‹ Les grands types de l'humanité, appréciation systématique des principaux agents de l'évolution humaine;Chapitre 31 sur 32 · II · texte numérisé non relu

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en ne ratifiant pas assez vite les actes de son proconsulat d'Asie. De plus il réconcilia Grassus et Pompée, ennemis depuis qu'ils avaient été associés dans le consulat, et se trouva de cette façon soutenu par ce qu'il y avait à Rome de plus influent et de plus riche.

Dès ce jour, maître de la situation, il prend ouvertement la direction du parti. Il fait passer une loi contre le crime de concussion ; il affermit l'indépendance des villes qui ont conservé le titre de libres^ et en particulier des villes grecques; il provoque l'extension du droit de cité à toute la Gaule Gispadane qu'il réunit ainsi à l'Italie; il accorde le Jus latii à presque tous les peuples de la Transpadane, où il fonde d'importantes colonies; il distribue entre vingt mille citoyens chargés d'au moins trois enfants, tout le canton de Stella et les champs déserts de la Gampanie ; enfin il propose une nouvelle loi agraire. L'aristocratie effrayée de tant d'audace, veut l'arrêter ; les Gaton, les Lucallus, les Gicéron fout retentir la curie de leurs plaintes; son collègue Bibulus agite le forum. Gésar laisse crier les orateurs et chasse Bibulus du forum à main armée.

Au sortir du Gonsulat et prêt à s'éloigner de Rome, il achève de se concilier l'amitié de Pompée, en lui accordant la main de sa fille Julie. Sa position ainsi assurée, il part pour son gouvernement des Gaules, composé alors de rillyrie, de la Gisalpine et de la Narbonnaise.

Incorporer au monde romain toute la région comprise entre les Pyrénées et le Rhin, afin de créer un rempart infranchissable entre la civilisation et la barbarie, tel est le problème, sur lequel va s'exercer pendant sept ans le génie de Gésar.

Quelque grandes qu'aient été la valeur des soldats et l'habileté de leur chef, nous dirons peu de choses des faits militaires de cette conquête. Ce qui nous importe davantage, c'est son côté politique et social, ce sont les conditions qui l'ont rendue possible, légitime, salutaire. Nous ferions injure à César si nous accordions ici la première place aux talents du capitaine et non au génie de l'homme d'état. César n'a jamais regardé la guerre que comme un moyen suprême, placé entre les mains de l'homme politique pour arriver à un but auquel ne peut le mener aucune autre voie. Jamais il ne s'est enivré de gloire militaire; jamais il n'a poussé la victoire au delà de ce qui était juste.' Et voilà, pour le dire en passant, en quoi diffèrent des hommes comme César, Cromwell ou Frédéric, d'un bandit comme Bonaparte, qui jeté dans la carrière des armes, avant que l'âge et la réflexion eussent mûri chez lui aucun grand dessein, n'a recherché dans la guerre, chose odieuse, que de vulgaires satisfactions d'orgueil et de vanité.

En ce qui concerne d'ailleurs la conquête des Gaules, César, loin de faire étalage de ses exploits, prend soin dans ses commentaires d'atténuer ces propres mérites. Il semble qu'il n'ait eu le plus souvent à vaincre que des armées sans consistance et sans valeur, et qu'il se soit promené plutôt que battu. Si nous devons ici tenir grand compte de l'extrême modestie d'un homme qui, habitué à surmonter comme en se jouant les plus pénibles obstacles, ne crut jamais rien faire qui méritât de transporter les hommes d'admiration, nous ne devons cependant pas oublier que cette conquête fut, plus qu'aucune autre, rendue facile par l'état politique du milieu où elle s'accomplit.

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Ceux qui s'indignent des victoires de Rome, oublient vraiment trop que la soumission de la Gaule est l'œuvre des Gaulois eux-mêmes plus encore que des Romains. Il ne servait guère en vérité de répondre à l'appel de Vercingetorix, quand pendant cinq ans on avait partout accueilli et presque fêté le vainqueur, quand soi-même on l'avait appelé pour se défendre contre l'invasion, quand on l'avait introduit au cœur de toutes les cités, quand on lui avait livré les secrets de sa politique et de ses divisions.

Si belliqueux, si braves, si généreux que fussent les Gaulois, ils étaient trop désunis pour offrir une résistance sérieuse à toute entreprise qui serait tentée contre leur liberté. Quatre-vingts peuples environ se partageaient alors le territoire compris entre les Pyrénées, la mer et le Rhin, la Narbonnaise exceptée ; et entre ces peuples c'est à peine s'il existait un lien religieux. Chacun se gouvernait à sa guise; on rencontrait côte à côte l'état monarchique et l'état démocratique, et le même peuple alternativement dirigé par des institututions despotiques ou républicaines. Dans le plus grand nombre des cas, le pouvoir était aux mains d'une aristocratie puissante et riche, tenant sous sa loi une plèbe réduite à la misère, autant dire à l'esclavage. De temps à autre, un ambitieux prenant à sa solde cette populace opprimée, renversait le gouvernement des nobles et s'emparait de la royauté. C'est ainsi que s'élevèrent plusieurs chefs au temps de César : Thelvète Orgetorix, l'éduen Dumnorix, l'éburon Ambiorix, le trévire Indutiomare, l'arverne Vercingétorix.

Tous ces peuples étaient constamment en guerre les uns avec les autres, et, tantôt conquérants, tantôt conquis,

ils s'étaient habitués à passer aisément de la soumission à la liberté. Au moment où César intervint dans leurs affaires, la moitié du pays était dépendante et tributaire de l'autre moitié. Nerviens et Trévires au nord et à l'est, Eduens et Arvernes dans la vallée de la Saône et le bassin de la Loire, régnaient sur la plus grande partie du territoire. Les petits peuples qu'ils tenaient sous le joug, incapables par eux-mêmes de recouvrer leur indépendance, voyaient arriversansterreur, s'ils n'appelaient mêmedeleurs vœux, une nation qui fût assez forte pour réduire leurs oppresseurs à leur tour et faire partout régner une servitude égale à défaut d'une égale liberté. D'un autre côté, les peuples dominants, jaloux les uns des autres, et ne cherchant qu'à se nuire, réclamaient volontiers l'appui de voisins puissants contre leurs rivaux. C'est ainsi que depuis longtemps les Arvernes et les Séquanes appelaient à leur aide les Germains, tandis que les Eduens recherchaient l'amitié du Sénat et des proconsuls de la Narbonnaise. Enfin, une dernière cause d'intervention étrangère gisait dans cette hostilité des partis locaux que nous avons signalée : car, tandis que les factions démocratiques et leurs chefs luttaient en général avec leurs propres forces contre l'aristocratie, celle-ci, lorsqu'elle se sentait inhabile à se défendre, appelait l'étranger à son aide et n'hésitait pas à placer son pays dans une situation dépendante, pourvu qu'elle-même y gardât ses privilèges et son pouvoir. Tout le temps que dura la guerre des Gaules, le parti aristocratique fut le plus sûr allié des Romains ; partout les Sénats et les gouvernements qu'ils composaient furent empressés à se joindre à César, et le proconsul ne trouva de

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résistance sérieuse que là où dominait quelque chef, soutenu par une puissante démocratie.

Un tel état de choses ne facilitait pas seulement la conquête : il la légitimait. Si, comme nous l'avons précédemment expliqué, il était devenu nécessaire, et pour l'existence de Rome, et pour l'existence plus précieuse de la civilisation humaine, qu'une barrière infranchissable fût opposée aux barbares, pouvait-on abandonner à lui-même un peuple qui non-seulement était incapable de se proté' ger, comme l'avait prouvé l'invasion des Gimbres et des TeutonS;, mais qui encore attirait chez lui les barbares, comme venaient de le faire les Séquanes, appelant à leur secours les Suèves contre les Eduens. Rome n'était elle pas autorisée à se mettre à la place de cette nation impuissante et à lui demander son indépendance en échange de la sécurité qu'elle lui apportait? D'ailleurs est-il sérieux de parler de l'indépendance gauloise ? Sans insister sur ce fait que la moitié de la Gaule était sous le joug de l'autre moitié, ce qui pourrait à la rigueur être considéré comme affaire domestique entre les Gaulois, on con'» viendra que l'installation des Suèves dans la vallée de la Saône était bel et bien une conquête. Sinon, que venaient donc faire ces députés aux pieds de César, le suppliant en larmes de leur prêter secours contre Arioviste : Sese onines fientes Cœsaris ad pedes projecerunt ?

L'argument tiré pour légitimer la politique de lîonie, des nécessités de sa propre défense a peu de valeur, nous le savons, aux yeux de ceux pour qui l'indépendance d'un peuple est quelque chose de sacré, et qui ne conçoivent pas que les intérêts secondaires et particuliers de certaines

nations ont dû en mainte occasion céder le pas aux intérêts généraux et supérieurs de l'Humanité. Mais ceux-là même qui reconnaissent à toute collectivité le droit imprescriptible de disposer librement d'elle-même, nous accorderont sans doute qu'il est tel cas où la conquête peut après coup devenir légitime ; celui, par exemple, où le peuple conquis témoigne par les preuves les plus multipliées et les plus évidentes qu'il accepte son sort, non pas avec résignation, mais avec joie; celui où, malgré les occasions les plus favorables, il ne tente aucun etïort pour sortir de la situation où les événements l'ont placé; celui oùil semble vouloir de lui-même abolir jusqu'aux dernières traces de son ancien état et devenir aussi semblable que possible à ses vainqueurs. On avouera que lorsque la légitimité delà conquête est ainsi proclamée par l'intéressé lui-mêiue, on serait malvenu à la discuter. Or, tel est précisément le cas des Gaulois.

On sait que le grand effort de leur résistance n'eut pas lieu dès le début, et que la plupart d'outre eux reçurent d'abord le joug romain, sans tenter même de le repousser. Les Belges seuls entreprirent de s'opposer à l'envahisseur, lorsque celui-ci, après avoir refoulé les Helvètes dans les montagnes et rejeté les Suèves au-delà du Rhin, fit mine de garder les terrains conquis. Et encore de ces peuples qui occupaient le pays situé entre le Rhin et la Seine, les Nerviens et les Atuatiques supportèrent en totalité le poids de la guerre, car le reste fit défection aussitôt que César apparut, et certains même, comme les Rèmes, s'empressèrent de servir de guides et de pourvoyeurs aux Romains, Quant au territoire compris entre la Seine et les Pyrénées,

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qu'habitaient les Aquitains et les Celtes, César n'y parut même point : il laissa à son lieutenant Crassus le soin de parcourir et de soumettre le pays, ce qui s'accomplit sans obstacle et fut l'affaire de quelques mois.

Pendant cinq ans (car nous ne mentionnons pas ici les guerres entreprises au-delà du Rhin et au-delà de la mer contre les Germains et les Bretons, ces guerres n'appartenant pas à l'histoire de la résistance gauloise proprement dite) pendant cinq ans, César n'eut à réprimer en Gaule que quelques mouvements sans étendue et sans gravité, et déjà il s'adonnait tout entier aux soins de son organisation intérieure, quand éclata la grande insurrection de la septième année de son proconsulat. Ce fut là, en vérité, le seul effort remarquable que firent les Gaulois, non pour maintenir, puisqu'elle n'existait plus, mais pour recouvrer leur indépendance. La lutte dura deux années et fut soutenue vaillamment. Commencée au nord chez les Eburons et les Trévires, elle gagna le centre et se propagea rapidement dans toute l'étendue du territoire. Pour la première fois peut-être, les Gaulois, comprenant le besoin d'union, se donnèrent un chef. Mais c'est en vain qu'ils firent choix d'un homme d'intelligence et de courage, et qu'ils montrèrent un patriotisme admirable et la valeur la plus éclatante : leur multitude vint se briser contre la discipline romaine et le génie de César.

Un peuple^ qui ayant donné dans le passé mille preuves de courage, se laisse vaincre si vite, est un peuple qui a vraiment bonne envie de succomber. On dira que ce qui fut aisé à César aurait été difficile, peut-être impossible à tout autre : nous demanderons alors par quel mira-

cle un tel peuple, s'il est si jaloux de sa liberté, ne tente plus rien pour la reconquérir, après une première défaite qui ne l'a pas épuisé? Alesia prise et Vercingetorix vaincu^ il n'y eut plus en Gaule un homme qui songeât à reprendre les armes pour chasser les conquérants. Soixante-dix ans se passent, deux générations s'écoulent. avant que Rome ait à réprimer chez ses nouveaux sujets la moindre tentative de rébellion, et quelle tentative? Une double révolte dont les chefs, Julius Florus et Julius Sacrovir se font écraser, l'un par deux légions, l'autre par une seule cohorte. Et c'est tout. Le Gaulois Vindex, sénateur romain, et gouverneur de province, marchant avec son armée contre Néron , en veut à l'empereur et non à l'empire. Ce n'est pas là une insurrection de la Gaule. Encore moins la révolte de Civilis, Germain dont l'armée est composée de Germains, contre lequel les Gaulois s'unissent aux généraux de Vespasien, en proclamant par l'organe de leurs députés rassemblés à Reims qu'ils ont le désir et la volonté de rester Romains.

Après ces troubles qui précèdent et suivent la mort de Néron et qui sont communs à toute l'étendue de l'empire, la Gaule, pendant deux siècles, jouit de la paix la plus profonde. Alors, il est vrai, dans un moment où l'empire sembla vouloir se dissoudre , sous l'empereur Gallien, la Gaule, pendant sept années, jouit d'une sorte d'autonomie et, comme les autres provinces, élut ses empereurs. Nous dirons même que ces empereurs furent presque tous hommes de mérite ; que l'un d'eux, Posthumus, joignait aux sentiments les plus élevés une éloquence qui a honoré la

langue romaine ; qu'un autre, du nom de Marius, a glorieusement signalé son règne en repoussant une invasion des Barbares. Mais qui donc oserait prétendre qu'à cette époque, distante de plus de trois siècles des victoires de Jules César, cette séparation momentanée ait été l'œuvre d'un peuple supportant impatiemment sa sujétion et non le résultat de causes générales intéressant toutes les parties de l'empire? Durant les cinquante dernières années qui précédèrent l'entrée définitive des Barbares, le calme ne fat plus troublé que par l'insurrection desBagaudes. Est-il besoin de dire que cette insurrection de paysans affamés, n'eut rien de commun avec l'affranchissement de la Gaule?

Ainsi, dans un espace de trois cent cinquante années, nous ne surprenons pas un instant où la Gaule ait vraiment prouvé qu'elle voulût se détacher de Rome et reprendre l'état dans lequel César l'avait rencontrée. Que l'on compare une telle conduite à celle de l'Espagne et de la Cisalpine, où les siècles se succèdent sans amener l'apaisement et la soumission, où Rome n'arrive à dominer qu'à force de patience et de rigueur ! Les Gaulois étaient-ils donc moins braves, moins belliqueux que leurs voisins? Certes non. Mais il arriva qu'ils furent conquis juste au moment où il devenait meilleur d'être Romain que Gaulois, et qu'ils furent conquis par César. A peine soumis, ils gagnèrent au change, ce qui n'avait pas toujours eu lieu pour les peuples que Rome avait vaincus, et, en particulier, pour les Espagnols et les Cisalpins.

Si l'on considère que la Gaule était, vers le milieu du premier siècle avant notre ère, partagée entre quatrevingt peuples différents, on se persuadera aisément com-

bien devait être local et limité le patriotisme de ses habitants. L'état de guerre presque continuel entre ces petites agglomérations faisait qu'on pouvait aimer une cité, mais qu'il était diiîîcile d'aimer au-delà. Or, l'organisation que Rome ou, pour mieux dire, César donna au pays fut loin de froisser un tel sentiment. Non-seulement il respecta cette cité, qui représentait l'unité politique des pays gaulois, mais il la fortifia, l'agrandit, et lui donna une importance qu'elle ne connaissait pas auparavant. Ce qui n'avait été jusqu'alors qu'un lieu de refuge où le campagnard venait chercher un abri contre d'incessantes invasions, devint une ville florissante, dont les citoyens purent avec fierté se proclamer les enfants. On leur laissa leur gouvernement, leurs magistrats, leur autonomie, et le tribut seul vint leur rappeler leur soumission. Pour ceux d'entre ces peuples qui, depuis longtemps, vivaient dans la dépendance, il n'est pas douteux que la révolution opérée dans leur sort par l'établissement de la domination romaine, fut une révolution heureuse. D'un joug presque partout odieux» ils passèrent sous un joug que le vainqueur s'elforça de rendre léger, et qu'ils eurent la consolation de voir appliquer à leurs anciens oppresseurs.

La paix, bienfait immense, se substitua à la guerre, et, pour la première fois, la Gaule connut la sécurité. L'industrie prit partout naissance, et, grâce au travail libre, on vit disparaître ces vastes clientèles de misérables à demi-esclaves que traînaient après eux un petit nombre de puissants. Des routes, des ponts, dont les restes nous étonnent encore, couvrirent en quelques années un pays semé de forêts et de marécages ; les légions purent en quelques

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journées être massées sur les bords du Rhin pour en défendre le passage aux Barbares, et sur les pas des légions, la civilisation pénétrant en Gaule, y répandit avec le commerce et les arts, le goût des choses élevées, de la poésie et de la science. Partout les jeunes Gaulois se formèrent à l'éloquence latine^ à l'étude des lettres et de la philosophie grecques. Lyon, Vienne, Arles, Bordeaux, Toulouse, Trêves eurent des écoles où les disciples accoururent bientôt, non-seulement de toutes les parties de la Gaule, mais de tous les points du monde connu. Des écrivains, des orateurs en sortirent, dont les noms, qu'on ne saurait mettre en parallèle avec ceux de Virgile, de Tite- Live et de Catulle, ces illustres Gaulois de la Cisalpine, ont jeté cependant assez d'éclat sur les lettres romaines pour être rappelés avec honneur. C'est Valerius Caton et Aticinus Varron, originaires de la Narbonnaise, c'est Cornélius Gallus, l'ami de Virgile, c'est Domitius Afer, orateur en renom sous Tibère, c'est l'historien Trogue-Pompée, fils d'un Gaulois fait citoyen par Pompée et secrétaire de César; ce sera dans la suite le marseillais Pétrone et toute une série d'orateurs et de poètes qui formeront un âge à part dans la littérature latine, à l'époque de la décadence de l'empire.

On pourrait douter, si mille témoignages ne l'attestaient, de la rapidité vraiment incroyable avec laquelle la Gaule se fit romaine et prit d'elle-même le langage, les mœurs, la religion de ses conquérants. Quelques années ne s'étaient pas écoulées, et les Druides, délaissés dans leurs forêts, voyaient la masse des fidèles et leurs propres fils se précipiter vers le culte aimable et nouveau des dieux olympiens.

Le Gaulois se fit un point d'honneur de copier ses maîtres dans leurs parures, dans leurs goûts, dans leurs plaisirs; il s'appliqua à ne se servir que de la langue latine ; il mit tout son art à devenir citoyen romain.

La chose fut facile. César ne fût pas plus tôt maître du pays qa'il s'empressa d'accorder le droit de cité à tout individu qui, par sa position de fortune ou ses antécédents politiques, exerçait sur ses concitoyens quelque influence. A toutes les villes, à tous les peuples, qui avaient montré quelque bon vouloir à l'égard de Rome et n'avaient pris qu'une part médiocre à la lutte , il accorda largement toutes les concessions comprises sous la dénomination de droit italique et de droit latin, qui étaient, comme on sait, un acheminement vers le droit de cité. Aux autres il fit espérer que des preuves soutenues d'attachement ne tarderaient pas à être récompensées par les mêmes faveurs. Plus tard, il introduisit des Gaulois dans le Sénat et ses successeurs les appelèrent aux plus hautes fonctions.

La Gaule était donc incorporée au monde romain, et la frontière, reculée jusqu'à la limite nécessaire, allait pendant quatre cents ans offrir une barrière invincible au flot des barbares.

Restaient l'assimilation des provinces et le problème économique. Sur ces deux derniers points, le succès de César ne pouvait être aussi complet que sur le premier. La tâche était immense et difficile, car il ne s'agissait plus, comme dans l'affaire gauloise, de frapper en temps voulu quelques coups rapides, audacieux; il s'agissait d'introduire dans le monde entier un nouveau système de lois, de nouveaux procédés de gouvernement. C'était

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une œuvre de réformation qui voulait être faite avec mesure, avec opportunité, et dont les détails, aussi nombreux que les sujets de Rome étaient divers, ne demandaient pas seulement un génie politique considérable, mais réclamaient encore le secours indispensable du temps. Si l'on songe que depuis la conquête des Gaules jusqu'à sa mort, César ne disposa que de six années, dont les deux premières s'écoulèrent dans la guerre civile, on conviendra sans doute qu'il ne pouvait faire plus de choses en moins de temps.

La première condition de toute réforme générale était, nous l'avons dit, une modification préalable et profonde dans l'organisation intérieure de Rome. D'aucun des partis, tels qu'ils subsistaient alors, ne pouvait venir le salut. Si l'aristocratie était perdue de vices, la plèbe, que ses maîtres gor^eaient de viandes et rassasiaient de spectacles, ne valait pas mieux. Les Italiens, devenus citoyens de Rome, étaient nombreux, il est vrai, et leurs suffrages apportés dans les élections auraient pu tenir en échec les votes de la populace. Mais combien d'Italiens étaient prêts, au jour dit, à abandonner leur foyer pour venir prendre part aux luttes du forum ? Un très-petit nombre évidemment. Ils n'avaient tant fait pour obtenir le droit de cité, que parce qu'il comprenait avec le droit de suffrage ce précieux droit quiritaire, qui, au fond du dernier village du Brutium^ les garantissait eux et leurs biens contre l'arbitraire des magistrats de la République. Le droit de suffrage ne satisfaisait guère que leur vanité.

Si la masse plébéienne eût été une force entre les mains des novateurs, assurément ni Tibérius ni Gains Gracchus

n'eussent saccombé, et ils auraient écrasé l'aristocratie. Mais on avait vu, hélas ! combien courtes étaient les heures d'enthousiasme chez ce peuple énervé et ce qu'il fallait attendre de son courage dans les moments de résolution. On savait également ce que l'aristocratie réservait à ses ennemis vaincus. Trois cents victimes immolées avec Tiberius, trois mille avec Gaïus, un nombre qu'on ignore au retour de Sylla : c'étaient là des promesses dont il était sage de tenir compte.

César eût sans doute mérité l'estime et l'admiration de nos amoureux de légalité, si, en reprenant l'œuvre des Grecques , il avait comme eux compté uniquement sur les vieilles institutions de Rome pour mettre ses projets à exécution. Dieu merci, il n'eut pas tant de candeur, et, plutôt que de fournir aux aristocrates l'occasion et la joie d'une nouvelle extermination plébéienne, il lit ce que, quarante ans avant lui, avait fait Cornélius Sjlla, chef reconnu du parti des nobles : il ne rentra dans Rome qu'à la tête de son armée.

Dans cette armée il y avait peu de Romains. Les hommes qui la composaient étaient des Gaulois de la Cisalpine et de la Narbonnaise, et quelques Gaulois Chevelus, car César, appréciant la valeur de ses anciens adversaires, en avait formé une légion. Ceux qui pendant huit ans avaient été les compagnons de cet homme extraordinaire, se croyaient évidemment plus d'obligations envers lui qu'envers la patrie. N'était-ce pas à son génie qu'ils devaient d'avoir surmonté tant d'obstacles et conquis tant de gloire, d'avoir échappé à tant de périls, d'être revenus sains et saufs des marais de la Germanie et des brouillards du

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continent breton ? Depuis trop longtemps ils n'entendaient plus que sa voix pour en connaître aucune autre; ils étaient prêts à le suivre partout où il lui plairait de les conduire, et personne dans cette masse dévouée, depuis le citoyen romain jusqu'au soldat de l'Alouette, ne s'inquiétait de savoir, lorsque César avait commandé, si l'ordre était ou non conforme aux lois établies de la République.

Nous serons brefs et sur les événements qui servirent de prétexte à la guerre civile et sur les faits de cette guerre elle-même. Elle était devenue inévitable. Il n'y eut pas à Rome un membre du parti aristocratique, qui, lorsqu'il vit César maître de la Gaule et chef obéi d'une armée victorieuse, ne comprît que la lutte était proche et ne songeât à résister. Mais, comme il arrive toujours pour les partis en décadence, ce fut à qui, parmi ces hommes aveuglés, commettrait le plus de sottises et se montrerait le plus imprudent. On eût pu, par quelques ménagements envers César, retarder au moins le conflit : on sembla vouloir le précipiter. Tout ce qu'une haine irréfléchie peut suggérer de mesures blessantes, tracassières, provocantes fut inventé. Avant de penser même par quels moyens on arrêterait le proconsul, s'il osait se révolter, on prit à tâche de le pousser à bout. D'abord on lui opposa Pompée. Pompée, auquel d'heureuses circonstances, bien plus que son génie, avaient valu le surnom de Grand, venait de perdre sa femme Julie, la fille de César. Quelques flatteries adroites suffirent aux grands pour s'assurer un homme qu'ils croyaient fort habile, mais qui n'était que l'esclave de sa vanité. Sur la proposition de Caton, l'arrière-petit-fils du

censeur, et lui-même républicain farouche en ce qui tenait aux privilèges aristocratiques, Pompée fut nommé par le Sénat seul consul et prorogé dans ses commandements d'Afrique et d'Espagne, ce qui mettait entre ses mains une puissance qu'aucun Romain n'avait jusqu'alors obtenue des lois. Et pour rendre le contraste plus odieux, nonseulement on refusait à César de le proroger de même, comme il le demandait, dans son gouvernement des Gaules, mais on le sommait d'abandonner sa province et son armée, sous peine d'être traité comme ennemi public ; on chargeait son nom des plus grossières injures; on chassait honteusement du Sénat ses deux plus zélés partisans, le consul Antoine et le tribun Gurion.

A ce moment, César eut le choix : ou de céder et de s'en remettre à la générosité des noble?, à la justice des descendants d'Opimius et de Nasica, ou bien d'en appeler au dévouement de ses légions; il eut le choix de courir au sort des Gracques et d'entraîner dans sa perte les espérances de son parti, ou bien de sauver sa tête et de faire cesser à jamais une situation de plus en plus intolérable pour Home, pour l'Italie, pour le monde entier. Il jugea que cette légalité qu'on lui opposait était ce qu'il y avait au monde de plus avili et que la loi n'était plus qu'une arme entre les mains d'assassins. Il n'hésita pas et réunissant son armée il passa le Rubicon.

Alors on vit un spectacle étrange et qui seul suffirait à montrer aux moins clairvoyants de quel côté était la juslice, la raison, les sentiments généreux, les intérêts vraiment respectables. A peine apprit-on à Rome que César avait pénétré en Italie, que cette cohue d'intrigants, de

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