‹ Les grands types de l'humanité, appréciation systématique des principaux agents de l'évolution humaine;Chapitre 2 sur 32 · DES DIVERSES TRANSITIONS PROPRES A L OCCIDENT · texte numérisé non relu

DES DIVERSES TRANSITIONS PROPRES A L OCCIDENT

C'est autour du bassin de la Méditerranée que s'est constitué ce régime militaire qui portait dans ses flancs le progrès humain. Delà la qualification d'occidentale donné à la civilisation que la Grèce et Rome ont enfantée et dont l'Espagne, la Gaule, et plus tard l'Angleterre et l'Allemagne ont gardé d'abord puis développé les résullats.

Sans attacher aux climats toute l'inflaence que Montesquieu leur accorde, nous devons cependant reconnaître que cette influence est grande, surtout au début. Les conditions cosmologiques ont une action évidemment prépondérante sur le caractère d'un peuple naissant. Il n'est pas indifférent pour sa destinée qu'il habite un pays glacé, tempéré ou torride, qu'il soit près de la mer ou dans l'intérieur, qu'il habite une île ou le continent. Il prendra des habitudes et des mœurs toutes différentes, suivant qu'il trouvera sur le sol, dont les circonstances l'ont rendu maître, une nourriture abondante ou rare, certaines espèces animales et végétales et non certaines autres, suivant que son domaine sera limité par le désert, par la mer, ou par des contrées plus fertiles. . .

Auguste Comte a fait cette remarque que les grandes théocraties de l'Afrique et de l'Asie, celles de l'Inde, de l'Egypte et de la Chaldée par exemple, ont dû à une situation géographique exceptionnellement favorable de se

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fonder et de se maintenir. Etablies dans d'immenses vallées, toujours fertilisées par un grand fleuve, et présen tant toutes les conditions d'une existence facile, mais entourées de déserts ou de montagnes infranchissables, elles ont pu grandir à l'aise;, à l'abri des incursions militaires de populations moins heureuses. Quand le génie de la g'uerre, ne connaissant plus d'obstacles, put enfin les atteindre, elles avaient déjà vécu des milliers d'années.

Telle n'était pas la situation des peuples chez qui se fonda la civilisation occidentale. Une vaste mer intérieure, toute semée d'îles, dont les rivages, au nord surtout, profondément découpés, présentaient toutes les variétés de presqu'îles, de golfes et d'isthmes, rendait les communications singulièrement faciles entre des nations nombreuses et d'origine différente. Aucune d'elles ne pouvait espérer demeurer longtemps ignorée des autres, et dans de telles conditions il était difficile qu'aucun régime vraiment stable et à l'abri de toute influence étrangère pût s'établir. D'autre part, le climat était favorable au développement de l'activité.

Les climats du Nord sont oppressifs. L'homme se tient renfermé chez lui; lisent le besoin d'une nourriture plus copieuse et plus riche; la meilleure partie de ses efforts est employée à vaincre les obstacles les plus grossiers, le froid et la faim. Les climats du Sud au contraire sont dépressifs. Il y suflît de peu pour se nourrir et la terre otfre tout en abondance. Un soleil torride pousse à l'inaction. L'homme étendu sous la tente se livre au sommeil. '

11 n'en est pas ainsi des climats tempérés. « La terre,

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a dit Vauvenargues, est bien construite, car elle est fertile en obstacles susceptibles d'être vaincus. » Faut-il ajouter : « par des hommes intelligents et actifs » ?

Cette opinion s'applique admirablement aux climats tempérés. Il faut, en effet, pour que l'homme puisse acquérir, dans ses meilleures facultés, tout le développement dont il est capable, un milieu qui ne soit ni trop privilégié ni trop ingrat. Il ne faut pas que l'existence n'exige aucune peine, mais il ne faut pas davantage que les plus pénibles efforts soient tout au plus suffisants pour se procurer le nécessaire. Si dans le premier cas, aucun progrès n'est possible, parce que les facultés n'ont pas l'occasion de s'exercer, dans le second tout progrès est entravé par l'oppression continuelle des besoins les plus élémentaires et les plus urgents. Les climats tempérés ont leur place entre ces deux excès. Ils sont fertiles en obstacles, mais ces obstacles ne sont pas invincibles. L'homme ne peut demeurer inactif, mais son activité lui donne au delà de ce qui est indispensable ; il jouit de quelque superflu.

La température est douce sur les rivages de cette Méditerranée. Les peuples y vivent au dehors et on les rencontre plus souvent sur le forum que dans l'intérieur des maisons. Le sol ne produit pas tout de lui-même, mais il n'est pas ingrat et répond aux efforts de l'agriculteur. Le hguier, l'olivier, la vigne, le blé y viennent à merveille. On a pu faire du pain, cet aliment commode, facile à digérer et nourrissant. Pour des catholiques et des bouddhistes, habitués à traiter la vie d'exil et le corps de guenille, de tels détails sont sans valeur. Ils sont au-dessus de telles misères. Mais pour ceux qu'intéresse le progrès

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de l'Humanité et qui en recherchent les causes, ces détails, prétendus vulgaires^ ont leur importance. Il n'est pas indifférent au développement cérébral que l'individu se nourrisse de chair, qu'il boive du vin, que son alimentation soit excitante et copieuse. Or les peuples riverains de la Méditerranée rencontraient sur leur sol une alimentation convenable, et de plus ils pouvaient être sobres, car ils n'avaient pas à réagir contre un froid terrible, comme les habitants des pays du Nord.

De plus, et c'était chose importante pour des populations militaires, la terre recelait dans son sein d'énormes richesses métallurgiques. Le fer et le cuivre y existaient en abondance, et cela permettait la fabrication des armes et le développement de l'industrie. Enfin, à un autre point de vue, la situation choisie par ces populations méditerranéennes était encore excellente. Elles étaient assez éloignées des peuples nomades et assez rapprochées des peuples théocratiques. Adam Smith a fait cette observation que toutes les civilisations avaient péri ou failli périr sous les entreprises des nomades. Or, dans le cas présent, il fallait traverser des mers, des montagnes et des déserts avant de rencontrer des nations errantes. On était, pour longtemps au moins, à couvert de ce côté, et si, à une époque très -tardive, les nomades ont pu franchir ces espaces et envahir le foyer de la civilisation, c'est que celle-ci en décadence était devenue incapable de les arrêter. D'autre part on était près des théocraties, non assez pour qu'il fût facile de les conquérir, ce qui eût été, comme nous l'avons expliqué, aussi désastreux pour les militaires que pour les théocrates et eût étouffé dans son germe tout

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progrès, mais assez pour que les commerçants et les voyageurs instituassent des relations constantes, et fissent bénéficier les populations guerrières de plusieurs résultats pré^ cieux de la théocratie.

Ce bassin était donc aussi favorable que possible à l'établissement des peuples militaires dont la destinée était d'achever l'évolution humaine.

Cette évolution se compose de trois phases distinctes qui forment autant d'évolutions successives :

1<* Une évolution intelle duel le ^ qui est l'évolution grecque;

2^ Une évolution sociale, qui est l'évolution romaine;

3** Une évolution sentimentale, qui est l'évolution caiJiolico-féodale.

Ces trois évolutions ont été suivies d'une évolution purement révolutionnaire. Celle-ci a commencé au xn*-' siècle, avec la dissolution du régime catholique, et elle a persisté jusqu'au jour où Auguste Comte a fermé l'ère des synthèses provisoires par la constitution d'une synthèse complète et définitive. ■

Nous devons exposer brièvement les caractères principaux de ces trois grandes transitions organiques.

l*' Evolution grecque. Un seul peuple dans l'antiquité a fait de la science; un seul a créé la science abstraite ; un seul s'est élevé à la notion de loi, de relation constante; c'est le peuple grec. Nous n'avons pas à examiner en ce moment un point que nous discuterons en détail quand nous parlerons de Thaïes, d'Aristote, de Pythagore et d'Archimède; nous ne faisons qu'énoncer ici ce résultat capital de l'évolution intellectuelle propre

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à la Grèce. Ajoutons seulement que cette phase scientifique a été amenée par deux phases préliminaires non moins admirables : la première esthétique, la seconde philosophique et scientifique, mais principalement philosophique.

Auguste Comte, dans une de ses plus ingénieuses théories, a montré comment cet admirable mouvement intellectuel avait pu surgir au sein de populations militaires. Si confase et si légendaire que soit l'histoire des premiers temps de la Grèce, nous y pouvons démêler cependant qu'elle fut dès le début le théâtre d'invasions successives et fréquentes, ce qu'explique trop aisément sa situation si favorisée, et que son territoire relativement restreint se trouva partagé, lorsqu'une sorte d'équilibre s'établit enfin, en une multitude de petits peuples, ennemis les uns des autres, et incapables de se soumettre mutuellement. Qu'estil arrivé? C'est qu'après des luttes aussi prolongées que stériles, les natures d'élite, reconnaissant l'impossibilité d'aboutir à la conquête, but suprême du régime militaire, cessèrent de s'intéresser aux choses de la guerre pour s'adonner à des travaux plus capables de répondre à leurs etforts. L'activité, l'intelligence et la sociabilité qu'avait développées dans ces populations le génie de la guerre^ trouvèrent leur emploi dans la culture des beaux-arts, de la philosophie et de la science. Ne pouvant être des conquérants, les hommes supérieurs se firent poètes, sculpteurs et savants, et il fallut des circonstances graves, comme celles des guerres médiques, pour qu'on retrouvât dans ces penseurs la nature disparue des guerriers. La cause que nous donnons du développement intellectuel propre

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à la Grèce, trouve sa confirmation éclatante dans le fait très-justement remarqué par Aug. Comte, que ce développement prend naissance non pas dans la Grèce elle-même, mais dans les colonies qu'elle a jetées sur les côtes de l'Asie-Mineure et dans les îles qui la bordent, dans le midi de l'Italie et dans la Sicile. Par quels hommes, en effet, ces colonies furent-elles fondées? Par des hommes lassés d'un régime militaire impuissant, mais qui, doués à un degré supérieur des qualités que ce régime fai^ naître, et en particulier de hardiesse et d'indépendance, les portèrent loin de la mère patrie, dans des lieux où elles pouvaient à l'aise s'épanouir et se développer. Ce fut trèstardivement qu'Athènes devint un centre de culture intellectuelle, et encore ne fut-elle jamais en réalité que la capitale de l'art grec. Peu de philosophes en firent leur séjour, et, si l'on en excepte Platon, les plus célèbres ne purent V enseigner en liberté. S'ils ne périrent pas tous de mort violente, comme Socrate, ils durent s'exiler, comme Aristote et Anaxagore. Quant à la science, son véritable centre fut Alexandrie et non Athènes. Cela ne veut pas dire que tous ceux qui s'occupèrent de médecine, de mathématiques et d'astronomie furent nécessairement alexandrins, car il 3^ eut des savants partout où la langue grecque fut parlée; mais l'école d'Alexandrie, fondée par les Ptolémées, demeura toujours la plus nombreuse et la plus florissante, et ceux qui ne pouvaient aller s'y établir, ni même entreprendre le voyage d'Égj'^pte, entretenaient au moins, comme Archimède nous en est un exemple^ une correspondance suivie avec les savants alexandrins. Cette évolution intellectuelle, dont la Grèce fut le

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théâtre, eut cela de particulier et de fâcheux qu'elle ne pouvait être l'œuvre d'une population entière, mais seulement de quelques penseurs. La masse n'était évidemment pas composée de Thaïes, d'Apollonius ou d'Aristote et cependant, pour permettre à ces natures éminentes de surgir et de donner toute leur mesuré, ilfallait qu'elle conservât elle-même le goût des choses de l'esprit. On eut donc ce spectacle d'un peuple servant de substratum, de piédestal à un petit nombre d'hommes de génie, ne concourant que d'une manière passive, en quelque sorte, à l'accomplissement de sa destinée, et obligé constamment à placer l'intelligence au-dessus de l'activité. De là une inévitable dégradation. Incapables dans leur ensemble d'apprécier à leur juste valeur toutes les conceptions qui se faisaient jour, et portés, comme le sont toutes les foules, vers les médiocrités bruyantes et non vers les supériorités réelles, les Grecs finirent par ne plus considérer que le talent de la parole et mirent l'expression au-dessus de la pensée. Si la conquête romaine, comme le fait remarquer Aug. Comte, n'était arrivée à temps, toutes les cités grecques fussent tombées finalement sous la vile tyrannie de quelque rhéteur. Ce peuple fut sacrifié au reste de l'humanité.

2^ Évolution ^■'omaine. L'évolution grecque avait été exclusivement intellectuelle : l'évolution romaine fat surtout sociale. Rome fit la paix dans l'Occident. Elle unit dans un but et dans un intérêt communs les nations qui sans elle se seraient épuisées en luttes stériles. Elle les unit par la conquête, seul moyen qui fût en son pouvoir, dans une époque où la force seule était respectée.

Le Latium d'abord, puis l'Italie et la Grèce furent con-

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quis ; vinrent ensuite les guerres puniques, qui décidèrent du sort de l'Espagne, et finalement cette guerre des Gaules par laquelle César acheva l'agrégation de rOccident. Ce fat en eifet de ce côté que la lutte entreprise par les Romains fut à la fois sérieuse et efficace. S'il fallut des siècles pour achever cette difficile incorporation, si Rome y employa le meilleur de ses légions et les plus habiles de ses généraux, ajoutons qaelà seulement les résultats acquis ont pu braver les efforts du temps. Les conquêtes des Romains en Orient se sont opérées avec une facilité merveilleuse, mais lejour où par des causes diverses leur domination dut disparaître, on put s'apercevoir que ces peuples si aisément vaincus avaient accepté le joug de Rome, mais- n'en avaient reçu ni le génie ni les lois.

Rome fut impuissante sur ces esclaves^ tandis qu'elle poussa si loin l'assimilation de l'Espagne et des Gaules que les meilleurs de ses empereurs appartinrent à ces contrées.

La première conséquence de la grande assimilation romaine fut d'étendre à tout l'Occident les résultats de l'évolution grecque. On peut dire que Rome^ en s'emparant de la Grèce^ était depuis longtemps vaincue par sa conquête. Les Grecs avaient pénétré à Rome parleurs moeurs, par leurs lois et par les produits de leur art. Rome s'était inclinée devant tant de grâce et de génie, et tout en continuant d'étendre son empire, elle s'était assimilé tout ce que les Grecs avaient enfanté. C'est elle qui, maîtresse du monde, y répandit les incomparables résultats de l'art, de la philosophie et de la science grecques, qu'elle avait pieusement recueillis.

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Les Romains furent le peuple social par excellence. Ils favorisèrent spécialement l'essor de l'activité, à laquelle ils subordonnèrent l'intelligence, ce qui assura à celle-ci sa véritable destination. Maisenméme temps qu'ils fournissaient à l'activité l'occasion d'un développement sans exemple, ils éveillaient au plus haut point l'esprit de concours ; ils faisaient naître l'idée de patrie ; ils déposaient le germe de la notion d'Humanité. Le temps et les invasions des barbares n'ont pu affaiblir ces admirables effets de l'incorporation romaine. Les peuples qui l'ont subie en ont gardé la trace ineffaçable et précieuse, et si le catholicisme, pénétrant en Occident, put y fonder quelque chose de durable et d'utile, c'est qu'il y féconda une terre que Rome avait merveilleusement préparée.

3° Evolution cathoUco-féodale. Cette évolution était la conséquence naturelle des deux précédentes et devait compléter ce qui manquait à l'une et à l'autre.

La Grèce avait développé nos forces intellectuelles et Rome notre activité. Le régime catholico-féodal développa surtout le sentiment. Il y avait dans toute la philosophie grecque une tendance au monothéisme ; il y avait dans la société romaine une aspiration réelle vers l'unité du genre humain ; le catholicisme satisfit à l'une et à l'autre par la fondation d'une religion monothéique et susceptible, en apparence au moins^, de devenir universelle.

De plus, il fat le premier qui organisa d'une façon systématique la culture du sentiment. Aux aspirations vagues et sans efficacité réelle des moralistes grecs et romains, il substitua un culte et des prières appropriées, il demanda à chacun des efforts précis et continus. Mais il mérite le

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même reproche que le bouddhisme : il a plus comprimé les instincts personnels qu'éveillé les instincts sympathiques, puisqu'il s'est borné à prêcher la charité.

Au régime, qui lui doit en partie son nom. il a moins apporté en réalité que le passé légué par le monde grec et romain, chez qui l'activité guerrière avait fait surgir le concours, bien qu'il n'ait affiché qu'un mépris insultant pour ses admirables prédécesseurs. Et cela est tellement vrai que tout ce qui a subi d'une manière insuffisante l'incorporation romaine, n'a rien pu produire de ces grands résultats, faussement attribués à la seule influence du catholicisme. C'est dans l'Occident romain et nulle part ailleurs, c'est de cette féodalité fondée sur les ruines mêmes de l'empire, que sont sortis ces deux bienfaits immenses : l'émancipaton de la femme, et l'abolition du servage. Ce que l'on peut dire de plus juste en l'honneur du catholicisme, c'est que, durant cette grande période, il s'est constamment prêté aux transformations sociales nécessaires, et a consacré toutes les dispositions utiles, bien qu'elles fussent souvent les plus opposées à son caractère et à ses véritables principes.

Le régime catholico-féodal finit avec le moyen âge, au xiii^ siècle. Alors commence un état purement révolutionnaire, dépourvu de toute coordination, où toutes les forces cérébrales s'accentuent et se complètent, et dans lequel sont surtout intéressées l'intelligence et l'activité. Il n'est pas dans notre intention do donner même un aperçu de ce dernier état transitoire, dont nous traiterons en particulier dans le cours de l'an prochain. Nous aurions passé sous silence l'évolution catholico-féodale elle-même, s'il

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n'eût été utile d'achever, par les quelques mots que nous en avons dit, ce court résumé des trois grandes transitions propres à l'Occident.

DE LA COORDINATION SYSTÉMATIQUE DES PRINCIPAUX TYPES DE l'évolution propre A l'oCCIDENT.

Nous avons distingué dans l'évolâtion générale, propre à l'Occident, trois évolutions secondaires nettement déterminées^ suivies d'une période révolutionnaire qui achève de préparer la synthèse finale. Auguste Comte a coordonné cette longue évolution dans un certain nombre de types concrets, qu'il a placés au calendrier positiviste. Ils occupent douze mois, sur les treize dont le calendrier se compose. Quatre mois sont consacrés à l'antiquité, deux mois à la civilisation catliolico-féodale, six mois à l'âge moderne. Le fondateur du positivisme s'est efforcé de maintenir dans cette répartition l'ordre'chronologique ; cependant il ne faudrait point le chercher en dehors des mois pris dans leur ensemble. Chaque mois étant voué à quelqu'une des grandes acquisitions intellectuelles, sociales, morales ou pratiques de l'Humanité, il a bien fallu grouper sous un même chef, dans le même mois^ toutes les individualités plus ou moins marquantes qui ont apporté leur concours à l'œuvre commune. C'est ainsi que, dans le mois d'Homère, nous voyons figurer Virgile, Ovide, Lucain, trois mois avant César. C'est ainsi que, dans le sixième mois, celui de saint Paul, nous voyons figurer Bossuet et

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Bourdaloue, qui précèdent ainsi Gharlemagne, Dante, Guttemberg, Descartes, etc., etc. Cependant Auguste Comte n'a fait en cela que respecter l'ordre d'évolution. L'évolution grecque a précédé l'évolution romaine, et dans l'évolution grecque la poésie a précédé la philosophie et la science. 11 était donc juste qu'Auguste Comte plaçât Homère avant Aristote, Archimède et César; et comme les poètes latins, Virgile en tête, se sont bien plus inspirés des Grecs quils n'ont eu une originalité propre ; comme de toute manière, ils ne sauraient présenter que l'un des côtés de la poésie antique, il a encore bien fait de leur assigner dans le mois d'Homère une semaine déterminée. N'en est-il pas de même pour Bossuet et Bourdaloue, qui représentent le catholicisme dans sa période de décadence et qui doivent nécessairement faire partie du mois qui lui est consacré, entre la civilisation militaire représentée par César et la civilisation féodale représentée par Gharlemagne ?

Les trois mois, accordés à l'évolution grecque, correspondent aux trois aspects que comporte cette évolution : l'art, la philosophie et la science, placés ainsi dans leur ordre d'apparition ou de dégagement. Nous verrons dans la séance prochaine comment l'art était appelé à surgir le premier du sein de ces sociétés tout imprégnées encore de théocratie, et dans les suivantes comment la philosophie d'abord et la science ensuite se sont développées. Nous ne pouvons aujourd'hui qu'énoncer cette succession.

Le premier mois de l'évolution grecque, qui est le second de l'année, le précédent étant réservé à la théocratie, est donc consacré à la poésie ancienne, représentée par Ho-

mère. Personne assurément n'oserait disputer à Homère une telle préséance. Non-seulement il est le poëte éternellement admiré, que tous les autres se sont efforcés d'égaler mais n'ont surpassé jamais , il est encore le premier venu. A ce double titre, il préside le mois de l'art

antique.

Les quatre chefs de semaine placés sous la présidence d'Homère sont Eschyle, Phidias, Aristophane et Virgile.

Eschyle représente plus spécialement la poésie. Aucun n'a réuni une telle beauté de forme et une telle profondeur de pensée. Moins complet qu'Homère, il est le plus grand après lui. Dans la semaine, à laquelle son nom est attaché, trouvent place les différents genres de la poésie : l'épopée avec Hésiode, le genre lyrique avec Tyrtée et Pindare, le genre léger avec Anacréon, le drame avec Sophocle et Euripide, le mode pastoral avec Théocrite et Longus.

Phidias préside la semaine consacrée aux beaux-arts proprement dits, architecture, sculpture et peinture. Une telle place revenait de droit à l'auteur de la Minerve et du Jupiter Olympien, à celui qui dirigea les travaux du Parthénon. Sous lui sont rangés les noms les plus célèbres dans les trois genres : Scopas, Zeuxis, Ictinus, Praxitèle, Lysippe et Apelles.

Aristophane donne son nom à la semaine des satiriques et des critiques, dont il est le type le plus parfait. Aug. Comte a placé ici des noms latins à côté des noms grecs, non-seulement parce que les Latins, bien qu'ils aient surtout imité les Grecs, ne se sont pas montrés dans cette partie inférieurs à leurs modèles, mais encore sur plusieurs

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points les ont complétés. Nous trouvons groupés dans celte semaine : Ésope, Plaute, Térence, Ménandre, Phèdre, Juvénal et Lucien. Un des adjoints est Pilpaï, le plus célèbre des fabulistes indous.

Enfin la quatrième semaine, dont Virgile est le chef, est consacrée tout entière à honorer la poésie latine. Bien qu'elle fasse moins paraître une réelle originalité que l'ambition de rappeler la Grèce, il était juste de lui accorder une place en rapport avec son importance dans l'antiquité. Virgile, si parfait et si pur, est le prince incontesté de ces poètes latins, et derrière lui Aug. Comte a placé, représentant les époques et les genres divers : Ennius, Lucrèce, Horace, Tibulle, Ovide et Lucain .

Le second mois de l'évolution grecque, et par conséquent le troisième de l'année, est rempli par la philosophie ancienne et présidé par vVristote; Aristote, ce maître de ceux qui savent, a dit Dante, cette expression parfaite des deux qualités qui constituent les vrais philosophes : la connaissance la plus étendue jointe à l'esprit de généralisation le plus puissant. Si avancé que soit le monde, il y aura toujours profit à lire ses œuvres, .comme celles de tous ceux qui méritent de lui être comparés. Leur érudition est dépassée, sans nul doute, et leurs théories sont délaissées; mais cette méthode qu'ils ont apportée dans leurs écrits, mais cette audace d'invention qu'ils ont constamment montrée, ne cesseront d'être l'exemple le plus salutaire, l'excitation la plus puissante pour tous les penseurs.

Des quatre semaines dont le mois d' Aristote se compose, la première est consacrée à Thaïes. Thaïes représente ces premiers pas de la philosophie grecque où l'esprit s'efforce

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de construire une synthèse objective avec les premiers résultats de l'observation naissante. Le monde n'est que le produit des transformations multipliées d'un même élément. Les penseurs groupés autour de Thaïes sont les plus importants de ces chefs d'écoles, de ces inventeurs d'hypothèses que nous présente le début de la philosophie

grecque.

Il y a quelque chose de plus dans Pythagore, qui préside la semaine suivante. Le philosophe de Grotone ne représente pas seulement une période plus avancée de la science et de la philosophie grecque ; il représente surtout l'effort de quelques-uns des penseurs de cette antiquité vers la construction d'un système qui, fondé sur la science, fournit des règles pour le gouvernement des individus et des sociétés. C'est la première tentative effectuée pour la création d'un pouvoir spirituel indépendant. Aussi Auo-. Comte a placé dans cette semaine des noms qui appartiennent moins à de purs philosophes qu'à des théoriciens politiques proprement dits, comme ceux de Thucydide et de Selon.

Les philosophes dont les noms remplissent les deux dernières semaines du mois d'Aristote sont loin d'avoir, aux yeux d'Aug. Comte, la valeur des précédents. Néanmoins ils ont eu une influence réelle en préparant dans une mesure considérable la transition monothéique et catholique, et à ce titre ils méritaient une place importante dans un calendrier destiné surtout à célébrer l'évolution occidentale. Quoi qu'il en soit, ces pseudo-philosophes occupent deux semaines, dont l'une est présidée par Socrate et l'autre par Platon. La première représente surtout le côté

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moral de cette philosophie transitoire : on y rencontre les noms d'Aristippe, d'Antisthènes, de Zenon, de Gicéron, d'Épictète et de Tacite. La seconde nous en montre surtout l'aspect dogmatique, et c'est pour cette raison qu'elle renferme des noms de théoriciens catholiques ou même de certains métaphysiciens juifs, comme Philon d'Alexandrie.

Nous ne pouvons qu'indiquer très-rapidement les principales divisions des mois qui suivent. L'important est surtout de montrer l'esprit qui a guidé l'auteur du Calendrier dans ces choix, car leur justification sortira d'ellemême à mesure que nous ferons apprécier dans leur détail les services et la valeur de chacun.

Le troisième mois de l'évolution grecque, le quatrième du calendrier, est consacré à la science ancienne. Il est présidé par Archimède, le génie scientifique le plus éclatant de l'antiquité. Ses quatre semaines correspondent aux quatre parties cultivées alors dans la science. La première appartient aux médecins et est présidée par HippocratCj, père de la médecine. La médecine arabe, simple prolongement de la médecine grecque, y est représentée par Avicenne et Averrhoës. La seconde est celle des géomètres et a pour chef Apollonius. La troisième appartient aux astronomes et est présidée par Hipparque. La quatrième enfin, qui a pour chef Pline l'ancien, est la semaine des érudits. S'il y a une différence réelle entre l'érudition et la vraie science, il ne faut pas moins reconnaître que cette réunion et en même temps cette épuration des matériaux qui constituent le travail de l'érudit, sont éminemment profitables à la science elle-même, en pré-

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parant et en facilitant les travaux futurs des véritables savants.

Le mois suivant est consacré à la civilisation militaire, représentée par son type le plus admirable, l'incomparable César. Il est partagé entre la Grèce et Rome, bien que la part de celle-ci, dans la reconnaissance humaine, doive être évidemment supérieure. Des deux semaines accordées à la Grèce, l'une est présidée par Thémistocle, qui représente la résistance immortelle opposée par les petites peuplades de la Grèce au colosse asiatique. La seconde est présidée par Alexandre. Il représente cette période de la lutte où la simple résistance fait place à l'attaque et où les Grecs vont sur son propre terrain cherclier et vaincre leur ennemi.

Scipion est le chef de la première semaine consacrée à la civilisation romaine. Il représente la période d'incorporation, l'époque des grandes conquêtes, la soumission de l'Italie et de l'Espagne et la guerre des Gaules. C'est la République. Trajan, le meilleur des empereurs romains, représente la période d'assimilation. Rome a achevé ses conquêtes ; elle s'eiforce alors de faire un tout homogène de ces éléments dispersés; elle forme le noyau de la civilisation occidentale. César, dont le mois porte le nom, est à ce double point de vue le type le plus complet de l'œuvre romaine. C'est lui qui achève l'incorporation par la conquête des Gaules; c'est lui qui, reprenant l'œuvre interrompue des Gracques, donne l'impulsion la plus énergique au travail assimilateur. Il fait de ces vaincus pleins dintelligence et de courage des citoyens et des légionnaires ; il les introduit dans le sénat.

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Il serait vraiment inutile de poursuivre plus avant, pour le moment du moins, cette analyse du Calendrier. Nous la reprendrons au début du cours de l'an prochain, quand nous commencerons avec saint Paul et Gharlemagne l'étude du catholicisme et de la féodalité. L'appréciation de César terminera le cours de cette année, dont la prochaine leçon sera consacrée à la poésie ancienne, représentée par Homère.

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