'autre part, comment expliquer que chacun de ces développements successifs ait laissé après lui d'assez solides résultats, pour que la culture propre à une période n'ait pas effacé jusqu'aux derniers effets de la période antérieure? Le peuple qui va, pendant plusieurs siècles, cultiver spécialement l'activité ou le sentiment ne
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perdra-t-il pas, dans cette préoccupation trop exclusive, les fruits du labeur intellectuel qui a précédé ?
Si l'on veut se rappeler ce que nous avons dit des races sociologiques, on aura une réponse facile à ces objections. Les modifications effectuées dans les cerveaux, comme les modifications accomplies dans les os ou dans les muscles^ se fixent dans la race et se transmettent par génération. Il est certain que, dans un cas comme dans l'autre, et pour le cerveau en particulier, une désuétude suffisamment prolongée amènerait une sorte d'atrophie et la perte de la fonction ; mais aucune des périodes durant lesquelles chacun des éléments cérébraux s'est tour à tour développé, n'a été d'une durée telle que les résultats acquis dans la période antécédente aient pu disparaître. Tout progrès accompli a subi impunément le choc des révolutions ultérieures, et chaque époque , malgré le soin plus spécial qu'elle a pris de certaines fonctions, a laissé intact le fruit laborieux des efforts passés. Mais il y a plus. Si particulière, si confinée qu'ait été la culture de telle ou telle partie du champ cérébral, il était impossible que les autres ne profitassent à un certain degré de l'amélioration produite chez l'une d'elles. Il est évident que l'activité, par exemple, spécialement cultivée par les militaires, ne pouvait prendre un convenable essor sans que l'intelligence et le sentiment n'eussent une part considérable dans cet accroissement. La guerre développe avant tout les facultés du caractère, mais elle développe aussi, bien qu'à un moindre degré, l'intelligence, qui donne les moyens de lutter, et les penchants sympathiques qui naissent du besoin et de l'habitude du concours. Aussi, quand
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nous disons que telle époque a cultivé l'intelligence, telle autre l'activité, telle autre le sentiment, il ne faut pas donner à notre pensée un sens exclusif qu'elle n'a pas. Nous voulons dire simplement que cette époque a développé par-dessus tout telle ou telle de nos facultés. Et cela explique d'ailleurs que les peuples en puissance de révolution aient pu vivre. Ils ne sont devenus véritablement malades que le jour où, ayant atteint le but désiré et les limites du développement possible, ils se sont épuisés en efforts désormais inutiles, et ont, pour ainsi dire, travaillé dans le vide. Ce jour-là a marqué le commencement de la décadence et le début de nouvelles révolutions.
Chez quelles populations, sous le poids de quelles circonstances, se sont produits ces trois développements spéciaux de l'intelligence , de l'activité et du sentiment?
Nous avons expliqué pourquoi ce triple progrès ne pouvait être effectué par les théocrates. Nous avons montré comment leur système, sous peine d'effondrement, ne pouvait se prêter à aucune modification vraiment sérieuse, et exigeait au moins, problème difficile, eu égard à la faiblesse des cerveaux humains, le progrès simultané des trois ordres de fonctions. C'est donc en dehors des populations théocratiques que ce triple progrès s'est accompli.
Il a été le fait des populations militaires.
Est-il nécessaire de répéter ici ce que nous avons énoncé déjà tant de fois, que la race, dans le sens qu'on attache au mot, n'est pour rien dans les caractères variables que les peuples ont revêtus?
Les circonstances, les nécessités de la vie ont fait de
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chacun ce que l'histoire nous le montre. Ceux-ci se sont livrés à l'agriculture, ceux-là au commerce, quelques-uns sont restés pasteurs, d'autres enfin se sont adonnés à la guerre*. Pour ces derniers, il n'est pas difficile de faire voir quel ensemble de causes les a poussés dans cette voie. Comme tous les autres, à l'exception des peuples demeurés nomades^ ils ont passé d'abord par l'état théocratique, le seul qui fût au début capable d'organiser, de constituer, de diriger une société. Mais ce passage a été court.
Soit qu'un sol ingrat refusât de nourrir une population devenue trop nombreuse, et qu'il fût nécessaire de chercher ailleurs les plus élémentaires moyens d'existence; soit que des voisins, mus par la môme cause, et faisant irruption sur leur territoire, leur missent les armes à la main, ces nations se trouvèrent poussées à la lutte et prirent bientôt des mœurs guerrières. La nouvelle situation amena dans le gouvernement une grave et nécessaire modification. Toute préoccupation cédant à la nécessité d'attaquer ou de se défendre, il devait arriver que les chefs militaires prissent dans la direction des affaires la place prépondérante que le sacerdoce jusqu'alors y avait tenue. Le pouvoir passa aux mains des praticiens et les prêtres désormais subordonnés ne gardèrent bientôt plus que le droit d'avertir et de conseiller. Le régime théocratique faisait place au régime militaire.
Quels sont les avantages et les inconvénients de ce nouveau régime ?
Si l'absence d'obstacles lui permet d'acquérir tout le développement dont il est susceptible, il favorise surtout l'activité. Ceci est une vérité si évidente qu'une longue dé-
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monstration est inutile. Rien n'est, en effet, plus propre que la guerre à exalter les qualités actives dont le caractère se compose : courage, prudence et fermeté. Elles sont constamment en jeu. Elles se développent nécessairement chez les guerriers. Entre les trois, la plus rare est la dernière : la fermeté. C'est celle que l'on doit priser surtout chez le général, car c'est par elle que tous les grands hommes de guerre se sont principalement signalés. Masséna sentait croître sa persévérance à mesure que la fortune semblait multiplier ses coups. Bonaparte, au contraire, et en cela même, il s'est montré inférieur, ne put jamais subir une défaite sans déserter.
A côté de l'activité ou du caractère, le régime militaire développe plusieurs qualités précieuses et en particulier l'indépendance et le concours. Par indépendance nous entendons ce sentiment qui fait que chacun a conscience de sa valeur et veut être respecté. Le soldat ne peut être traité comme un esclave. Il défend une famille, une propriété, et par-dessus tout une patrie. Ses compagnons d'armes ont besoin de lui sur le champ de bataille ; le général compte sur son intelligence et sur son courage. Placé en sentinelle, il n'ignore pas que le salut de l'armée dépend de sa tidélité et de son attention. Tout cela inspire son dévouement, mais lui donne en même temps la notion du rôle utile qu'il remplit et lui communique une juste
fierté.
Quant au concours, il atteint peut-être dans la vie militaire sa plus haute et sa plus complète expression. Sans lui point de guerre. Mais la guerre le perfectionne et l'épure. Si au début c'est l'impérieuse nécessité de la conservation
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personnelle qui groupe les hommes et les fait marcher sous un chef, ce sera plus tard un sentiment moins étroit qui va les réunir et les diriger. Peu importe alors que le danger l'atteigne, pour que l'individu donne son concours. Il lutte pour quelque chose de plus élevé et de plus noble; il se bat pour la cité, pour la patrie; et quand, après la période de défense, commence l'ère des conquêtes^ c'est pour un résultat dont il ne profite guère personnellement, c'est pour la gloire et pour la puissance de cette patrie qu'il prétend combattre et mourir. C'est à la guerre que nous sommes redevables de l'esprit de dévouement et de sacritice, c'est dans la guerre que les hommes ont appris à oublier, quand il le faut, l'intérêt de l'individu et de la famille, et à placer avant tout l'intérêt de la patrie, acheminement nécessaire vers l'amour plus complet et plus élevé de l'Humanité.
Nous avons déjà fait remarquer que la guerre était singulièrement propre à développer l'intelligence. Sans parler de cette intelligence rapide et sûre que l'on a appelée le coup d'œil militaire, indispensable au général sur le champ de bataille, il existe encore tout un développement intellectuel que la guerre favorise au même titre que l'industrie. Mais il faut bien dire qu'en ce point la guerre et l'industrie ne font qu'un. La guerre demande pour être soutenue avec succès toutes sortes de perfectionnements industriels. Il faut forger des armes, construire des routes, bâtir des vaisseaux, fortifier les villes, inventer des machines, une tactique et des stratagèmes ; il faut, en un mot, cultiver toutes les sciences et tous les arts, et comme il j va souvent du salut, c'est une culture fiévreuse dont les progrès sont rapides.
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Le régime militaire développe donc, quoique à des degrés fort inégaux, les trois aspects de notre nature. Il se recommande surtout par son caractère social, par l'intensité qu'il procure au caractère civique, par l'esprit d'abnégation qu'il éveille, par le besoin qu'il fait naître d'aimer et de servir une collectivité, une patrie, privilège incomparable que Rome a légué à l'Occident.
Mais pour que ce régime garde son vrai caractère et fasse paraître tous ses avantages, il n'est pas indifférent de considérer quelle sorte d'obstacles doivent rencontrer dans la lutte les populations militaires. Il serait, en effet, assez absurde de s'imaginer que les mêmes vertus puissent paraître suivant que le peuple guerrier trouvera sur son chemin des nations vieillies dans la théocratie et qu'une longue paix a rendues incapables de toute résistance, ou qu'il ira se heurter contre des peuples également guerriers et qui lui feront payer cher la moindre victoire ? Nonseulement, dans le premier cas, aucune des véritables qualités militaires ne peut réellement surgir, mais ce triomphe commode obtenu sur des populations sans défense am.ènera en réalité un double désastre. Vainqueurs et vaincus perdent également les avantages des institutions qui jusqu'alors les avaient fait vivre et ne mettent en commun que leurs vices. Dans sa situation nouvelle, le militaire ne peut que se dégrader. Il prend vite et volontiers les mœurs du pays conquis ; mais il ne les prend pas dans leur ensemble ; il y fait un choix. Gomme il n'accepte pas le seul frein capable de contenir, en dehors de la guerre, les passions les plus personnelles et les plus basses, c'est-à-dire le joug de la classe théocratique;, il prend surtout dans ces
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mœurs ce qu'elles ont de séduisant et de facile et tombe, à force de dépravation, plus bas que ceux qu'il a soumis. Quant à ceux-ci , perdant peu à peu , par l'exemple qui leur est donné, le respect dû au sacerdoce, ils sont entraînés bientôt dans la même voie fatale et ne doivent une chute moins prompte qu'à la résistance exercée par des habitudes séculaires qui ne contiennent pas les vainqueurs. Ce n'est pas le vainqueur qui s'assimile le vaincu. C'est en réalité celui-ci qui s'assimile le vainqueur.
Tel n'est pas l'eifet d'une conquête entreprise contre des populations militaires. Celle-là ne se fait pas en un jour. Elle est l'œuvre des siècles, car la résistance est longue, courageuse, désespérée. Il y a des alternatives de succès et de revers. Tout à coup le labeur de cent années va s'évanouir et la cité jusque-là victorieuse sera mise à deux doigts de sa perte. Mais c'est dans ces épreuves multipliées et terribles que se trempent les vertus militaires, c'est alors que grandissent le courage et la fermeté, c'est alors qu'éclatent et se rajeunissent l'amour de la patrie, le sentiment civique, l'esprit de sacrifice et d'abnégation. Les luttes de cette espèce ont ce caractère admirable que peu après la victoire il n'existe ni vainqueurs ni vaincus. Il Y a assimilation parfaite entre le peuple conquérant et le peuple conquis; non cette assimilation qui consiste, comme nous le disions tout à l'heure, dans une sorte de dégradation mutuelle, mais celle qui réside dans la digne association d'égales vertus. La guerre a fait surgir les mêmes qualités chez les deux peuples ennemis; de part et d'atitre elles ont développé la même activité, la même intelligence, les mêmes sympathies. Quelque soit celui que la fortune favo-
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rise, il ne peut voir dans l'autre qu'un égal, qu'il respectera d'autant mieux que la résistance lui aura coûté plus d'eiforts et plus de sang.
En venant remplacer le régime théocratique, le régime, militaire n'a pas seulement substitué un état de guerre à un état pacifique et industriel. Il a profondément modifié les conditions mêmes de l'existence des sociétés. De l'organisation des castes instituée par le sacerdoce , il est resté peu de choses. Les prêtres, subordonnés aux militaires, n'eurent plus qu'une influence consultative, et encore chez de vrais guerriers, comme les Romains, cette situation même leur fut refusée, attendu que le général se confondit le plus souvent avec le pontife. On conçoit sans peine tout l'intérêt d'une semblable transformation. Au milieu de peuples encore superstitieux et pleins de foi, il n'était pas indifférent que les divinités fussent interrogées d'une manière ou d'une autre. Leur réponse, que l'on découvrait dans les entrailles des victimes ou dans le vol des oiseaux, n'était pas toujours tellement claire que celui qui était chargé de la lire ne pût l'interpréter facilement au gré de ses désirs ou des intérêts de son parti. S'il importait que le général, avant la bataille, pût dire à ses soldats : « J'ai consulté les dieux : ils nous promettent la victoire, » il importait aussi que sur le forum les chefs militaires, devenus chefs politiques, présidant aux élections et disputant leur pouvoir à une plèbe difficile à gouverner, fussent les maîtres de la procédure, et gardassent le secret des jours fastes et néfastes , privilèges énormes arrachés au sacerdoce. On peut donc dire que chez les nations militaires la caste sacerdotale ne conserva qu'un rôle secon-
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daire, réduit le plus souvent aux offices inférieurs de l'entretien des temples et du sacrifice des animaux. Quant aux autres castes, elles furent, cela se conçoit sans peine, ou totalement supprimées ou profondément altérées dans leurs caractères. La guerre nécessitant l'emploi de toutes les forces vives de la cité, tout le monde dut apprendre à manier i'épée, et il n'y eut plus de distinction essentielle qu'entre les officiers et les soldats. De là, deux castes différentes, les seules qui aient survécu. Mais cette dernière épave du régime théocratique ne pouvait demeurer ellemême à l'abri des révolutions. Si la classe supérieure se partagea d'abord sans difficulté les emplois politiques et militaires , bientôt la classe inférieure , soumise comme l'autre aux rudes travaux de la guerre, et plus apte à ressentir les abus du régime qu'à en apprécier les avantages, demanda à partager la direction des affiîires, à devenir quelque chose dans l'État. Il y eut donc lutte, mais comme il fallait bien composer avec ceux dont on ne pouvait se passer, on fit cette première concession que les soldats participeraient au choix de leurs officiers, à la condition de ne les choisir que dans la classe supérieure. Alors la ruine du régime des castes fut consommée. Nous voyons surgir le régime de l'élection.
Le nouveau régime forme, quant à la désignation des chefs, une sorte de transition entre l'état théocratique et l'état final. L'état théocratique fait dépendre le pouvoir de la naissance et c'est évidemment la solution la plus raisonnable dans un temps où tous les hommes sont dans une égale ignorance de l'art de gouverner. Il est juste de supposer que cet art, le plus difficile et le plus important, a
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plus besoin encore que tout autre de demeurer attaché aux mêmes familles, et de se conserver par l'éducation et par le sang. Dans l'état finale au contraire, le seul mérite désigne les chefs, et la naissance ne peut que rendre plus faciles à certains hommes les moyens de se signaler, sans jamais leur assurer aucun droit. Nous n'avons pas à parler ici des procédés qu'il convient d'employer pour juger le mérite et lui faire sa place. Rappelons seulement que, contrairement à ce qui se passe dans le régime d'élection, la masse des inférieurs n'est pas admise à nommer ses chefs, et que c'est, dans la plupart des cas, au titulaire même que doit être dévolu le libre choix de son successeur. Le régime de l'élection se rapproche de cet état lînal en ce que les suffrages vont à ceux que l'on imagine être les plus méritants, et il procède de l'état théocratique en ce que le choix ne peut se porter que sur les individus d'une certaine classe. Ajoutons que sa tendance naturelle est de se distraire de plus en plus des considérations de naissance pour ne s'attacher qu'au mérite.
Cette importante révolution dans l'ordre économique et social devait avoir son contre-coup dans l'ordre moral, qui en est la base.
On connaît la belle formule dans laquelle Aug. Comte a posé la base morale de l'ordre social : Dévoilement des forts aux faibles, Vénération des faibles iiour les forts. Si la première partie de ce double précepte n'a pu être réalisée que par la suite des révolutions dont se compose l'évolution humaine, la seconde n'est pas seulement en germe, elle est déjà en pratique dans l'âge préliminaire de lllamanité. A la vérité, cette vénération des faibles pour les
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forts n'est guère dans le principe qu'un sentiment d'impuissance et de crainte. Hercule impose le respect et l'admiration. Mais dès l'époque théocratique, la vénération modifiée, cessant d'être le privilège de la force , s'adresse surtout à la naissance. On honore la caste. Le prêtre a le pas sur le guerrier, et celui-ci sur l'artisan. La croyance veut que les hommes qui occupent les premiers rangs dans l'Etat soient d'une race différente et supérieure; un sang plus ou moins divin coule dans leurs veines. Énée, comme César, est fils de Vénus, Romulus descend de Mars, Louis XIV doute s'il est homme; la duchesse du Maine s'étonne qu'une autre dame ait les mains faites comme les siennes. Telle est la raison d'être de la vénération théocratique.
Avec le régime militaire se développe une autre sorte de vénération, que nous appellerons sociocraiique . Elle est en rapport avec la transformation opérée dans le régime des castes^ où l'ordre de mérite tend à se substituer à l'ordre de naissance. On cesse alors d'honorer un homme uniquement parce qu'il est né. On l'honore parce qu'il est utile, capable, vertueux. La naissance est insuffisante à la guerre, et le dernier des plébéiens, s'il est hardi, ferme, industrieux, vigilant, inspire plus de confiance et de respect sur le champ de bataille que le patricien sans vertus qui compterait Jupiter parmi ses aïeux. La vénération prend dès lors son vrai caractère : elle devient le privilège du mérite. Nous tendons vers l'état final.
L'esclavage était une conséquence nécessaire de cette suppression presque absolue du régime des castes. Il est évident qu'une population adonnée tout entière aux tra-
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vaux guerriers n'a ni le temps ni le goût des travaux industriels ; et si, pendant une première période, les guerres ne sont pas encore assez lointaines pour que le citoyen ne puisse, après chaque campagne, revenir à la charrue, il arrive toujours une époque où il faut quitter pour de longs mois, pour des années même, le foyer domestique et la cité. Alors surgit l'esclavage, qui est non-seulement une création utile aux populations militaires, mais encore un adoucissement aux mœurs barbares que les premières guerres ont enfantées. Au début, on massacre l'ennemi vaincu. C'est la condition même de l'existence du vainqueur, puisque en se disputant le sol, on se dispute surtout la vie. Mais plus tard, quand la guerre change de nature, et devient moins une lutte pour l'existence que pour la domination, la suppression des vaincus n'est plus nécessaire, et le vainqueur, en leur accordant la vie en échange de la liberté, ne fait pas seulement œuvre humaine ; il assure aussi la culture nécessaire des professions qu'il ne peut lui-même exercer. C'est ainsi que l'esclavage, à peu près inconnu, ou tout au moins d'une utilité très-secondaire chez les peuples théocratiques, devint aussi inévitable qu'indispensable chez ceux que l'esprit militaire avait définitivement entraînés.
Dans le tableau sommaire des modifications sociales que nous présente ce grand régime transitoire, nous devons placer, en terminant, deux réformes importantes :
La transformation de la polygamie en monogamie et l'emploi de l'écriture alphabétique.
Celle-ci était connue et employée par les théocrates, mais elle demeurai*; chez eux confondue avec l'écriture hiéro-
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gl ypbiqiie. Le progrès accompli par les nations militaires et commerçantes, car celles ci n'étaient pas moins intéressées dans la question, fat de dégager complètement récriture alphabétique de l'hiéroglyphique. En dehors du besoin des communications rapides^ aussi indispensables dans les relations d'affaires que dans les relations diplomatiques et guerrières, et qui auraient toujours été entravées, s'il eût fallu que toute correspondance passât entre les mains d'une certaine caste, il était encore de l'intérêt des militaires de secouer ce dernier vestige de la domination théocratique.
Quant à la transformation de la polygamie en monogamie, elle est la conséquence naturelle de cet état économique, où l'épouse, à qui la guerre enlève à tout instant son mari, est appelée à gouverner la famille et la maison. Outre que la fonction même réclame l'unité, sans laquelle toute autorité serait compromise, il est certain que l'habitude du commandement donne à la femme une dignité, une fierté que la monogamie seule peut satisfaire, et qui ne peut se combiner avec l'état d'infériorité, propre à la condition polygamique.
Il était nécessaire que l'Humanité passât par le régime militaire; mais les tendances subversives que ce régime a favorisées, et très-heureusement d'ailleurs, puisque sans elles aucun progrès n'eût pu s'accomplir, ont eu le grave inconvénient de persister au delà des besoins qui les avaient fait naître, et de s'implanter plus profondément qu'il n'était utile dans les habitudes de l'esprit humain. Nous sommes devenus révolutionnaires. A force de changer d'ancêtres, les hommes ont perdu tout sentiment de la
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continuité. Faute de pouvoir suivre dans ce déplacement perpétuel du siège de l'évolution humaine, la marche de son développement, ils se sont imaginés que toute révolution marquait pour l'Humanité un nouveau point de départ et que l'œuvre des siècles était chaque fois à recommencer. De là le mépris des ancêtres, la croyance qu'avant une certaine époque le crime et l'imbécillité n'ont cessé de se partager le monde, la conviction que toute révolution est possible puisque le passé sans force n'oblige pas les successeurs. Dispositions fâcheuses et menaçantes ! C'est grâce à elles que les uns croient pouvoir agir sur l'Humanité au gré de leurs désirs, sans s'apercevoir que les siècles ont fixé dans les cerveaux des idées, des sentiments, des habitudes qu'aucune puissance ne saurait détruire et que le temps seul est capable de modifier. C'est grâce à elles que d'autres se refusent à tout changement et se claquemurent dans un passé disparu^ estimant que toutes choses ont atteint leur perfection du jour où leur idéal s'est trouvé suffisamment rempli. Aux premiers il manque l'idée d'ordre, aux seconds l'idée de^? -o^rès, l'une et l'autre contenues dans la notion de continuité. Si par là en effet nous voulons dire que l'évolution humaine n'est qu'un progrès continu, produit par une suite ininterrompue de révolutions, nous entendons également que ces révolutions ne sont pas l'effet de volontés arbitraires, mais dérivent toujours, chacune en son temps, de l'ensemble des faits sociaux qui constituent le passé. L'Humanité se modifie sans cesse, mais suivant un ordre déterminé.