‹ Les grands types de l'humanité, appréciation systématique des principaux agents de l'évolution humaine;Chapitre 32 sur 32 · II. .Si · texte numérisé non relu

II. .Si

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vaniteux et de bavards, qui formait le grand parti aristocratique, fut toute épouvantée de ce qu'elle avait fait. Elle s'était crue toute puissante; elle se retrouvait seule, délaissée, maudite. En Italie^ dans les provinces, pas une ville, pas un homme qui se déclarât pour elle et lui offrît son concours. De tous côtés, les soldats couraient d'eux-mêmes au camp de César, et le peu qu'on put arracher à la contagion était si peu sûr, que Pompée et son Sénat, d'abord réfugiés à Brindes, s'empressèrent de passer la mer et de s'établir à Dyrrachium-.

Pendant ce temps, César s'avançait en libérateur. Son armée, qui le jour du départ avait mis à ses pieds tout ce quelle possédait, afin qu'il pût parer aux premiers besoins de la guerre, se grossissait en chemin de toutes les garnisons d'Italie. Les cités ouvraient leurs portes au rebelle et les peuples, massés sur son passage, le saluaient d'unanimes applaudissements. 11 semblait qu'il vînt les arracher à la servitude. Et l'enthousiasme était égal dans les provinces. Sans parler des Gaules et de l'Illyrie, que huit ans de rapports journaliers avaient mises à sa dévotion, l'Epire, FEtolie, laThessalie et la Macédoine, ces deux dernières sous les yeux même de Pompée, se déclarèrent pour lui. L'Asie et la Syrie le firent aussitôt qu'il y parut; l'Afrique et l'Espagne ne tardèrent que parce que Pompée, leur gouverneur, y possédait, avec ses lieutenants et ses soldats les plus dévoués, l'influence d'un long commandement.

Dans de telles conditions, la lutte ne pouvait être ni longue ni douteuse. Après une courte expédition en Espagne, où il allait combattre une armée sans général, Ce-

sar, suivant sa propre expression, revint combattre un général sans armée. La bataille de Pharsale décida du sort de Pompée. Vaincu en Thessalie, le parti essaya dans les années suivantes de se reconstituer en Afrique et en Espagne : mais les victoires do Thapsus et de Munda achevèrent ce que celle de Pharsale avait commencé.

Le vainqueur montra envers ses ennemis la plus admirable clémence. Non-seulement il reçut en grâce tous ceux qui implorèrent sa protection, non-seulement il défendit à ses soldats de porter la main hors de la mêlée sur aucun citoyen romain, mais il eût sauvé les jours des adversaires les plus acharnés, si les uns, comme Pompée, n'eussent péri de la main de l'étranger auquel ils venaient demander asile, et si les autres ne se fussent tués de leur propre main, comme Gaton, Petreius, Scipion et Juba, ou n'eussent succombé dans la lutte, comme Labienus, Varus et les deux fils de Pompée.

Cette guerre avait employé deux ans, mais non tout entiers. Entre la bataille de Pharsale et celle de Munda, des mois s'étaient écoulés, durant lesquels César, libre de luimême, avait pu déjà se consacrer à la réorganisation politique et sociale qu'il projetait. Le pouvoir qu'il installa sur les ruines des institutions aristocratiques ne fut d'abord décoré d'aucun nom. En réalité, c'était la dictature. Réunissant entre ses mains toutes les charges de FEtat, il eut, comme consul, le pouvoir exécutif, le commandement des armées, la clef du trésor; comme prince du Sénat, la présidence de l'assemblée et la direction de ses débats ; comme censeur, le pouvoir de la composer; comme tribun, le veto

sur ses décisions et sur celles du peuple; comme grandpontife, tout ce qui regardait la religion. La façon dont il usa de cette puissance presque illimitée, pendant les quatre ans qu'il l'exerça, montre assez ce que l'univers pouvait en attendre et combien furent coupables les misérables qui tranchèrent une telle vie.

En ce qui concerne les provinces, César ne fit que suivre, étant dictateur, la voie où il s'était engagé dès ses premiers pas dans la carrière politique. Le secours énergique qu'il en avait reçu, au moment de sa lutte contre Pompée, n'était en somme que la juste récompense de l'inépuisable bienveillance qu'il leur montrait depuis si longtemps. 11 se trouvait comme prédestiné à ce rôle de protecteur des provinces, car la loi qui avait mis fin à la guerre sociale et accordé aux Italiens le droit de cité portait précisément le nom d'un de ses proches : Lex Julia. Les premiers efforts de son éloquence s'étaient tournés contre des magistrats concussionnaires; ses premières liaisons avaient été contractées avec des provinciaux. En Asie, en Grèce, en Macédoine, partout où l'inimitié de Sylla l'avait forcé de porter ses pas, il s'était, par sa bonne grâce, concilié l'attachement de tous ses hôtes, citoyens plus ou moins marquants des villes orientales, et des deux côtés sans aucun doute, on avait échangé des espérances. Aussitôt que sa position le lui avait permis, dès son premier consulat, il s'était efforcé de tenir ses engagements, faisant porter une loi contre la concussion, affermissant l'indépendance des villes grecques, appellant au droit de cité toute la Gispadane, donnant à la Transpadane le jus latii. Proconsul dans les Gaules, sa sollicitude pour les provinces, et non

seulement pour celles comprises dans son gouvernement, mais pour toutes les provinces de l'empire, n'avait fait que redoubler. C'est alors que nous le voyons mettre sa fortune particulière à la place de celle de l'État, attentif à prévenir les besoins, à défendre les intérêts, à écouter les réclamations de tous les peuples, de toutes les cités, Suétone nous raconte que sa bourse s'épuise à embellir les villes de l'Espagne, de l'Italie, de la Gaule et de l'Orient; partout il fait construire ou réparer des édifices, partout il fait faire des travaux utiles ; et quand il ne peut pas par lui-même obtempérer aux désirs des solliciteurs, il se fait leur interprète auprès du peuple romain et du Sénat. Ce sont ces bienfaits de toute sorte qu'il rappelait un jour à ceux d'entre les Espagnols qui l'avaient combattu dans les rangs des Pompéiens : « Ne vous ai-je pas rendu tous les services, qu'il était en mon pouvoir? Mon patronage vous fit-il jamais défaut ? Que de haines n'ai-je pas soulevées contre moi en défendant vos intérêts publics et privés ! »

On a prétendu que cette conduite envers les alliés n'était au fond que la tactique habile de l'homme qui se frayait une voie vers la tyrannie, et l'on a dit de même que la clémence n'était pas chez lui une vertu désintéressée. Qu'importe? Plût aux Dieux que tous les ambitieux, les Sylla comme les Marias, n'eussent jamais nourri d'autres sentiments, eût-il dû entrer dans leur générosité et dans leur clémence quelque calcul personnel et quelque souci de l'avenir !

Devenu maître et dispensateur de toutes les franchises et de tous les droits, César renoua la tradition brisée depuis plus d'un siècle par l'égoïsme aristocratique. 11 reprit

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l'œuvre interrompue de cette politique romaine qui tendait à ne faire qu'une même nation de tous les peuples conquis. Son premier soin fut de pa3'er les dettes contractées pendant ses voyages et ses guerres. A une multitude d'individus, à des villes, à des peuples entiers, à tous les Gaulois de la légion de l'Alouette il octroya le droit de cité, et^ pour tien prouver que ce n'était pas là une faveur vaine, il appela immédiatement les plus distingués d'entre les nouveaux citoyens à siéger au Sénat, composé désormais dé mille membres et purgé des concussionnaires. Les plaisanteries rétrogrades eurent beau jeu, quand on vit la curie SG remplir d'Espagnols et de Gaulois, dont plusieurs ne parlaient que très-imparfaitement l'idiome latin : « Ils ont échangé leurs braies contre le laticlave », « Qu'on ne leur montre pas le chemin du Sénat ! » Le vieux monde se consolait de sa défaite en raillant le monde nouveau.

Ce n'était pas tout cependant que d'appeler un nombre, même considérable, d'individus de toutes nations à jouir des droits de citoyen et des honneurs auxquels il donnait accès. Il fallait encore établir suivant quelles règles précises tout étranger pourrait désormais aspirer à ce titre tant ambitionné. C'est dans ce but que César appliqua à la totalité des provinces, une mesure assez semblable à celle qui avait autrefois si bien réussi dans l'étendue du Latium, et qui consistait à faire de tous ceux qui y avaient exercé une magistrature locale autant de citoyens romains. Mais tandis que l'ancienne loi n'accordait une telle faveur qu'aux seuls magistrats, la nouvelle accroissait le nombre des privilégiés et créait de nombreuses catégories. On devint de droit citoyen romain, non seulement lorsqu'on avait

rempli quelque charge importante dans sa patrie, mais encore lorsqu'on possédait une certaine fortune, ou lorsqu'on avait acquis quelque renom dans la littérature, dans la philosophie ou dans les arts. Afin d'encourager l'étude des sciences, le dictateur accorda des immunités spéciales à ceux qui les professaient à Rome, de même qu'à tous les étrangers qui j exerçaient la médecine.

« Il s'en fallait, dit Tacite, que le nouvel ordre de choses déplût aux provinces, qui tenaient en juste défiance le gouvernement du Sénat et du peuple, à cause des querelles des grands et de la cupidité des magistrats, et qui attendaient peu de secours de lois impuissantes contre la violence, la brigue et la vénalité. » Le monde pouvait donc de nouveau s'abandonner à l'espérance. Jusque dans la plus infime bourgade de l'Afrique ou des Gaules, tout homme sut que, par ses services, il lui était donné d'acquérir un titre qui le rendait l'égal de ses conquérants, et, loin de chercher désormais à secouer le joug, il mit tous ses efforts et toute sa gloire à devenir complètement romain.

Le problème économique ne préoccupait pas moins le génie de César. Mais là, à la vérité, il fallait autre chose pour arriver à une solution, que de sages mesures politiques aidées des etforts du temps. Les difiicultés tenaient à des causes profondes, la plupart inhérentes aux mœurs, aux penchants, aux vices de l'époque, et, dans cette affaire, le législateur était sans puissance s'il n'était aidé du moraliste. On pouvait en partie calmer les souffrances, mais il eût été chimérique de s'imaginer qu'un petit nombre de décrets suffiraient à atteindre le mal et à le guérir. César

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lit dans l'état des choses ce qu'il était possible de faire ; il eût fait davantage si la mort ne l'eût arrêté.

L'accroissement continu des grandes propriétés terriennes et la concentration de tout le travail manuel entre les mains des esclaves, étaient, avons-nous dit, les deux causes principales, qui accumulaient dans les villes et surtout à Piome, une masse de plus en plus considérable de citoyens réduits à mendier : nous avons rapporté à quel chiffre énorme cette partie de la population romaine s'élevait du temps de César. Les Gracques avaient inventé trois remèdes contre ce mal : 1^ les lois agraires, c'est-àdire la reprise par l'État de la partie des domaines, frauduleusement accaparée par les riches, et la répartition de ces terres reconquises entre les citoyens pauvres ; 2° les colonisations ; 3" l'exécution de travaux publics où n'étaient employés que des hommes libres. Quelque juste et indiscutable que fût le principe des lois agraires, il est certain que lorsque leurs auteurs en venaient à l'application, ils éprouvaient d'insurmontables difficultés. Non-seulement il était presque impossible de reconnaître, après tant d'années écoulées, la part justement possédée de la part indûment acquise, mais ce qui dans le principe avait été en effet le produit du vol pouvait en mainte circonstance, par suite de transactions toujours permises, être devenu un bien légitime entre les mains de possesseurs de bonne foi. Et dans ce cas, c'était aussi bien le petit propriétaire cultivateur que le maître de riches domaines , aussi bien l'Italien que le Romain, le plébéien que le patricien ou Je chevalier, que la loi agraire venait troubler dans son existence. Les obstacles inattendus, que Tiberius et Gains

Graccliiis rencontrèrent dans cette voie, furent, à n'en pas douter, la cause première de la funeste et terrible issue de leur tentative. Depuis eux, l'aristocratie toutepuissante, loin de chercher à guérir le mal, l'avait soigneusement entretenu par un système de distributions gratuites, qui, faisant dépendre de son bon plaisir l'existence du plébéien, l'attachait nécessairement à sa fortune.

L'histoire nous dit que César, durant son premier Consulat, fit passer une loi agraire. Que fut cette loi? Nous l'ignorons. Elle resta, sans doute, lettre morte comme ses aînées. Chose certaine, c'est que maître du pouvoir^ il ne renouvela aucune entreprise du même genre et ne chercha la solution du problème que dans les autres moyens imaginés par ses devanciers, à savoir la colonisation et les travaux confiés aux hommes libres. La défense, qu'il renouvela aux propriétaires terriens, d'employer sur leurs domaines plus de deux tiers de serviteurs esclaves et l'abolition du quart des dettes, sont les seuls points qu'il semble avoir empruntés aux anciennes dispositions des lois agraires,

Ce fut surtout à la colonisation qu'il demanda des armes contre la misère. S'emparant d'abord de tout ce qui restait en Italie et dans les provinces limitrophes de territoires non encore occupés, il y établit, avec un grand nombre de citoyens pauvres, tous ceux de ses légionnaires que la paix laissait sans emploi. Mais afin qu'on ne vît pas se renouveler le scandale, qui, plusieurs fois déjtl, avait suivi la môme mesure, aussi bien sous les Gracques que sous Sylla ; afin qu'on n'assistât pas au spectacle de colons, à

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peine installés, vendant pour une somme parfois dérisoire, le coin de terre que la République venait de leur distribuer gratuitement, il mit au don de l'Etat cette condition prévoyante, que les nouvelles propriétés ne seraient pas^ sauf le cas de mort, transmissibles avant vingt ans. Lorsqu'il n'y eut plus de vide à combler sur le territoire italien, il songea à repeupler les vastes contrées dont les guerres romaines avaient fait autant de déserts^ à relever par les bras de nouveaux habitants les cités, rivales de Rome, qu'avait détruites la fureur des Paul-Emile, des Muni niius et des Gaton. Quatre-vingt mille citoyens, transportés en Grèce et en Afrique, allèrent rebâtir Gorinthe et Garthage. « Rétablir ou fonder des villes en Italie et hors de l'Italie, dit Dion Gassius, Gésar eut cela de commun avec plusieurs autres. Mais ressusciter Gorinthe et Garthage, deux villes antiques et glorieuses, en y envoyant des colons romains, et en leur donnant le droit de cité; montrer par là qu'il honorait la mémoire de leurs anciens habitants, et qu'il ne gardait aucune haine contre des lieux célèbres, innocents des actions coupables de leurs premiers possesseurs, cette gloire n'appartient qu'à lui. G'est ainsi que deux cités illustres, jadis détruites à la même époque, reprirent simultanément une vie nouvelle et recouvrèrent quelque chose de leur ancienne splendeur. » Lorsque ces premières colonisations furent achevées, il se trouva que le nombre de ceux qui vivaient aux dépens de l'assistance publique (trois cent vingt mille environ), était réduit de plus de moitié.

En ce qui regarde l'exécution de travaux utiles, Gésar eut le temps de projeter et de préparer : il n'eut pas celui

d'accomplir. 11 voulait étendre et compléter ce système de grandes voies, à l'établissement duquel les Romains avaient de tout temps si activement travaillé, et, dans ce but, il avait fait lever par trois géomètres grecs la carte géographique de l'empire avec toutes les routes et les mesures des distances. Il voulait encore, au dire de Suétone, opérer le dessèchement des marais Pontins, ouvrir une issue au lac Fucin et percer l'isthme de Gorinthe. Une partie de ces vastes plans, auxquels nous joindrons les réformes qu'il se proposait de faire subir au droit civil, et les mesures militaires qu'il avait résolues pour arrêter les entreprises menaçantes des Daces et des Parthes, fut accomplie par ses successeurs.

L'assassinat de ce grand homme fut un crime de lèse« Humanité, et toutes les déclamations des écrivains aristO' cratiques ne feront pas que l'acte de Brutus et de Gassius soit une pieuse révolte de la vertu contre le vice, de la liberté contre la tyrannie, de la loi contre l'usurpation. Nous reconnaissons volontiers que César ne mena jamais la vie austère des Romains de la guerre Samnite ; mais prétendrait-on vraiment qu'il fut le seul qui ne menât pas une telle vie, le seul Romain d'alors qui eût des vices? Ouvrez les historiens du temps et demandez-leur à quel degré de corruption était descendue cette société romaine du dernier siècle de la République. Ils vous diront que l'homme le plus vertueux de l'époque ne se croyait pas interdit de prêter sa femme à Hortensius, sauf à la reprendre, le jour où cet ami l'avait^ en mourant, instituée son héritière. Nous parlons ici du Gaton qui se donna la mort à Utique

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pour ne pas tomber entre les mains du vainqueur. Quant aux assassins de César, les principaux étaient à ce point perdus dans l'estime publique , qu'ils ne purent trouver un homme pour les seconder dans leur dessein tant que Brutus ne fut à leur tête; ce qui ne veut pas dire, entendons-nous bien, que Brutus fut quelque exception extraordinaire dans ce monde corrompu. Car lorsque cela serait, nous demanderions encore ce qu'il faut penser de l'homme assez vil pour trahir celui dont il a accepté, jusqu'au dernier jour, tous les dons, toutes les grâces, tous les bienfaits, celui qu'il n'a 'cessé de proclamer son protecteur et son ami? Cet homme-là eût-il la pureté d'un saini, serait encore le plus abject et le plus méprisable des scélérats. Laissons donc cette plaisanterie qui consiste à opposer les vices de César à la vertu de ses assassins.

Croirons-nous davantage ceux qui parlent de loi vengée et d'usurpation punie? Si par liberté ils entendent le droit, que s'était arrogé un petit nombre d'hommes, de considérer l'univers comme leur chose et de le faire servir à l'entretien de leurs vices, le droit d'écraser les peuples, de spolier les villes, de violer tous les traités, le droit de massacrer impunément leurs adversaires, oui, César a supprimé tout cela, et c'est pourquoi, lorsque la nouvelle de sa mort se répandit dans les provinces, il y éclata une telle douleur. Le monde craignit de retomber une fois encore dans cette servitude épouvantable, d'où César l'avait tiré, et que les Brutus et les Cassius décoraient du nom de liberté ; il fit des vœux pour que ce tyran eût un successeur et que son œuvre fût poursuivie. Ne nous laissons donc pas émouvoir par ces mots retentissants d'illé-

galité et d'usurpation, dont nous étourdissent les détracteurs de Gésar^ et, devant les regrets unanimes causés par sa mort, demandons-nous si l'usurpateur est toujours un criminel, si, le jour où il a violé la loi, il n'a pas fait paribis l'acle le plus légitime et le plus nécessaire.

Que les peuples de l'antiquité, qui voyaient dans la loi quelque chose de mystérieux et de sacré, l'aient entourée d'un respect superstitieux et proclamée inviolable, c'est ce que nous concevons sans peine; mais qu'un tel respect puisse être exigé des peuples modernes, pour qui la loi n'est qu'oeuvre humaine, et, à ce titre, toujours imparfaite et modifiable, c'est ce que nous ne saurions accepter. Est-ce à dire par là que Ton ne doive pas respecter la loi? En aucune manière. Mais ce respect n'a plus rien de théologique et d'absolu; il réclame aujourd'hui des raisons positives, il ne s'accorde pas sans conditions.

La loi, bien que créée par les hommes, n'est pas une création purement arbitraire, comme il pourrait le sembler d'abord, et comme les hommes l'ont cru longtemps. Dans son institution première, comme dans ses transformations successives, quelque chose de supérieur aux volontés humaines, les a dirigées. Ce quelque chose, c'est la loi naturelle, suivant laquelle les sociétés se constituent et se développent. A mesure que les opinions et les mœurs se sont modilîées dans l'Humanité, sous l'influence de cette loi, il a fallu, bon gré mal gré, que les institutions sociales, que les codes se modifiassent également. La clairvoyance, le génie des hommes d'État a consisté, dans tous les temps, à apporter dans la législation les changements commandés par les progrès sociaux accomplis, et les plus grands ont

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été ceux qui ont établi une conformité plus complète entre la loi naturelle et la loi humaine. Leur oeuvre a été aussi la plus stable et la plus respectée.

Que l'harmonie soit jamais parfaite, absolue, c'est ce que l'on ne peut demander au législateur; car, outre qu'il serait sans utilité de suivre dans ses modifications presque journalières, l'évolution continue^ mais toujours lente, de l'Humanité, on risquerait fort de perdre par là le bénéfice le plus sûr de toute législation, qui est précisément d'apporter dans les relations sociales un juste degré de stabilité. L'harmonie doit être suffisante, voilà tout. Le jour où l'écart est devenu trop considérable, il n'existe aucune raison pour respecter plus longtemps une légalité devenue défectueuse et même nuisible, et tout est bon pour la renverser. Que la tentative vienne d'en haut, c'est un coup d'état; qu'elle vienne d'en bas, c'est une révolution. Coup d'état ou révolution ne sont pas moins légitimes l'un que l'autre, lorsqu'ils ont également pour but de rétablir un parallélisme rompu entre la loi naturelle et l'autre loi. Que l'homme soit le premier de l'État, comme César, ou simple citoyen comme l'ancien Brutus, le même sentiment les anime, la même justice les approuve, la môme reconnaissance doit les entourer.

Débarrassons-nous donc du préjugé détestable, qui, ne faisant aucune différence entre ce qui est légal, c'est-àdire conforme à ia loi humaine, et ce qui est légitime , c'est-à-dire conforme à la loi naturelle, juge avec une égale sévérité toutes les violations de la loi. Parce que de plats ambitieux n'ont vu dans le pouvoir que l'occasion de satisfaire les penchants d'une insatiable personnalité.

il ne s'ensuit pas que tous ceux qui se sont alfranchis de la légalité, aient nourri des préoccupations aussi basses, et servi des intérêts aussi mesquins. Ceux qui blâment indistinctement tous les coups d'état^ croient-ils donc que toutes les révolutions soient innocentes et que le peuple souverain n'ait aucune faute à se reprocher ?

Tant que la notion d'un enchaînement régulier des phénomènes sociaux est demeurée inconnue, et elle apparaît pour la première fois avec Montesquieu, il a été certainement difficile d'apprécier les hommes, aussi bien dans le présent que dans le passé. Le blâme ou l'éloge ont été, la plupart du temps, le résultat d'antipathies ou de sympathies toute personnelles. L'historien a recherché dans ses héros les qualités qui lui étaient chères; rarement il a condamné oa exalté ses personnages à cause du rôle social qu'ils avaient rempli. Cela n'est devenu véritablement possible que le jour où la loi de l'évolution humaine s'est trouvée définitivement formulée. Alors chaque homme a pris sa place dans l'histoire et tous les actes ont été jugés à leur valeur. On a mis en lumière certains uoms obscurs ; on a abaissé certains personnages trop grandis; on a fait le triage des révolutions et des coups d'état.

Dire que la gloire de César ait été beaucoup rehaussée par cette solennelle révision des événements et des hommes, serait méconnaître l'admiration qu'il a excitée dans tous les âges, le nôtre peut-être excepté. Mais cette gloire repose aujourd'hui sur des raisons tellement solides que tous les efforts de ses détracteurs ne pourront plus l'ébranler. Certes, nous continuerons à admirer dans cet homme extraordinaire les prodigieuses facultés que la nature y

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avait mises ; nous ne cesserons de parler avec enthousiasme de ce capitaine, de cet orateur, de cet écrivain, de ce héros, qui portait, comme on l'a dit, toutes les foudres et toutes les flammes, toutes les séductions et toutes les grâces, de ce véritable tils de Vénus; cependant nous ne serions pas complètement touchés par une réunion aussi étonnante de dons naturels, si l'homme qui les détenait les avait fait moins servir au bien-être de ses semblables, au progrès de la civilisation, à l'amélioration de l'Humanité. C'est ce grand point, qui, jusqu'à la découverte des lois sociologiques, a pu évidemment être entrevu par quelques génies supérieurs, mais n'a jamais été réellement ni compris, ni accepté. On appréciait et l'on admirait l'homme individuel ; l'on ne pouvait porter qu'un jugement très-imparfait sur l'homme social.

l'empire.

Le régime que venait de fonder César était tellement dans la force des choses, il répondait si bien aux besoins du temps et aux aspirations des hommes, que le crime de Brutus, loin de l'ébranler, le consolida. Un trouble passager, du sang répandu, le gouvernement confié à de moins habiles et de moins cléments, tels furent les seuls effets que ressentit le monde de cet acte aussi odieux qu'insensé.

On a dit de ce régime que c'était une monarchie. Calomnie pure. Si l'hérédité, comme tout le monde en convient, est un des caractères principaux, le plus important peut-être, de la monarchie, comment appeler de ce nom

un régime où, sur cinquante empereurs, cinq seulement ont succédé à leur père?

Pendant plus de trois siècles, la transmission du pouvoir impérial ne fut soumise à aucune loi. Tantôt proclamés par les soldats, tantôt choisis et adoptés par leurs prédécesseurs, quelquefois même désignés par le Sénat, les empereurs arrivèrent au trône par les voies les plus différentes. Peut-être cette absence dérègle, dans une affaire aussi importante, aurait-elle eu partout ailleurs des conséquences désastreuses. La solide organisation de Rome, jointe à l'esprit de discipline et à l'admirable sentiment social dont étaient imbus ses cito3''ens, la préserva de l'anarchie. Sur les trois cent trente-six années qui s'écoulèrent entre le principat d'Auguste et celui de Constantin, on en compte dix à peine durant lesquelles l'État fut en proie aux luttes intestines. En dirait-on autant de la royauté ?

En tous cas, ce que n'ont jamais présenté les institutions héréditaires, c'est une succession telle d'hommes supérieiiiv, de chefs éminents. Si, parmi tant de princes qui occupèrent le trône dressé par César, il en est un petit nombre dont la mémoire demeure justement flétrie, combien d'autres ne méritent pas d'être éternellement admirés*? Est-il dans l'histoire une époque où l'Humanité ait rencontré des directeurs plus intelligents et plus moraux que les Au-

1. Nous comptons huit empereurs véritablement indignes : Galigiiia. Claude, Néron, Domitien, Commode, Caiacalla, Elagabale et Maximin. Ensemble ils ont régné soixante-dix années. Si nous ajoutons à ce chiffre onze années d'anarchie, il reste encore, entre ravènement d'Auguste et celui de Constantin, deux cent cinquante -cinq années durant lesquelles le trône a été occupé de la faron la plus honorable. II» 32

guste, les Vespasien, les Titus, les Nerva, lesTrajan, les Adrien, les Antonin^ les Marc-Aurèle , les Sévère, les Probus, les Diocléiien ? Est- il une époque où ses intérêts aient été mieux compris et mieux respectés, où elle ait joui d'une félicité plus grande, d'une paix plus profonde? A tout prendre, ces empereurs ont inauguré le régime le plus respectable, le plus noble, le plus raisonnable qu'aii; supporté notre espèce ; ils lui ont procuré, au moins dans la meilleure partie de leur domination, le gouvernement le plus parfait auquel il lui soit donné de prétendre.

Le siècle des Antonins a vu, on peut le dire, le premier épanouissement d'une véritable sociocratte. Nous appelons ainsi le régime où celui qui gouverne n'appartient pas à une caste comme dans l'état théocratique, et n'est pas cependant le produit plus ou moins défectueux d'une élection. Ici, c'est au chef, encore en fonction, qu'il appartient de désigner pour son successeur celui qu'il juge le plus capable et le plus méritant. Qu'un tel rôle exige de l'homme qui le remplit les sentiments les plus élevés et une abnégation à toute épreuve, c'est ce dont nous ne disconvenons pas; mais c'est précisément ce qui s'est rencontré dans celte belle période de l'empire romain. Ces grands empereurs n'eurent égard, dans les choix qu'ils firent, ni à l'intérêt privé, ni au soin de leur famille, ni aux caprices de la passion ; ils ne considérèrent que le bien de l'État ; ils surent, comme Antonin, sacrifier à la patrie leurs propres enfants. Si le dernier d'entre eux avait eu le courage, lui aussi, d'écarter du trône un fils, dont il n'ignorait pas l'indignité, le monde aurait sans doute joui plus longtemps

APPRECIATION DE LA GIVILïSATIOîn MILirAIRE. 499

de ce règne si doux que les contemporains l'appelèrent l'âge d'or de THumanité.

La faiblesse de Marc-Aurèle fut cause que le choix des empereurs se trouva de nouveau livré aux soldats. Ne nous hâtons pas de médire de ces électeurs^ en qui s'était réfugié depuis la République ce qui restait du sentiment social qui avait tant honoré les anciens Romains. Bien qu'inférieurs aux précédents, les princes qu'ils mireîit sur le trône, et parmi eux on compte Vespasien, Septime et Alexandre Sévère, Macrin, Probus, Dioclétien, furent pour la plupart des hommes honorables, qui gouvernèrent avec sagesse et dignité; de toute façon, ils furent supérieurs à ceux que produisit l'hérédité. C'est là qu'il faut chercher les moins recommandables, ceux que l'histoire doit condamner. L'empire romain connut huit monstres : Caligula, Claude, Néron, Domitien, Commode, Garacalla^ Élagabai et Maximin. A l'exception des deux dernier:.^^ nommés par les légions, tous ont dans les veines du sang d'empereur. Domitien est fils de Vespasien, Commode est fils de 2^Iarc- Aurèle, Caracalla est fils du premier Sévère. Quant aux trois autres, sans être les héritiers directs d'aucun empereur, ils sont de la famille de César et appartiennent à cette première période de l'empire, où, par respect pour le fondateur, Rome se croyait tenue de choisir le prince dans ses descendants.

On pourrait croire que des hommes d'une origine si diverse, sortia de rangs et de nations si opposées, ont apporté sur le trône des aspirations 1res- différentes et par là dans la politique romaine une certaine instabilité. Il n'en fut rien. Il semble qu'un génie particulier se soit emparé

de tous ces empereurs et les ait bon gré mal gré poussés au même but. Saisis, pour ainsi dire, par l'empire, ils se sont, l'un après l'autre, attelés à la même tâche et courbés sous le même joug.

Fermer Tère des conquêtes, donner essor à l'activité pacifique et mettre un terme à l'activité guerrière désormais sans but, amalgamer les variétés composantes du monde romain, en unifient les mœurs, les intérêts et les droits : telle est l'œuvre à laquelle travaillèrent tour à tour cinquante dictateurs, non certainement avec un génie égal et un égal succès, du moins avec une surprenante continuité. Ils réalisèrent le plan de César.

César avait par la soumission des Gaules clos la série des guerres offensives, en assurant définitivement les frontières de l'empire romain. Ses successeurs, parmi lesquels se rencontrèrent cependant de grands capitaines, eurent Ja sagesse de comprendre qu'il importait plus désormais de préserver l'héritage que de l'agrandir. Ils suivirent l'avis d'Auguste, recommandant par son testament de resserrer l'empire dans les bornes que la nature elle-même lui avaient tracées : à l'occident l'Océan atlantique, le Rhin et le Danube au nord, l'Euphrate à l'orient, au midi les sables brûlants de l'Arabie et de l'Afrique. Pendant le premier siècle, une seule province fut ajoutée à l'empire : la Bretagne. Son voisinage de la Gaule, sa séparation d'avec le continent, sa modique étendue (nous ne parions pas du motii' invoqué par Suétone, l'espoir d'y rencontrer une pêcherie de perles) expliquent peut-être, sans la justifier tout à l'ait, la conquête de cette île où César avait déjà introduit les armes romaines. Plus légitimes

sont assurément les expéditions entreprises par Trajan audelà du Danube contre les Daces, au-delà de l'Euphrate contre les Parthes, car ces deux peuples, dont le dernier avait plus d'une fois bravé les légions, ne cessaient de harceler les populations riveraines de l'empire. Tel était cependant le pouvoir exercé par le conseil d'Auguste sur la politique impériale, qu'à peine monté sur le trône. Adrien se hâta de restituer la plus grande partie de ces conquêtes. Il garda la Dacie, mais il rendit aux Parthes Ic droit de se choisir un souverain indépendant et retira ses troupes de leur territoire. Depuis lors on ne vit plus que des guerres défensives. « Adrien et les deux Antonins, dit Gibbon, s'affermirent dans le projet de maintenir la dio'nité de l'empire, sans entreprendre d'en reculer les bornes : on vit même ces princes employer toutes sortes de movens honorables pour gagner l'amitié des Barbares. Leur but, était de convaincre le genre humain que Rome, renonçant à toute idée de conquête, n'était plus animée que par l'amour de l'ordre et de la justice. Le succès couronna d'aussi nobles desseins et l'univers jouit d'une paix profonde sous ces règnes fortunés. Le nom romain était alors respecté parmi les nations de la terre les plus éloignées; souvent les Barbares les plus fiers soumettaient leurs différends à la décision de l'empereur, et, selon le témoignage d'un historien contemporain, des ambassadeurs qui étaient venus solliciter à Rome l'honneur d'être admis au nombre de ses sujets, s'en retournèrent sans avoir pu obtenir cette distinction. » On ne pouvait donner, convenons-en, des gages plus certains d'intentions plus pacifiques et montrer davantage où tendaient les efforts du régime nouveau.

502 GRANDS TYPES DE l'hUMANITÉ.

Tout, à la vérité, commandait aux empereurs cette sage conduite. Sans parler de l'imprudence qu'ils auraient commise à garder une attitude belliqueuse dans un temps où l'esprit guerrier n'existait plus, et où Rome était réduite à recruter en majeure partie chez les Barbares les légions destinées à la défendre; sans avancer même, comme Gibbon, qu'ils ont évité la guerre afin de ne point se créer de rivaux parmi les généraux victorieux, les soins à donner à un si vaste empire ne suffisent-ils pas à expliquer les ménagements d'une telle politique?

La tâche intérieure était en effet assez considérable pour absorber tous les efforts. Chose plus importante désormais que d'étendre les frontières, c'était de mettre l'unité dans ce qu'elles contenaient, c'était de fonder avec ces Gaulois, ces Espagnols, ces Africains, ces Grecs, que la république avait coiiqui;-, une même nation, un même peuple : le peuple romain. C'est à quoi les empereurs travaillèrent avec un admirable succès, mais non sans obstacles et sans résistance; car les causes, qui avaient retardé si longtemps cette assimilation nécessaire, n'avaient pu disparaître par le seul fait de l'avènement de César et de l'établissement de la dictature. Bien que diminuée et afiaiblie par les proscriptions, surtout sous le triumvirat d'Auguste, d'Antoine et de Lépide, l'aristocratie romaine n'était point tellement abattue qu'elle ne cherchât par tous les moyens à sauver ce qui lui restait de ses anciens droits. Dans le Sénat, d'où les empereurs n'avaient osé l'exclure complètement, elle lit de l'opposition légale et repoussa, autant qu'elle put, toute mesure d'émancipation. Hors du Sénats elle conspira. Que d'autres versent des larmes sur les vie-

APPRÉGIATIOîs DE LA CIVILISATION MILITAIRE. 503

times patriciennes do Tibère, de Claude et de Néron. Nous garderons notre pitié pour de plus respectables conspirateurs. La plupart ont justement succombé dans une lutte où leur adversaire avait pour lui lajusticej la raison, l'humanité. Groirait-oii que leur haine contre l'empereur n'a d'autre cause que l'aifection qu'il porte aux provinces, la protection qu'il leur accorde, les faveurs dont il les comble? Quel est aux yeux de Sénèque le crime irrémissible, abominable, dont Claude doit porter la honte éternelle? Son amour de la Caule où il était né, sa partialité pour les Gaulois. Si quelque chose cependant pouvait compenser les infamies dont ce prince a souillé son règne, ce serait précisément la ténacité qu'il a mise à soutenir contre une aristocratie rebelle la cause des vaincus. C'est une noble page dans sa vie et un puissant soulagement pour sa mémoire que le discours où, au sujet de la Gaule, il exposa si bien par quelle politique R.ome avait été grande dans le passé et pouvait Têtro dans l'avenir. Après avoir rappelé sa constante préoccupation d'augmenter le nombre de ses citoj^ens, en englobant successivement dans le territoire sacré le Latium d'abord, puis l'Etrurie, le Sam.nium, la Lucanie, enfin l'Italie entière, il ajoutait : « Ce fut une époque de tranquillité profonde au dedans et de gloire au dehors, quand nous allâmes chercher des citoyens au-delà du Pô ; quand, pour réparer l'épuisement que causait à l'empire le transport de nos légions sur toute la terre, nous y incorporâmes les plus braves guerriers des provinces. Regretions-nous d'avoir pris à l'Espagne ses Balbus et à la Gaule narbonnaise tant d'hommes non moins illustres? Leur postérité subsiste

504 GRANDS TYPES DE l'hUMANITÉ.

encore, et leur amour pour cette patrie ne le cède point au nôtre. Pourquoi Lacédémone et Athènes sont-elles tombées, malgré la gloire de leurs armes, si ce n'est pour avoir toujours exclu de leur sein les vaincus; tandis que notre fondateur Romulus, bien plus sage, vit la plupart de ses voisins, le matin ses ennemis, le soir ses concitoyens? Des étrangers ont régné sur nous; des fils d'afFranchis ont été magistrats; et ceci ne fut point une innovation, comme on le croit faussement : ce fut un usage fréquent des premiers siècles. Mais les Sénonais nous ont fait la guerre; apparemment que les Volsques et les Eques ne nous ont jamais livré de batailles? Les Gaulois ont pris Rome; mais n'avons-nous pas livré des otages aux Toscans et subi le joug des Samnites? Encore, si nous parcourons l'histoire de nos guerres, verrons-nous que nulle autre n'a été aussi promptement terminée que la guerre contre les Gaulois. Depuis ce temps la paix a été solide et constante. Croyez-moi donc, pères Gonscripts, consommons cette union de deux peuples, qui ont des mœurs, des arts, des alliances communes; qu'ils nous apportent leur or plutôt que de l'isoler dans leurs provinces. Ce qu'on croit le plus ancien a été nouveau dans son temps : Rome prit d'abord ses magistrats parmi les patriciens, puis indistinctement dans le peuple, puis chez les Latins, puis enfin parmi les autres peuples d'Italie. Ce que nous vous proposons deviendra ancien à son tour, et ce que nous défendons par l'exemple de nos ancêtres servira un jour d'exemple à nos descendants. » Voilà les desseins, les intentions, la politique, que le patriciat ne sut jamais pardonner à Claude, à Tibère, à Néron et aux autres. Vivants, il leur fit

une guerre sourde, mais acharnée, d'intrigues, d'embûches, de complots. Morts, il chargea leur mémoire de malédictions. Mais pour les mêmes causes cette mémoire fat vénérée par les provinces. Le genre humain s'inquiéta peu de savoir ce qu'était devenue dans la bataille une aristocratie qu'il détestait. Il honora ceux qui l'avaient défendu, émancipé^ affranchi. Il adora Auguste, Tibère et Claude, et dressa des autels à Néron.

Les procédés, que les empereurs mirent en œuvre pour mener à bien cette tâche immense de l'assimilation universelle, ne furent pas beaucoup différents de ceux employés par les premiers directeurs de la politique romaine et après eux par César. César avait accordé le droit de cité à tous ceux qui se distinguaient d'une façon particulière dans les arts, dans les sciences, dans les lettres, à ceux qui jouissaient d'une fortune considérable, à ceux qui exerçaient des métiers utiles. Ses successeurs accrurent presque à l'infini les catégories qui donnaient accès au droit de cité. Devinrent citoyens, sous Auguste, les riches provinciaux latins, qui s'établissaient à Rome et y faisaient des constructions de quelque valeur : ce fut le droit cVédifice; citoyen romain, le Latin qui possédait un vaisseau d'un certain tonnage : ce fut le droit de navire, concédé par Claude; citoyen romain, d'après plusieurs ordonnances d'Auguste et de Tibère, le Latin qui épousait une femme latine dans le but d'avoir des enfants; citoyen romain celui qui servait dans certains corps de l'armée. Nous n'en finirions pas s'il nous fallait citer tous les moyens qui s'offrirent désormais aux provinciaux pour obtenir le plus ambitionné des privilèges, la plus recherchée des fa-

506 GRANDS TYPES DE l'hUMANITE.

venr.ïi. Et à côté des concessions individuelles il faut encore mentionner le chapitre non moins chargé des concessions collectives. Les villes, comme les individus, traversèrent rapidement le droit italique et le droit latin pour arriver au droit de cité. A quelles conditions? Ceci est moins connu. Sans doute par quelque grâce particulière accordée en échange d'une longue fidélité ou d'importants services rendus. Toujours est-il que nous voyons croître constamment le nombre des municipes romains et diminuer celui des villes tributaires. On compte en Espagne deux-centquatre-vingt-onze de ces dernières sous le règne de Néron, ot l'on n'en rencontre plus une seule sous Vespasien. Les dénombrements, qui s'elfectuent sous chaque règne, accusent mieux que toute autre chose cette vitesse exceptionnelle de l'assimilation du monde romain. Entre le principat d'Auguste et celui de Claude le recensement accuse une différence de trois millions de citoyens. Et si le progrès fut tel sous les empereurs d'origine romaine, on imagine quelle rapidité il dut acquérir quaiid les empereurs d'origine provinciale montèrent sur le trône avec Trajan. Un siècle après ce grand prince, il restait si peu d'hom.mes libres qui ne fussent pas citoyens romains, que le décret de Caracalla, accordant le titre à ceux qui ne le possédaient pas encore, passa presque inaperçu.

Dans cette marche générale des peuples conquis vers un état uniforme, tous, comme bien on pense, n'avancèrent pas d'une allure égale et ne touchèrent point le but du même coup. Les Espagnols furent sans comparaison ceux qui devinrent le plus vite et le plus complètement Romains. Ils avaient été le premier peuple subjugué par

Rome en dehors de l'Italie et déjà du temps de Sertoriu?^ ils envoyaient leurs enfants aux écoles romaines, et s'appliquaient dans le costume, dans les usages, dans le parler, à copier leurs vainqueurs. Vers le milieu du premier siècle, ils percent partout et semblent vouloir remplacer les vieilles races romaine et italienne épuisées. Le philosophe et le poète de l'époque sont des hommes sortis de Gordoue : Sénèque et Lucain. Autour d'eux se pressent une foule de littérateurs et de savants du même pays : les deux frères de Sénèque, Sextilius Hena, Statirius Victor, Moderatus Columela, Turanius Gracilis et le géographe Pomponius Mêla; et, plus tard, Quintilien, Martial et Annreus Florus. Bientôt il ne siifïit plus aux citoyens originaires de la Tarraconnaise et de la Bétique de briller dans des aits secondaires; ils s'exercent également dans l'arl; suprême, celui qui consiste à gouverner. Alors aux empereurs romains de la famille de César et aux empereurs italiens de la famille Flavienne, nous voyons succéder une série d'empereurs, dont l'accent espagnol prête à rire, lorsqu'ils s'oxpriiiient devant le Sénat, mais dont le génie et la boiiîé sont en même temps l'honneur et les délices du genre humain. Le premier^ aussi grand comme administrateur que comme capitaine, mérite qu'après sa mort on souhaite à chaque nouvel empereur d'être plus heureux qu'Auguste et meilleui' que Trajan. Le second, Adrien, emploie quinze années de son règne à parcourir ses états, couvre le pays de routes, de canaux, d'aqueducs, de temples, d'écoles, de cirques, fortifie les villes, rend la justice, réforme et unifie la législation, s'initie partout aux moeurs et aux religions. Le troisième, ami du repos, pro-

cure au monde les vingt-trois années les plus pacifiques et les plus douces qu'il ait vécues, et reçoit les titres de père des hommes et de multiplicateur des citoyens. Avec Marc- Aurèle enfin, c'est la philosopliie même qui monte sur le trône et gouverne l'Humanité.

Après l'Espagne, on vit s'élever tour à tour, dans l'ordre même de la conquête^ tous ceux que Rome avait soumis. Ce furent d'abord les Africains, qui, grandis sous les empereurs espagnols, s'emparèrent du pouvoir avec Septime Sévère, quand l'indigne faiblesse de Marc-Aurèle à l'égard de son fils Commode en eut chassé les Antonins. Ensuite vint le tour de l'Asie et de toutes ses nations. Le trône fut occupé successivement par des Syriens, comme Élagabal, Alexandre Sévère et les deux premiers Gordiens ; par un Arabe, Philippe; par des Palmyréniens, Odénat et Zénobie. Pendant un demi-siècle Rome vit fleurir les idées, les mœurs et les pratiques orientales. Enfin , grâce à l'empereur Aurélien ^ la prééminence fut rendue à l'Occident. Mais cette fois ce furent les Gaules et l'illyrie, ces derniers fruits de la conquête romaine, qui apparurent sur la scène pour y jeter ce qui restait de vie, de talent et d'énergie dans le monde romain. Quand elles n'eurent plus rien à donner, ce fut la fin : tout se disloqua et périt.

On n'attend pas de nous que, dans une aussi brève appréciation du rôle des empereurs dans l'ensemble de la civilisation, nous disions les innombrables réformes qu'ils ont opérées dans le gouvernement, l'administration, la justice, et tout ce qu'ils ont fait pour le bien-être matériel des peuples qui leur furent confiés. Il est cependant dans

cette oeuvre gigantesque une partie que nous ne pouvons passer sous silence^ parce qu'elle est demeurée l'une des bases les plus puissantes de notre civilisation : nous parlons du Droit romain. Nous avons dit quelques mots, au début de notre étude sur la civilisation militaire, de ce qu'était le Droit romain à l'origine. Nous devons expliquer, très-rapidement bien entendu, comment il s'est insensiblement transformé et est devenu l'incomparable monument que nous connaissons.

La loi des XII Tables avait laissé toute la puissance entre les mains du chef de famille. Femme, enfants, esclaves, biens étaient sa chose, dont il pouvait disposer en toute liberté. S'il existait quelques restrictions au droit de vendre et de faire périr la femme, il n'en existait aucune à celui de vendre ou de faire périr ses esclaves et ses enfants. Tout ce que les uns et les autres pouvaient acquérir par leur travail ou recevoir en don lui appartenait également. La femme entrait dans la maison du mari comme tout objet : par coemjjtion, si le mari l'achetait, par Yusaye, s'il la prescrivait, ce qui avait lieu au bout d'un an. Dans la famille elle tenait la place d'un enfant et recevait dans la succession ab intestat la même part que son propre fils. L'enfant émancipé ne faisait plus partie de la famille et n'héritait pas. L'adoption au contraire produisait tous les effets de la puissance paternelle, et l'adopté, s'il était en situation d'être vendu et même tué^ était aussi appelé à recueillir l'héritage. Seul le chef de famille pouvait posséder et par conséquent vendre, acheter, transmettre. Le droit de propriété s'acquérait de trois façons : 1*^ par mancijpationy acte solennel de translation, effectué devant six

510 GRANDS TYPES DE l'hUMANITÉ.

témoins, avec un sisnulacre imposant; 2° par cession en droit, revendication fictive portée devant le juge, qui donnait gain de cause à l'acheteur-demandeur, si le vendeur-défendeur n'y contredisait point; 3*^ par usucapion, possession de deux années pour les terres, d'une année pour le reste. En ce qui concernait les ohligaiions, la personne de celui qui s'obligeait répondait de sa dette et le débiteur insolvable deveiiait l'esclave de son créancier. Enfin la procédure civile se composait des actions de la loi, figurant des combats judiciaires ei exigeant des plaideurs la plus bizarre des pantomimes.

Quand on songe au caractère sacré et immuable de la loi antique et en particulier de la loi romaine, on se demande par quel procédé un droit aussi primitif put s'accommoder au progrès naturel et rapide des mœurs et de la civilisation. Les Romains, gens habiles, trouvèrent un moyen fort ingénieux de trahir la loi tout en faisant sembhant de la respecter- Ils ne changèrent rien aux Xll Tables, mais, à côié des XII Tables, ils créèrent lentement, insidieusement tout un droit nouveau, qui;, sous prétexte d'interpréter, d'expliquer,de suppléer, d'aider, de corriger^ détruisit peu à peu jusqu'à la dernière parcelle de l'ancienne loi et lui substitua une loi de plus en plus douce, de plus en plus équitable et humaine. Ce fut là l'office des préteurs.

La création de la préture remonte à l'an 387 de Rome, îl y avait déjà près d'un siècle que le plébéien Tiberius Goruncanius avait établi à Rome une école de jurisprudence et fait une science de ce qui jusque-là n'avait été qu'une tradition. Ceux qui briguèrent et obtinrent ia

charge nouvelle iLétaient donc plus ces hommes rudes, que Rome avait connus, appliquant dans sa lettre étroite une loi intiexible. C'étaient des magistrats instruits, éclairés, préparés aux concessions, aptes à concilier dans la mesure du possible, la légalité et la justice. L'édit que chacun d'eux à son entrée en charge prit coutume de publier^ montre qu'il s'agissait moins dès lors de rendre la justice à la façon des anciens Consuls, que d'interpréter, d'adoucir et au besoin de corriger la loi.

Dans certains cas même, le préteur devint un véritable législateur. Il y avait, en ellet, à Rome une foule d'étrangers, qui, n'étant point citoyens, ne pouvaient être soumis à la loi romaine et dont les différends réclamaient un juge. Ce juge fut le préteur, et lorsque le nombre des citoyens s'accrut au point de nécessiter la création d'une cliarge spéciale, il y eut \\n préteur des étrangers. Le nouveau magistrat, que ne liait puis le texte des Xil Tables^ fut donc appelé à créer la loi. 11 le iit de la façon la plus sage. S'imprégnant de l'esprit des législations existantes dnns tous les pays soumis à la domination romaine, législations qu'il avait pu apprécier par lui-même, durant les années qu'il avait passées hors de Rome comme général d'armée ou gouverneur de province, il en composa un corps de doctrines, justement nommé droit des gens^ dont le génie grec, avec son talent de généralisation, fit bientôt le droit naturel. Ce que le vieux droit dut perdre au voisinage, nous le laissons à penser à nos auditeurs. 11 est évident que l'homme qui avait rendu la justice, comme préteur des étrangers^ dut oublier souvent que la même philosophie, la même largeur de vues n'était plus de mise,

512 GRANDS TYPES DE l'hUMANITE.

lorsqu'il siégeait ensuite comme préteur romain. Certains cependant résistèrent et se firent les champions de l'ancienne loi; mais le courant était fort et leur opposition n'eut d'autre effet que de rendre plus lente et plus mesurée une révolution juridique devenue nécessaire et inévitable.

Déjà grands sont les progrès accomplis sous cette impulsion vers la fin de la république. Si la puissance paternelle n'a pas subi de modifications appréciables, en ce qui concerne le droit absolu sur les enfants, puisqu'on trouve encore à cette époque des exemples de pères tuant leur fils de leur autorité privée, l'état des esclaves et des femmes est déjà amélioré. Le nombre des causes légales produisant l'esclavage est diminué; augmenté au contraire le nombre de celles qui déterminent raffranchissement. Le mariage devient de plus en plus l'effet d'un mutuel consentement, de moins en moins l'effet d'une vente ou d'une prescription. La femme reçoit une dot et peut posséder de son chef; elle ne tombe plus inévitablement par la mort du mari sous la tutelle des agnats; elle peut, si le mari ['y autorise, choisir elle-même son tuteur. L'asage des tablettes testamentaires remplace l'ancienne forme solennelle de Vadrogation. Même verbal, s'il est fait devant sept témoins, le testament est valable. Le fils ne peut plus être exhérédé sans clause formelle, et dans ce cas il peut soulever la plainte àHnofficiosité. Il lui est permis de repousser une hérédité onéreuse. Le domaine quiritaire ne s'étend pas encore au-delà de l'Italie, mais l'étranger défendeur peut invoquer la prescription et s'il est demandeur employer V action utile. Enfin le créancier n'a plus droit

au corps du débiteur insolvable, l'exception de dol intervient dans les contrats, la pantomime des actions de la loi tombe peu à peu en désuétude.

Si les empereurs n'eurent pas à créer un mouvement, qui datait déjà de plus de trois siècles et qui était dans toute sa force lorsqu'ils apparurent^ ils eurent du moins le mérite considérable de lui donner la coordination et la régulariîé qui lui manquaient. Déjà chef suprême de la justice, en sa qualité de préteur perpétuel, le prince devint également, par suite de l'abolition des comices sous Tibère et de l'annulation de plus en plus complète du Sénat sous ses successeurs, le créateur souverain de tout le droit public et privé. Dans l'impossibilité de remplir seul deux fonctions de cette importance, l'empereur, sans remettre ses pouvoirs, les délégua. Il établit que l'on pourrait toujours en appeler à son tribunal, mais il confia le soin de rendre la justice à un préfet du prétoire, sous la prééminence duquel furent constitués plusieurs degrés de juridiction. De même pour faire les lois, il s'entoura d'un conseil de jurisconsultes, non pris arbitrairement, mais choisis après examen parmi les plus capables et les plus illustres. Cette compagnie ne fut pas seulement chargée de préparer les lois et de les proposer à la signature du prince, elle fut encore admise à donner son avis dans les cas difficiles où l'on en appelait au souverain.

Les empereurs entreprirent en outre de coditier la législation, c'est-à-dire de réduire au nécessaire, à l'essentiel, l'amas de décisions que les préteurs et les jurisconsultes entassaient depuis plusieuis siècles. Tel fu* l'objet de YEdit perpétuel, composé par l'AIVicain Salvius Julianus et

il. 33

514 (iRAKDS TYPES DE l'hUMANITÉ.

promulgué par Adrien, pour devenir la loi immuable des citoyens romainS;, et VÉclit lyrovincial, rendu par Marc- Aurèle pour être appliquée aux autres habitants de l'Empire.

Dès lors il ne reste plus rien de la loi des XII Tables. Le droit est dégagé à jamais de toule alliance théologique et mystique. Les Gaïus, les Papinien, les Paul, les Ulpien, dans leurs admirables écrits, ne recherchent que la justice et ne s'adressent qu'à la raison. Sous leur influence s'évanouissent les dernières traces de l'antique barbarie qui avait persisté jusqu'aux empereurs. La femme et l'enfant obtiennent le respect qui leur esi dû, et l'esclave môme, traité enfin comme une créature humaine, est protégé contre le caprice et la cruauté. 11 a droit de porter plainte contre son maître et le pouvoir public peut dans certains cas l'aliranchir. Le droit de vie et de mort sur ses enfants est enlevé au père. Celui de les vendre, celui de disposer de leur bien sans leur consentement est presque aboli. La femme possède une dot inaliénable; elle ne tombe plus en tutelle, si elle est mère; elle devient même la tutrice de ses enfants. L'émancipation n'exige plus le simulacre d'une vente; la légitimation est facilitée; l'adoption n'arrache plus complètement l'adopté à sa famille naturelle. La tutelle est devenue une charge civile. Les testaments écrits sont la règle et les codicilles sont en faveur. Le fils peut tester pour son pécule. Enfin l'exhérédation est limitée et des parts légitimes sont assurées aux enfants.

Telle est, dans ses traits généraux, la marche de ce droit romain, qui devait, jusque sous les empereurs de Gonstantinople, poursuivre ses progrès et n'atteindre sa perfection

APPRÉCIATION DE LA CIVILISATION MlLl'JAIUE. 515

qu'avec Justinieii. Certes, les hommes qui ont mis au jour ce chef-d'œuvre de bon sens et d'équité, ont poussé aussi loin que possible l'intervention active de la loi dans les relations humaines ; ils ont fixé avec une sagesse, qui ne sera l)eut-être jamais dépassée, la somme des devoirs que toute société peut, sans être accusée de tyrannie, imposer à ses membres; ils ont donné l'exacte mesure de cette morale élémentaire, que tout individu doit respecter, sous peine d'y être contraint par ses semblables. Cependant^ si quelque chose pouvait montrer combien la loi, réduite à ses seules forces, est incapable de régler la vie humaine, surtout individuelle, ce serait le spectacle qu'offrit le monde romain durant cette grande période de la jurisprudence et du droit. Alors, dit Auguste Comte, l'esprit et le cœur se livrèrent à des dérèglements sans exemples, où tous nos trésors intellectuels et matériels se dissipaient en ignobles satisfactions d'un égoïsrae effréné. Une immense accumulation de richesses, ne provenant plus, comme dans les derniers siècles de la République, de l'écrasement des peuples vaincus etdu pillage des pays conquis, mais de cette source bien autrement inépuisablequi est l'industrie etlecomraerce poussait au plus monstrueux développement des instincts personnels chez ces populations oisives, que l'irréparable déclin du polythéisme avait laissées sans modérateur. Tant qae l'état de guerre avait duré, le citoyen romain, devant lesdifficultés d'une situation toujours menaçante, avait sentj la nécessité de se contraindre et de subordonner son existence individuelle à l'existence sociale. Mais aussitôt que la conquête épuisée ne réclama plus cette grande impulsion civique, d'où dépendait surtout hi moralité, on vit les des-

516 GRA^"DS TYiES DE l'hUMANITÉ.

cend;inîs dégénérés des Curlius et des Decius s'abandonner aux plus détestables penchants et placer dans les seuls raffinements du vice ce qui leur restait d'intellieence et d'activité. Sans doute tous no furent point atteints de cette gangrène, et les chefs, jurisconsultes ou militaires^ présentèrent des exceptions honorables; sans doute les Adrien, les Trajan, les Antonin, comme les Papinien et les Paul, s'élevant au-dessus de cette fange, n'étaient point de ceux qui allaient s'asseoir au festin de Tiimalchion. 3tlais que peut la vertu de quelques hommes pour elFacer le décret impérial qui défendit aux plus illustres matrones de s'inscrire sur le registre des prostituées?

Un inexprimable dégoût dut s'emparer de tous ceux qui gardaient encore dans l'âm^e l'ornbre d'un sentiment généreux. Devant cette société dégradée, qu'aucune loi n'était capable d'arracher à ses turpitudes, il s'éveilla dans le cœur des hommes une horreur profonde des jouissances infâmes et une soif jusque-là inconnue de pureté, d'austérité, de sainteté; on ressentit partout le besoin d'une morale universelle, destinée à régler des forces sociales, incapables de se gouverner, on comprit la nécessité de faire effort sur soi-même, on eut l'ambition de devenir vertueux... C'est là que le Catholicisme attendait l'Humanité.

FIN DU SKGONO VOLUMK.

iithj Hermet 7 Tasjiauphii

Fig. 5.

Fig. 7.

Fiç 8.

Fi,^-. 9

MULTIPLIfATIOX ALGEBRIQUE daprès STÉVJN.

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