QUI LUI SERT DE BASE
La recherche introduite par Thaïes et son écolo, d'une synthèse objective, consistant à expliquer tous les phénomènes quelconques par les transformations d'un phénomène unique, s'est poursuivie jusqu'à nous et a rencontré dans Descartes son représentant le plus considérable et le plus puissant. Progressive jusqu'à Descartes, la recherche
de cette synthèse est devenue chez ses successeurs oeuvre de réaction, et de nos jours la lutte philosophique est circonscrite entre ceux qui recherchent à des degrés divers une synthèse objective et ceux qui, avec le positivisme, cherchent à constituer une nouvelle synthèse subjective : Reprenant le point de vue individuel, qui est celui de la synthèse fôtichique, la synthèse subjective, telle que l'organise le positivisme, affirme qu'il y a un grand nombre de propriétés distinctes, irréductibles les unes aux autres, et qu'aucune systématisation ne peut être tentée en dehors de cette unité de destination et de création^ qui consiste à concevoir toutes nos théories comme créées par l'Humanité pour le service de l'Humanité.
Mais en déclarant que la synthèse objective, dont le caractère est devenu profondément rétrograde, doit aujourd'hui disparaître, nous sommes les premiers à reconnaître que, pendant la longue transition qui va de Thaïes à Descartes et même à Aug. Comte, non-seulement elle a joué, comme toutes les doctrines absolues et transitoires, un rôle immense et de la nature la plus progressive, mais elle a même laissé au milieu des diverses formes qu'elle a revêtues, un certain nombre de conceptions fondamentales, qui, purifiées de tout mélange hétérogène, méritent de prendre place dans l'avoir de l'esprit humain.
Nous exposerons donc rapidement les différents services négatifs ou positifs, rendus par la synthèse objective.
En premier lieu, c'est à elle que les hommes ont dû de
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s'émanciper de la théologie. De Thaïes à Diderot, ses adeptes ont été les promoteurs et les gardiens de l'indépendance intellectuelle de l'Humanité. Quelle doctrine en effet eût pu porter de plus rudes coups au théologisme, qui explique le monde en le faisant 'dépendre d'une ou de plusieurs volontés, que celle qui, en dehors de toute volonté, attribuait son existence aux combinaisons des divers parties de la matière, aux transformations infinies d'une même propriété? Par une influence toute naturelle, la phi" losophie, émancipée par la synthèse objective, dégageait à son tour la morale de toute influence théologique. Jusqu'à Descartes, en effet, nous voyons que tous les hommes qui ont constitué cette synthèse, s'efforcent également de fonder une morale; morale tout empirique, tout étroite, où font défaut les grandes vues sociales, où les spéculations métaphysiques tiennent, comme on devait s'y attendre, une place considérable, mais dont les règles, empruntées à l'observation, sont préservées avec soin de toute sanction surnaturelle. •' ^ ■■ ' ■ - • • • • •;
D'un autre côté, et nous touchons là à des services plus positifs, la synthèse objective a poussé énergiquement aux études de philosophie naturelle; sa recherche des éléments fondamentaux et constitutifs du monde, a dirigé l'esprit d'investigation dans le domaine cosmologique, et a suscité par là même de véritables progrès. Chemin faisant, elle a affirmé^ tout au moins d'une manière implicite, cette subordination de l'homme au monde et des phénomènes les plus nobles aux plus grossiers, que le fétichisme avait sentie et proclamée. Si son influence dans la philosophie natu- • relie a fini par devenir rétrograde, c'est que son désir de
trouver le phénomène unique qui expliquât tous les autres, l'a conduite à exagérer jusqu'à l'absurde l'importance de la déduction et à suppléer aux recherches spéciales et effectives, seules capables de nous révéler les propriétés distinctes des corps, par des combinaisons trop exclusivement arbitraires. Il a fallu à une certaine époque s'insurger contre l'oppression de l'école cartésienne, pour fonder la mécanique céleste, la physique, la chimie, et la physiologie, qui, si on eût laissé faire, seraient demeurées éternellement enfouies au milieu de spéculations stériles sur les mouvements des atomes. C'est ce qui nous fait dire que la synthèse objective atteint, comme œuvre de progrès, son apogée dans Descartes, et devient rétrograde après lui. Nous pouvons ajouter qu'elle est encore de l'ancien régime, en ce qu'elle maintient Vesprit absolu contre Vesprit relatif, par son inacceptable prétention à vouloir découvrir la réalité absolue des choses. Aussi la synthèse objective doit-elle disparaître, ne laissant d'elle, en dehors du souvenir de ses services transitoires, qu'un grand artifice logique, définitivement incorporé par le positivisme au capital intellectuel de l'Humanité; nous voulons parler de la théorie moléculaire ou atomistiquel ' < -' ^ • ■ - . . > . '. - ■ . ■ •■' •
Mise au monde par Thaïes et définitivement constituée par Démocrite, la théorie moléculaire a joué depuis cette époque et sous les formes les plus diverses, un rôle considérable dans l'évolution scientifique et philosophique de l'Occident. Le positivisme accepte l'héritage de ses prédécesseurs. Mais, en marquant à la théorie moléculaire sa place dans la science humaine, il lui fait subir au préa-
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lable une importante modification. 11 n'admet pas, comme les savants Tont conçu de tout temps et le conçoivent encore, que les molécules jouissent d'une véritable réalité objective, qu'elles existent réellement ; il ne voit dans la conception moléculaire qu'un puissant artifice logique, indispensable à la science abstraite en cosmologie. On juge tout ce que cette vue nouvelle élimine de divagations arbitraires.
La définition même, que l'on donne de la molécule, s'oppose à ce que son existence puisse être jamais établie, puisque, par ses dimensions infiniment petites, elle échappe nécessairement à tous nos moyens d'investigation. Tout ce que l'on peut dire d'elle, c'est quelle est Va7"tifLce indispensable pour penser à une propriété commune à tous les corps et à toutes les parties d'un même corps. Supposons que l'on recherche les lois de la pesanteur, et, par exemple, la loi de la chute des corps dans le vide, dans ce qu'elle a de fondamental, c'est-à-dire de commun à tous les corps et à toutes les parties d'un même corps. Pour cela, il faut faire abstraction des dimensions du corps et les considérer comme indéfiniment décroissantes : on est conduit ainsi à la molécule, et en découvrant la loi de la chute de la molécule, on découvre la loi fondamentale de la pesanteur. De même si nous voulons trouver ce qu'il y a de fondamental dans la loi de réchauffement et du refroidissement des corps, il faut faire abstraction non-seulement de la nature du corps, mais aussi de ses dimensions, c'està-dire chercher la loi de réchauffement et du refroidissement de la molécule. Tel est le vrai point de vue sous lequel il faut considérer cette institution fondamentale.
La science cosmologique purement abstraite devrait s'en tenir strictement à la molécule. Mais pour opérer le passage de l'abstrait au concret, c'est-à-dire de la théorie à l'application, on s'est trouvé obligé de considérer les corps eux-mêmeSj et cela a poussé les physiciens à instituer la notion abstraite de corps. On conçoit alors le corps comme composé de molécules, dont les diverses combinaisons peuvent donner lieu à tous les systèmes imaginables ; conception purement logique, nécessaire à nos déductions, mais ne comportant ni confirmation ni infirmation objective. En réalité, les corps réels ne sont jamais que des approximations des corps abstraits que suppose la science. Ainsi, le liquide mathématique, qu'imagine l'hydrostatique, consiste en un système de molécules liées entre elles, douées d'une mobilité infinie et si invariablement distantes les unes des autres que le volume total reste constant, quelles que soient les pressions qu'il supporte. Or il est certain qu'aucun liquide réel ne satisfait aux conditions d'une pareille définition^ et cependant les travaux des géomètres s'appliquent parfaitement à la pratique, parce que les liquides réels se rapprochent toujours plus ou moins du liquide mathématique.
Ce caractère purement logique de la conception moléculaire est tellement le seul vrai, que, suivant les diverses parties de la cosmologie^ on donne à ces molécules des propriétés différentes ou même contradictoires. Également pesantes pour le physicien, elles sont inégalement pesantes pour le chimiste.
En résumé, le positivisme, appréciant la valeur transitoire de la conception moléculaire, conçue comme une
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réalité objective, l'introduit définitivement dans la science humaine, à titre d'artifice logique, indispensable à la fondation de la cosmologie abstraite, mais en la restreignant rigoureusement à ce domaine et en l'éliminant d'une manière absolue des spéculations biologiques, où son rôle ne saurait être que perturbateur.
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