II
jusqu'à l'âge de trente-sept ans, et Platon étant mort, il se retira quelque temps auprès d'Hermias, tyran d'Atarné. C'est à cette époque, vers Tannée 343, qu'il fut appelé par Philippe, devenu roi de Macédoine, à faire l'éducation de son fils Alexandre. Cette liaison, unique en son genre et qui ne se reproduira probablement jamais, du plus grand des philosophes de l'antiquité, avec le futur vainqueur de l'Asie dura sept ans. Tout porte à croire, sans pour cela diminuer le génie propre du disciple, que l'influence du maître fut grande sur ce prince, qui voulut tout conquérir pour tout conserver et dont les premières idées, les premiers desseins, quelque pays qu'il parcourût, furent toujours, dit Montesquieu, de faire quelque chose qui pût en augmenter la prospérité et la puissance.
En 336, lors de Tavénement d'Alexandre au trône, il revint se fixer à Athènes et y fonda une école de philosophie dans le Lycée, gymnase situé à l'est de la ville. Là, il donnait ses leçons en se promenant dans les jardins, ce qui valut à sa doctrine le surnom de péripatétîque . Son école, comme sa voisine, l'école de Platon, et comme celle de Zenon, plus tard, étaient de pures écoles d'enseignement et ne présentaient, comme celle de Pythagore, aucune sorte d'organisation sociale et religieuse. Si nous osions comparer ces institutions à nos institutions modernes, nous dirions que c'étaient autant de Sorbonne^ avec cette différence capitale toutefois, que la doctrine était homogène et indépendante dans les leçons de l'Académie, du Portique ou du Lycée, tandis que chez nous on afiîrme à droite ce que l'on nie à gauche, et que l'État, dans sa prodigalité aveugle, paye le tout.
Après treize ans d'enseignement philosophique à Athènes, Aristote dut s'exiler, pour se soustraire aux poursuites d'un misérable prêtre qui l'accusait d'impiété. Il se retira à Ghalcis en Eubée, suivi par plusieurs de ses disciples et, en l'année 322, il y mourut, âgé de soixantedeux ans, de maladie suivant quelques-uns, empoisonné suivant Eumèle.
Son testament, que Diogène Laërce a conservé, nous le montre possesseur d'une très-grande fortune. Bien qu'elle lui vînt en partie de son père, médecin du roi de Macédoine, il est certain qu'elle s'était considérablement accrue par les dons d'Alexandre, qui, du fond de l'Asie, ne cessait d'envoyer à son maître toutes les choses rares ou curieuses qu'il jugeait devoir l'instruire ou l'intéresser. L'oeavre d'Aristote est évidemment redevable pour une part importante à cette munificence royale, qui seule, à une époque où il n'existait encore ni bibliothèques, ni collections, lui a permis de rassembler les livres et les matériaux de toute espèce qu'exigeaient ses difSciles constructions.
En mourant il laissa la direction de son école à Théophraste, le plus capable d'entre ses disciples de lui succéder, et qui, par la façon dont il remplit sa tâche, se montra en effet digne d'un tel honneur.
Pour compléter les quelques détails biographiques, malheureusement trop rares, que nous possédons sur ce grand homme, nous emprunterons à son historien quelques-unes des sentences qu'on lui attribue :
« On lui demandait ce que gagnent les menteurs, eu déguisant la vérité. Il leur arrive, dit-il, qu'on ne les croit pas, lors même qu'ils ne mentent point.
148 GRANDS TYPES DE l'hUMANITÉ.
« On lui reprochait d'avoir assisté un méchant homme. Je n'ai pas eu égard à ses moeurs, répondit-il, mais à sa qualité d'homme.
« Il disait à ses amis et à ses disciples que la lumière corporelle vient de l'air qui nous environne, mais qu'il n'y a que l'étude des sciences qui puisse éclairer l'âme.
« 11 disait que les sciences ont des racines amères, mais qu'elles rapportent des fruits doux.
« On lui demandait quelle différence il y avait entre un homme savant et un ignorant. Celle qu'il y a, dit-il, entre un homme vivant et un cadavre.
« Il répétait que la culture de l'esprit sert d'ornement dans la prospérité et de consolation dans l'adversité : de sorte que les parents qui font instruire leurs enfants, méritent plus d'éloges que ceux qui se contentent de leur avoir donné la vie seulement; au lieu qu'on doit aux autres l'avantai^e de vivre heureusement.
* Il définissait un ami en disant que c'était une âme qui animait deux corps.
« La philosophie nous sert, disait-il, à faire volontairement ce que d'autres font par la crainte des lois.
« Il appelait la justice une vertu de l'âme qui nous fait agir avec chacun selon son mérite, etc., etc., etc.. »
Beaucoup de ces sentences, comme celles que nous avons rapportées dans notre dernière leçon de Thaïes et des philosophes de l'école ionique, nous semblent puériles à force d'être évidentes. Il faut cependant considérer que les observations qu'elles contiennent^ ont demandé souvent à ceux qui les ont faites d'autant plus de génie qu'elles nous paraissent aujourd'hui plus simples et que ce n'est
APPRÉCIATIOÎs DE LA PHILOSOPHIE ANCIEKKE. 149
point sans raison qu'elles ont mérité à leurs auteurs l'admiration de leurs contemporains.
Il suffit de considérer la situation intellectuelle et sociale du monde grec, au moment où le philosophe naissait à Stagyre , pour juger à quel point cette situation comportait et réclamait même un Aristote, et comment, l'homme s'étant rencontré, elle dut lui tracer la tâche qu'il eut à remplir.
11 y avait alors près de trois siècles que le développement philosophique se poursuivait sans relâche.
La meilleure partie des efforts s'était concentrée jusquelà sur une tentative de systématisation objective, et la plupart des penseurs, de Thaïes à Démocrite, avaient prétendu trouver dans un principe matériel, unique ou multiple, l'explication première du monde. Une telle recherche était si peu capable d'aboutir qu'elle a pu se continuer jusqu'à nos jours, sans se trouver plus rapprochée du but qu'à son commencement. Aussi, bien avant même l'époque d'Aristote, une réaction s'était déjà opérée dans le mouvement intellectuel. Désespérant d'obtenir par cette voieaucun résultat sérieux, et reconnaissant d'autre part combien la vie morale était délaissée par cette sorte de spéculations purement objectives, quelques esprits faisant un pas en arrière, comme nous l'expliquerons bientôt, avaient fait rentrer dans leurs conceptions l'idée de Dieu, que les successeurs de Thaïes en avaient systématiquement exclue.
D'une part donc, impuissance de plus en plus manifeste et reconnue de la systématisation objective; d'autre part, retour nettement accusé, quoique sous une forme plus abstraite, vers la synthèse théologique.
150 GRANDS TYPES DE l'hUMANITÉ.
Pendant que ce mouvement s'effectuait dans le monde philosophique, un grand jorogrès s'était opéré dans toutes les autres branches de l'esprit humain. L'art avait donné à la Grèce ses plus admirables productions. Par les tragiques et les satiriques, par les fabulistes et les lyriques, la poésie avait accumulé sur l'étude de la nature humaine des matériaux d'une richesse incomparable, accrue encore par les efforts des sculpteurs et des peintres. La science s'était développée avec plus de lenteur, mais ses progrès avaient été continus, et chaque jour elle étendait son domaine. Elle avait commencé avec Thaïes par quelques notions géométriques et astronomiques, et par ses successeurs elle tentait déjà d'embrasser dans ses recherches les phénomènes de la physique et jusqu'à ceux de la biologie. Il n'y avait encore là en vérité qu'une ébauche grossière, ne méritant qu'imparfaitement le nom de science ; mais cependant la quantité des matériaux amassés sur ces points était telle qu'un homme de génie pouvait déjà faire jaillir quelque conception puissante de ces éléments. De toute façon il y avait pour le philosophe une source féconde de méditations utiles dans le spectacle du magnifique effort intellectuel accompli par tous ces penseurs.
Enfin l'impulsion même imprimée au mouvement social ne devait pas être sans influence sur la direction qu'allait prendre la philosophie. Un siècle à peine séparait les Grecs de l'époque la plus glorieuse de leur histoire, celle où, dans un admirable élan de patriotisme, ils avaient su repousser l'invasion des Perses. On était dans cette période intermédiaire, à la fois brillante et tourmentée, de la civilisation grecque, qui va de Périclès à
Alexandre, où le spectacle navrant des luttes intestines se trouve comme effacé par celui de la plus splendide efflorescence mentale qu'ait connue le genre humain. Athènes, autour de laquelle s'étaient ralliés les peuples de la Grèce, menacée par les barbares, avait gardé la suprématie que son dévouement lui avait conquise, et, malgré l'issue si funeste pour elle de la guerre du Péloponèse, était demeurée le centre inébranlable où tout venait converger : arts, littérature, politique et philosophie.
Seule, sa situation éminemment favorable eût suffi d'ailleurs à lui procurer un tel rôle. Également distante de l'Épire et de la Messénie, ces deux extrémités de la Grèce, elle était assise sur la mer, comme pour tendre la main aux villes libres des colonies. Du promontoire voisin de Sunium on apercevait Geos et les Gyclades; et aucune des grandes cités grecques ne se trouvait aussi rapprochée des côtes de l' Asie-Mineure. Philosophes, artistes, rhéteurs, affluaient dans cette ville remplie des magnificences de Périclès, où tous les talents savaient rencontrer un public apte à les juger. Dans les gymnases richement entretenus par l'Etat aux portes d'Athènes, et qui s'appelaient l'Académie, le Gynosarge et le Lycée, les exercices du corps n'offraient qu'un délassement à ceux de l'esprit. Au sortir de la lutte ou de la course, les jeunes gens se pressaient sous les portiques ou sous les arbres autour des maîtres d'éloquence, de science et de philosophie : on courait à l'Académie entendre Platon; on allait bientôt suivre Aristote dans les jardins du Lycée.
Quel rôle une situation semblable imposait-elle au philosophe?
152 GRANDS TYPES DE l'hUMANITÉ.
S'il n'y avait pas à tenter un nouvel essai de synthèse objective après l'insuccès manifeste des précédents, devait-on davantage recommencer les élucubrations littéraires de Socrate et de Platon ? Devait-on accélérer après eux le retour du théologisme et prêter les mains à la construction d'un monothéisme prématuré? Évidemment non. Et cependant il fallait tenir compte des deux mouvements ; il fallait recueillir ce qu'il pouvait y avoir d'utile dans les résultats produits par la systématisation objective, sans toutefois retomber dans ses erreurs, et d'un autre côté donner satisfaction aux aspirations sociales et morales, tout en réduisant à son minimum la synthèse théologique.
De là une tentative de coordination métaphysique. Les .quelques lois alors découvertes étaient évidemment insutlisantes pour constituer une coordination positive, et à moins de s'en tenir au monde comme l'avait fait la synthèse objective, et de rejeter éternellement du cercle des spéculations humaines les diverses manifestations de l'homme et de la société, il fallait bien suppléer par un certain nombre de conceptions abstraites et arbitraires aux liens scientifiques qui manquaient encore. En repoussant le théologisme, on en conservait la base et les procédés ; on faisait de la métaphysique.
Aristote fut l'organe de cette vaste et nouvelle élaboration philosophique. 11 fut le philosophe par excellence de l'antiquité, comme Archimède en fut le savant, comme César en fut l'homme d'Etat. Savant, il le fut sans doute, comme en témoignent ses travaux en biologie et ses admirables découvertes sociologiques, mais le philosophe dis-
tança toujours le savant. En revanche il ne fut prêtre à aucun degré. Il ne pouvait l'être. L'immense opération intellectuelle, à laquelle il se consacrait, le prit tout entier. Il se préoccupa de connaître, de savoir, et, dans toutes les parties de cette science acquise, de mettre de l'ordre, d'instituer des relations ; mais il s'inquiéta peu d'appliquer ses connaissances à la création d'une morale, d'un culte, d'une religion. En étudiant le sentiment, il négligea les moyens propres à le conduire. En analysant avec une sagacité infinie les ressorts profonds de toute vie sociale, il parut oublier qu'il était possible de les modifier. Il est. comme l'a dit Dante, le prince de ceux qui savent. 11 cherche, en observant le monde, à le mieux connaître ; il ne tente pas de le réformer.
En cela, il faut le reconnaître, Aristote fut inférieur à Pythagore, le type le plus complet de l'antiquité. Savant, philosophe et prêtre, Pythagore eut l'audace de concevoir une société dirigée par les plus intelligents et les meilleurs, gouvernée par une sorte d'aristocratie intellectuelle et morale, initiée à tous les secrets de la science, dégagée de tout théologisme, et respectant dans la foule, placée au-dessous d'elle, des institutions polythéiques, qu'il eût été alors aussi imprudent qu'impraticable de vouloir détruire. A la vérité, l'œuvre eût réclamé, pour être menée à bonne fin, une suite ininterrompue de Pythagore. Car, dans cette première heure des spéculations scientifiques, alors qu'aucun système ne pouvait complètement échapper à l'arbitraire, il sufiîsait de quelques hommes médiocres et pervers pour faire une chose détestable de l'instrument le plus utile entre les mains
154 GRANDS TYPES DE l'hUMANITÉ.
d'un homme de génie. Un jour vint où une population, d'abord sympathique, mais devenue hostile à la longue, détruisit l'institut de Crotone et en massacra les disciples. On vit alors combien l'institution pythagoricienne était peu de chose sans Pythagore.
Eût-il été doué de l'aptitude nécessaire, Aristote ne pouvait recommencer la tentative avortée de son prédécesseur. Il demeura donc purement philosophe, et bornant son ambition au domaine intellectuel, laissa à d'autres le souci des améliorations sociales. Mais comme il n'existe point de synthèse partielle, surtout mentale, comme tout est connexe et solidaire dans le monde et l'humanité, il est arrivé qu'en négligeant le culte, le sentiment, la morale, il a fait oeuvre insuffisante et périssable. Sa coordination imparfaite est même contradictoire, puisqu'on faisant la part de la synthèse objective, c'est-à-dire en développant les idées de ses prédécesseurs sur les éléments constitutifs du monde, il a cependant reconnu l'irréductibilité des phénomènes supérieurs de la vie individuelle et sociale.
Cependant cette coordination, toute imparfaite et insuffisante qu'elle fût, a puissamment servi la philosophie et la science : \^ comme type même de coordination, par l'étonnante accumulation de matériaux qu'elle a embrassés; 2'^ com.vcie, doctrine transitoire; '2>^'^div\2i multiplicité et la profondeur des vues spéciales qu'elle contient sur la biologie, la sociologie et la morale.
Aristote s'est attaqué à toutes les parties de nos connaissances. Logique et métaphysique, cosmologie, biologie, art et sociologie, morale, il a tout étudié, tout ana-
Ijsé, tout étendu et tout enrichi. C'est, avant Auguste Comte, le cerveau le plus puissant qu'une tête liumaine ait contenu.
Nous suivrons dans l'examen des différents travaux du grand philosophe l'ordre dans lequel nous venons de les énoncer. L'étude de chacun d'eux en particulier, mieux qu'aucune appréciation de l'ensemble qu'ils constituent, nous permettra de juger à sa valeur celui qui les a produits. Rien, en effet, dans cette vaste et merveilleuse élaboration, ne représente en vérité une coordination, une synthèse, un ensemble ; on y chercherait vainement une de ces constructions, dont toutes les parties sont dans une mutuelle dépendance et se prêtent un mutuel appui. Le seul lien qui fait un tout de cette oeuvre immense est purement logique. C'est dans les méthodes d'investigation, c'est dans les procédés de déduction, c'est dans les notions abstraites de la métaphysique, qui, pour l'auteur, n'est qu'une philosophie première, que réside l'enchaînement de toutes ces parties distinctes. Aussi chercherons-nous le philosophe, non dans une systématisation qu'il n'a point faite et ne pouvait faire, mais dans l'ordre qu'il s'est efforcé d'introduire dans toutes les parties de ce chaos qui constituait la science quand il apparut.
APPRÉCIATION DE l'œUYRE d'aRISTOTE
1^ Métaphysique et Logique. — Si l'on devait juger des choses uniquement par le bruit qu'elles font dans le monde, par les admirations plus ou moins ardentes qu'elles
suscitent, par les orages qu'elles provoquent, rien évidemment ^ dans l'œuvre d'Aristote, ne saurait être mis audessus de ces deux livres. Nulle part, cependant, Aristote n'a plus complètement échoué.
Sa métaphysique est une tentative de philosophie première. On sait qu'à la philosophie première , telle que nous l'entendons aujourd'hui, est réservée l'étude des lois universelles qui, dans leur généralité, embrassent tous les ordres de phénomènes et dominent toutes les lois spéciales dont l'ensemble compose la science. Auguste Comte a fixé à quinze le nombre de ces lois. Mais une création qui était possible dans notre siècle, ne Tétait pas au temps d' Aristote. Elle exigeait pour condition première qu'une investigation assez prolongée des phénomènes naturels eût permis deles classer, c'est-à-dire de les répartir depuis les plus simples jusqu'aux plus compliqués, dans un certainnombre de groupes spéciaux qui s'appellent la mathématique, l'astronomie, la physique, la chimie, la biologie, la sociologie et la morale. Ce n'est qu'après avoir étudié les lois propres à chacune de ces divisions de la science, qu'on pouvait s'élever à l'intelligence de celles qui s'appliquent à toutes indifféremment. Il est évident qu'Aristote ne pouvait concevoir rien de semblable ; car s'il a plus ou moins cultivé toutes les parties du domaine abstrait, s'il a même été le premier à s'aventurer dans plusieurs, nous ne devons pas oublier que la notion de loi lui est demeurée toujours inconnue. Sa métaphysique ou sa philosophie première, connue on voudra, consiste principalement dans une exposition analytique des attributs essentiels propres à tous les êtres. Ces attributs, qu'il appelle catégories, seraient au
nombre de dix : la substance, la quantité, la qualité, la relation, le lieu, le temps, la situation, la iwssessioyi, V action, la passion. Ces dix attributs sont autant d'aspects sous lesquels tous les phénomènes quelconques peuvent être abstraitement considérées; mais là s'arrête leur valeur propre et nous ne saurions consentir à suivre Aristote dans les théories plus ou moins ingénieuses auxquelles il s'est livré à leur égard.
A la question des attributs essentiels des êtres se rattache nécessairement celle de l'être primitif et de ses propriétés ; c'est donc l'un des objets de la Métaphysique. Le Dieu d'Aristote est un vrai Dieu constitutionnel. Il est l'intelligence parfaite, l'activité pure et indépendante, la félicité la plus accomplie, la fin de la nature, etc. Mais à travers ces compliments, il est aisé de voir qu'on l'eût bel et bien passé sous silence, s'il n'eût fallu quelqu'un pour donner au monde, comme on l'a dit, la chiquenaude initiale. Ce service rendu, il est devenu inutile et on l'a relégué dans sa perfection.
Toutes ces spéculations nous présentent aujourd'hui un intérêt si médiocre, que les quatorze livres de la Métaphysique pourraient être anéantis, sans qu'Aristote, pour cela, nous apparût moins grand. Cependant devons-nous négliger au même degré toutes les parties de cette œuvre, que son auteur comptait sans doute parmi ses plus considérables, et que la scolastique devait un jour porter si haut? N'est-il rien dans ces pages qui mérite vraiment d'échapper à l'oubli? Nous serions injustes si nous ne reconnaissions qu'un livre au moins est digne de toute attention et ne cessera d'être consulté avec fruit par ceux
qu'intéressent la philosophie et son histoire : c'est le premier. Ce livre est composé de trois parties. Dans la première, l'auteur cherche à déterminer ce qu'est la science en général et il tente d'établir, avec une profondeur de vues vraiment remarquable, la différence qui existe entre V abstrait et le concret, ou, si l'on veut, entre la théorie et la pratique; dans une seconde, il démontre que la philosophie est la science par excellence ; dans la troisième, enfin, il rappelle avec une méthode et une clarté parfaites les opinions des philosophes qui l'ont précédé.
En demandant à Aristote une définition de la science et une conception de l'abstrait et du concret, nous ne pouvons évidemment exiger de lui une précision que notre siècle seul a pu atteindre dans de tels sujets. C'est assez qu'il ait vaguement entrevu la vérité et nous ait mis sur la voie pour la découvrir. Pour bien saisir la pensée du philosophe, il faut attacher aux mots qu'il emploie le sens qu'il lui convient de leur donner et non celui que nous leur attribuons ordinairement. Ainsi les expressions à^art et de science ne semblent faire qu'un dans sa pensée, et l'expression à' expérience , qu'il leur oppose, semble désigner la pratique que nous opposons, nous, à la théorie. Citons le passage :
« C'est de la mémoire, dit Aristote, que pour les hommes provient Vexpérience. En effet, plusieurs souvenirs d'une même chose constituent l'expérience. Or l'expérience ressemble presque, en apparence, à la science et à l'art. C'est par l'expérience que la science et l'art font leurs progrès chez les hommes. Inexpérience, dit Polus, et avec raison, a créé l'art, l'inexpérience marche à
V aventure. L'art commence lorsque, d'un grand nombre de notions fournies par l'expérience, se forme une seule conception générale qui s'applique à tous les cas semblables. Savoir que tel remède a guéri Gallias attaqué de telle maladie, qu'il a produit le même effet sur Socrate et sur plusieurs autres pris individuellement, c'est de l'expérience ; mais savoir que tel remède a guéri toute la classe des malades atteints de telle maladie, les pituiteux, par exemple, ou les bilieux, ou les fiévreux, c'est de l'art. Pour la pratique, l'expérience ne semble pas différer de l'art, et l'on voit même ceux qui n'ont que l'expérience atteindre mieux leur but que ceux qui ont la théorie sans l'expérience. C'est que l'expérience est la connaissance des choses particulières, et l'art, au contraire, est celle du général. Or, tous les actes, tous les faits sont dans le particulier Si donc quelqu'un possède la théorie sans
l'expérience, et que, connaissant le général, il ignore le particulier qui y est contenu, celui-là se trompera souvent dans le traitement de la maladie. Car, ce qu'il s'agit de guérir, c'est l'individu. Toutefois, la connaissance et l'intelligence, suivant l'opinion commune, sont plutôt le partage de l'art que de l'expérience, et les hommes d'art passent pour être plus sages que les hommes d'expérience, car la sagesse, chez tous les hommes, est en raison du savoir. C'est parce que les uns connaissent la cause et que les autres l'ignorent. En effet, les hommes d'expérience savent bien que telle chose est, mais ils ne savent pas pourquoi elle est; les hommes d'art, au contraire, connaissent le pourquoi et la cause. Aussi bien pensons-nous que les chefs des ouvriers, de quelque travail qu'il s'agisse, ont
160 GRANDS TYPES DE l'hUMANITÉ.
plus de droit à nos respects que les manœuvres ; qu'ils ont plus de connaissances et qu'ils sont plus savants, parce qu'ils savent les causes de ce qui se fait ; tandis que les manœuvres ressemblent à ces êtres inanimés qui agissent, mais sans connaissance de leur action, le feu, par exemple, qui brûle sans le savoir. Ce qui donne la supériorité du savoir aux chefs des ouvriers, ce n'est pas leur habileté pratique, c'est qu'ils possèdent la théorie et qu'ils connaissent les causes. Ajoutez que le caractère principal de la science, c'est de pouvoir se transmettre par l'enseignement. Aussi, dans l'opinion commune, l'art, plus que l'expérience, est de la science ; car les hommes d'art peuvent enseigner, et les hommes d'expérience ne le peuvent pas. D'ailleurs, aucune des notions sensibles n'est à nos yeux le vrai savoir, bien qu'elles soient le fondement de la connaissance des choses particulières. Mais elles ne nous disent le pourquoi de rien : par exemple, elles apprennent que le feu est chaud, mais seulement qu'il est
chaud.
« Ce n'est donc pas sans raison que celui qui le premier inventa un art quelconque au-dessus des vulgaires notions des sens, fut admiré par les hommes ; non pas seulement à cause de l'utilité de ses découvertes, mais à cause de sa science et parce qu'il était supérieur aux autres. Les arts se multiplièrent, les uns s'appliquant aux nécessités, les autres aux agréments de la vie ; mais toujours les inventeurs de ceux-ci furent regardés comme supérieurs à ceux des autres, parce que leur science n'avait pas l'utilité pour but. Tous les arts dont nous parlons étaient inventés, quand on découvrit ces sciences qui ne s'appliquent ni aux
plaisirs, ni aux nécessités de la vie. Ce fut dans les lieux où les hommes pouvaient jouir du repos qu'elles naquirent d'abord. Les mathématiques farent inventées en Egypte, car, dans ce pays, on laissait un grand loisir à la caste des prêtres. »
Tout cela très-certainement n'a pas encore cette netteté parfaite que nous recherchons par dessus tout dans les spéculations de cette nature ; mais n'y trouvons-nous pas un exemple intéressant et remarquable des premiers tâtonnements du génie philosophique, faisant effort pour préciser et exprimer une conception qui n'est encore qu'entrevue.
Après avoir ainsi distingué entre la science et l'expérience, il montre qu'entre toutes les sciences, la philosophie tient le premier rang ; il la définit la science des pt'emiers principes et des premières causes et en fciit ce magnifique éloge : « Si les premiers philosophes philosophèrent pour échapper à l'ignorance^ il est certain qu'ils poursuivaient la science uniquement pour savoir et non en vue de quelque utilité. C'est pour elle-même^ c'est pour elle seule que nous étudions la philosophie. De même que nous appelons homme libre celui qui s'appartient et qui n'a pas de maître, de même cette science, seule entre toutes les sciences, peut porter le nom de libre. Celle-là seule, en effet, ne dépend que d'elle-même. Aussi pourrait-on ajuste titre regarder comme plus qu'humaine la possession de cette science. Car la nature de l'homme est esclave par tant de points, que Dieu seul, pour parler le langage de Simonide, devrait jouir de ce beau privilège. Toutefois il est
indigne de l'homme de ne pas chercher la science à laquelle II. Il
rUQg GRANDS TYPES DE l'hUMANITÉ.
il peut atteindre. Si les poètes ont raison, si la divinité est iCapable de jalousie, c'est à l'occasion de la philosophie surtout que cette jalousie devrait naître, et tous ceux qui s'élèvent par la pensée devraient être malheureux. Mais il n'est pas possible que la divinité soit jalouse, et les poètes, dit le proverbe, sont souvent menteuf^s. »
Nous ne voudrions pas affirmer qu'Aristote ne se permet point quelque raillerie dans ce passage. Quoi qu'il en soit, lorsqu'il croit avoir assez défini la nature de la science dont il s'occupe, et le but de l'étude qu'il commence, il termine les considérations générales, qui forment le premier livre de son traité, par l'exposé impartial des opinions émises . par ceux qui l'ont précédé. Le premier, il donne là un exemple que les philosophes et les savants ne devraient se lasser d'imiter, mais que seuls jusqu'ici les plus éminents d'entre eux ont suivi. ÂrchimèJe après Aristote parmi les anciens, Leibnitz, Lagrange, Bichat, Comte parmi'les modernes, n'ont jamais oublié de pratiquer cette revue du passé, qui est moins encore un acte de probité vulgaire de leur part, qu'une manière habile de préparer le lecteur à la connaissance de leurs travaux et à la juste appréciation des progrès qu'ils ont accomplis. Nous ne pourrons que renvoyer à la Métaphysique môme ceux qui seraient désireux de connaître cette histoire de la philosophie antique, où toutes les écoles grecques, depuis celles de Thaïes et de Pythagore jusqu'à celles d'Anaxagore et de Platon, se trouvent analysées, critiquées et jugées. Tout ce que nous savons des premiers essais de l'esprit humain , brisant les liens de la théologie , est contenu dans ces pages. Elles seules nous l'ont conservé. C'est
assez dire combien elles sont précieuses et de quel respect nous devons entourer un tel monument.
A côté de la Métaphysique d'Aristote et sur le même plan, nous devons placer sa Logique. Quelque sympathie que provoque l'audace d'une semblable tentative, et quelque profonde qu'ait été l'inlluence qu'elle a exercée en son temps il faut reconnaître qu'elle a encore plus radicalement échoué que la précédente. Aristote^ dans sa Logique, a moins cherché à donner une théorie générale de la méthode déductive qu'une théorie particulière de la déduction ; il s'est malheureusement heurté dans cette voie à des difficultés qu'il était aussi incapable de soupçonner que de vaincre.
Déduire n'est au fond que transfonner, c'est-à-dire dégager explicitement d'une certaine chose une autre chose qui y était implicitement contenue. Une proposition se trouve comme cachée dans une autre proposition : l'en faire sortir, la mettre au jour, est le propre de la déduction. Mais existe-t-ilj comme l'a dit Aristote, certains procédés qui, convenablement employés, permettent d'arriver à un tel résultat ? En aucune façon. Déduire est une aptitude distincte et irréductible de notre cerveau, très-peu développée chez la plupart des hommes, et le nom de méthode déductive indique simplement l'enseaible des procédés que notre cerveau a construits dans les différents cas qui se sont présentés.
En veut-on des exemples ? Empruntons-les aux mathémathiques, où l'invention cérébrale s'est si merveilleusement exercée.
On établit par induction que le plus court chemin d'un point à un autre est une ligne droite, et on établit égale-
164 GRAISDS TYPES DE l'iIUMANITÉ.
ment par induction que la plus courte distance d'un point aune droite est la p)erpendicidaire abaissée de ce point 5wr la dï^oite.
Hé bien ! on eût pu se dispenser de recourir à l'expérience pour découvrir cette seconde proposition, attendu que l'on a trouvé un procédé déductif qui permet de la dégager directement de la première. On détermine sur le prolongement de la perpendiculaire, abaissée d'un point donné sur une droite donnée, un point situé à une égale distance de cette droite ; et l'on mène ensuite sur celle-ci, en partant du point donné, une oblique quelconque, dont on joint le pied au point pris sur le prolongement de la perpendiculaire. Cela fait, il suffit de rappeler les conditions d'égalité des triangles, en même temps que leurs conséquences et le principe que le plus court chemin d'un point à un autre est une ligne droite, pour achever la démonstration.
Prenons un cas plus compliqué. De ce théorème, la somme des angles d'un triangle est égale à deux angles droits on a fait sortir celui-ci : V angle inscrit dans une demi-circonférence est égal à un angle droit. C'est à Thaïes que nous sommes redevables de cette déduction, et l'on jugera si c'était chose facile, en songeant qu'il dut pour cela : l*' imaginer de joindre le sommet de l'angle droit au centre de la circonférence; 2^ s'appuyer, d'une part sur la propriété qu'ont les angles à la base des triangles isocèles d'être égaux; d'autre part sur une propriété directement déduite de son premier théorème, à savoir que V angle extérieur d'un triangle est égal à la somme des deux angles intérieurs opposés. Voilà de véritables déductions.
Est-ce là ce que nous propose Aristote? Mais on sait que toute sa logique n'est jamais parvenue à fabriquer un géomètre et que l'homme le plus versé dans ses syllogismes peut n'être qu'unpitoyableraisonneur. Les exemples, surlesquels il s'appuie ne sont que de simples explications delà valeur des mots, de pures combinaisons verbales, où l'on cherche vainement la déduction. Il y a quelque puérilité dans ces jeux d'esprit. La tentative d' Aristote était et demeure encore au-dessus de toute puissance cérébrale humaine. Elle ne pouvait réussir.
Nous avons peu de choses à dire de ses travaux en cosmologie. Il s'est occupé d'astronomie, de physique, de chimie, de météorologie, et fut aussi versé qu'homme de son temps dans l'étude à peine née des mathématiques. Mais toute cette partie de son œuvre, malgré les vues justes et profondes qu'on y rencontre, n'offre plus guère aujourd'hui qu'un intérêt historique, et peut être négligée sans péril par le philosophe aussi bien que par le savant.
Seul entre tous, un de ces nombreux traités mérite de fixer l'attention ; c'est celui qui s'occupe de la création et de la destruction des choses, c'est le traité des éléments, que l'on peut considérer comme le fondement même de la chimie abstraite. Les molécules d'Empédocle étaient insuffisantes. Aucune véritable chimie ne pouvait surgir, tant que l'on considérait les corps comme iso^nères, tant que l'on ne voyait entre eux de différences, que de simples différences géométriques. Aristote en professant, après Démocrite et Leucippe il est vrai, mais avec une autorité qu'ils n'avaient pas, qu'un élément unique ne pouvait rendre compte de la constitution du monde, qu'il existait plusieurs éléments
irréductibles et que leur nombre était au moins de quatre, Aristotea jeté les bases de cette science nouvelle, qui, après une incubation prolongée, devait, avec le moyen âge^ sous le nom d'Alchimie, prendre un si rapide essor.
Nous trouvons ici une confirmation nouvelle de cette éclatante vérité, à laquelle tant de faux savants refusent de se rendre, que toutes les vues fondamentales, que tous les grands procédés qui ont servi à effectuer les plus importantes d'entre les découvertes scientifiques, sont l'œuvre presque exclusive des philosophes. C'est Aristote qui fonde la chimie par sa conception des éléments et la biologie par sa théorie abstraite de la vie; ce sera Descartes qui créera la géométrie analytique; ce sera Leibnitz qui trouvera le calcul infinitésimal. Aucun progrès véritablement sérieux^ même dans le détail, ne peut être accompli par des intelligences insuffisamment versées dans la connaissance de l'ensemble; la science la plus spéciale ne saurait s'élever, si elle n'est cultivée avec quelque peu de philosophie.
C'est surtout dans l'étude de la Biologie, où nous allons le suivre , qu'éclate l'incontestable supériorité d'Aristote aussi bien sur ceux qui l'ont précédé que sur ceux qui l'ont suivi. On peut dire en toute vérité que sa synthèse des phénomènes biologiques a vaincu le temps et n'a été surpassée que de nos j<jurs par la coordination opérée par Auguste Comte et placée par lui dans le premier volume de sa Politique. Tous ceux qui, depuis Aristote, ont entrepris de systématiser cette partie de la science, depuis Galien jusqu'à Bichat, ou bien se sont courbés devant son génie et humblement se sont faits disciples et imi-
tateurs, ou bien ont tenté de secouer le joug-, mais, en so révoltant, ont échoué.
Aristote le premier, a embrassé la biologie dans son ensemble; le premier, il a reconnu et déterminé les grandes divisions que son étude rend indispensables ; le premier, il a apporté dans de telles recherches le plan et la méthode qui convenaient. Il a considéré les animaux tant au point do vue statique ou anatomique, qu'au point de vue dynamique ou physiologique; il a donné l'ébaiiche d'une théorie des milieux; il a tenté une classification. Il n'existe donc pas dans cette vaste synthèse une question de quelque importance qu'il ait laissée dans l'ombre et négligé d'aborder.
Il nous reste un grand nombre des ouvrages qu'il a écrits sur les différentes parties delà Biologie. En première ligne nous placerons le Traité de Vàme, où est exposée sa théorie abstraite de la vie; et à la suite, ce qu'on a appelé les parva naturalia, qui comprennent les œuvres secondaires et forment une sorte de complément au traité fondamental. Ce sont les petits traités : De la sensation et des choses sensibles^ De la Mémoire et de la Réîniniscence , Du Sommeil et de la Veille, Des Rêves, De la Divination dans le sommeil, Du Princijoe général du mouvement dans les animaux, De la Longévité et de la Brièveté de la vie, De la Jeunesse et de la f-'leillesse, De la Vie et de la Mort, De la Respiration. Enfin, c'est dans le Traité des Animaux que se trouve un essai de classification, qui est un des monuments les plus admirables qu'ait, produits le génie de l'observation pure.
Dans cette liste déjà longue des travaux biologiques du grand philosophe, et cependant incomplète, puisque nous
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n'y faisons pas entrer ceux que le temps n'a pas conservés, deux ouvrag-es nous intéressent d'une façon particulière et méritent que nous les analysions avec soin : ce sont les Traités de VAme et des Animaux. Ils résument l'œuvre dans son ensemble et suffisent à faire convenablement apprécier Aristote biologiste.
Le Traité de l'âme, comme nous l'avons dit, contient une théorie abstraite delà vie. Aristote s'y efforce de déterminer les conditions générales de l'existence, telles qu'elles se retrouvent dans tous les êtres et indépendamment de tout être en particulier. C'est une véritable systématisation de la biologie. Il suffit d'ailleurs de jeter les yeux sur le plan suivi par le philosophe pour reconnaître qu'un ordre aussi parfait ne peut résulter que de la plus large vue d'ensemble. Consultons le contenu de ces trois livres :
Dans le premier il pose les différentes questions dont l'étude va faire le sujet de son ouvrage^ et, suivant l'habitude que nous avons déjà signalée, il examine^ en les critiquant, les théories antérieurement émises;
Dans le second livre il traite de la Nutrition et de la Sensibilité ;
Dans le troisième et dernier, de Y Imagination, de V Intelligence et de la Locomotion.
Avant d'analyser en détail chacune de ces trois parties, nous ferons observer qu'il ne pouvait établir entre elles une succession plus convenable et plus judicieuse. Luimême nous en donnera tout à l'heure les raisons.
Nous retiendrons peu de chose du premier livre. Aristote, critiquant ses prédécesseurs dans leurs théories sur l'âme, nous 'entraîne à leur suite dans des ténèbres dont on
a hâte de sortir. Nous nous garderons bien d'y faire pénétrer nos- auditeurs. Sur les quatre chapitres dont ce livre se compose, les trois derniers sont entièrement consacrés à cette étude historique, et le premier à des généralités peu claires, avouons-le, et peu intéressantes, sur l'importance et la difficulté de l'histoire de l'âme, sur la méthode à suivre dans son étude, sur l'étendue qu'elle comporte, sur les rapports qu'elle affecte avec les autres sciences, telles que la physique, la mathématique et la philosophie, enfin sur l'union de l'âme et du corps. Çà et là cependant brillent déjà de magnifiques éclairs et sur le dernier point en particulier, nous parlons de l'union de l'âme et du corps, on peut constater qu'Aristote est plus avancé que bon nombre de physiologistes nos contemporains. Écoutons-le :
« L'âme, dit-il, dans la plupart des cas, ne semble ni éprouver, ni faire quoi que ce soit sans le corps; et, par exemple, se mettre en colère^ avoir du courage, désirer et en général sentir. La fonction qui semble surtout propre à l'âme, c'est de penser; mais la pensée même, qu'elle soit d'ailleurs une sorte d'imagination, ou qu'elle ne puisse avoir lieu sans imagination, ne saurait jamais se produire sans le corps. Si donc l'âme a quelqu'une de ses affections ou de ses actes qui lui soit spécialement propre, elle pourrait être isolée du corps; mais, si elle n'a rien qui soit
exclusivement à elle, elle n'en saurait être séparée
Toutes les modifications de l'âme semblent n'avoir lieu qu'en compagnie du corps; courage, douceur, crainte, pitié, audace, joie, haine et amour. Simultanément à toutes ces affections, le corps éprouve aussi une modification. Ce qui le montre bien, c'est que si parfois, même sôus le coup
170 GRANDS TYPES DE l'hUMANITÉ.
d'affections violentes et parfaitement claires, on ne ressent ni excitation ni crainte, parfois aussi on est tout ému d'affections faibles et obscures, lorsque le corps est irrité et qu'il est dans l'état où le met la colère. Ce qui peut rendre ceci plus évident encore, c'est que souvent, sans aucun motif réel de crainte, on tombe tout à f^ut dans les émotions d'un homme que la crainte transporte; et, si cela est vrai, on peut affirmer évidemment que les affections de l'âme sont des raisons matérielles. Par suite, des expressions telles que celles-ci : se mettre en colère, signifient un mouvement du corps qui est dans un tel état, ou un mouvement de telle partie du corps^ de telle faculté du corps, causé par telle chose et ayant telle fin. Voilà pourquoi c'est au physicien d'étudier l'âme »
Dans le même ordre d'idées nous citerons encore ce passag-e qui termine le troisième chapitre du même livre :
« Du reste, cette théorie de Timée est erronée aussi bien que la plupart de celles qu'on a données sur l'âme, en ce qu'on unit l'âme au corps dans lequel on la place, sans avoir en outre déterminé comment est le corps et pour quelle cause il est ainsi fait. C'est là cependant un point très-nécessaire; car cette association est cause que l'un agit et l'autre souffre, que l'un est mû et que l'autre meut, rapports de réciprocité qui ne se trouvent point du tout entre les premiers êtres venus. D'autres aussi bornent leurs efforts à dire ce qu'est l'âme, sans dire un mot du corps qui doit la recevoir, comme s'il était possible, ainsi que le veulent les fables pythagoriciennes, que la première âme venue entrât au hasard dans le premier corps venu. Chaque cho'se, au contraire, paraît avoir une espèce et une
forme qui lui sont propres; et c'est absolument comme si l'on prétendait que l'architecture peut se mêler de fabriquer des instruments de musique. Loin de là, il faut que l'art se serve de ses instruments propres, et que l'âme se serve du corps. »
Le second livre s'ouvre par une définHion de Vàme et se continue par la théorie de la nutrition et de la sensibilité. Quant à la définition de l'àme qui occupe tout le chapitre premier, il est plus facile peut-être de la soupçonner que de la saisir. Aristote semble se perdre lui-même dans ses propres développements, et lui-même l'avoue de bonne gt âce quand il dit, en terminant, que « tout ce qui précède ne peut être pris que comme une simple esquisse. » S'il est permis de préciser sa pensée en la résumant, il paraît admettre que l'âme est l'essence du corps, qu'elle est dans le corps, suivant son expression, comme le pilote sur le vaisseau ; en d'autres termes, qu'en elle résident les conditions mêmes de l'existence, en un mot, qu'elle est la vie. Aristote est donc amené à définir la vie, et là, il est vraiment admirable ; il devient sur-le-champ aussi clair et aussi précis qu'il a été confus jusqu'alors. « Parmi les corps naturels, les uns, dit-il^ ont la vie, les autres ne l'ont pas; et nous entendons par la vie ces trois faits : se nourrir par soi-même, se dévelojjper et périr. » 11 faut aller jusqu'à Blainville , c'est-à-dire jusqu'à nos jours, pour trouver une définition meilleure, une définition plus fondamentale, plus complète, une définition qui ne s'adresse pas seulement à tout être vivant, végétal ou animal, pris dans son ensemble^ mais à toutes les parties de cet être.
172 GRANDS TYPES DE l'hUMANITÈ.
Au chapitre suivant, le philosophe va développer sa pensée en présentant sous une forme nouvelle la définition qu'il a donnée : « Nous disons donc , écrit-il, pour commencer toute cette étude, que l'être animé se distingue de l'être inanimé, parce qu'il vit. Mais vivre ayant plusieurs sens, pour affirmer d'un être qu'il vit , il nous suffit qu'il y ait en lui une seule des choses suivantes : V intelligence, la sensibilité, le mouvement et le rejoos dans l'espace, et aussi ce mouvement à' accroissement et de dépé7^issement, qui constitue la niitrition. » Au fond, la définition nouvelle est contenue dans la précédente, et ne fait que l'expliquer; car, si l'être vivant doit, par définition^ se nourrir, se développer et périr, c'est qu'il porte en lui-même certaines facultés que le corps inanimé ne possède pas. Le tout était de déterminer le nombre et l'espèce de ces facultés. C'est ce qu'a fait Aristote avec une précision, qu'un génie tel que le sien pouvait seul atteindre. Il a fait plus, il a opéré, ce qui était essentiel, un classement entre ces diiférentes facultés. Il a montré qu'elles n'ont point toutes une valeur égale , que certaines peuvent manquer chez certains êtres, qu'une seule, la plus élémentaire, suffit à l'existence d'un grand nombre, et que les autres ne sont que des perfectionnements, qui mettent plus ou moins haut dans l'échelle des êtres celui qui en jouit. « C'est que cette fonction, dit-il en parlant de la nutrition, peut subsister indépendamment de toutes les autres, tandis qu'il est impossible que sans elle les autres subsistent dans les êtres mortels. Cela est de toute évidence pour les plantes, qui n'ont pas d'autre puissance de l'âme que celle-là ; et c'est par ce principe que la vie appartient aux êtres qui
vivent. Mais ce qui constitue surtout l'animal, c'est la sensibilité. Ceux-là même, parmi les êtres, qui ne sont pas doués de mouvement et qui ne changent pas de place, s'ils ont cependant la sensibilité, n'en sont pas moins appelés des animaux; et nous ne disons pas simplement qu'ils vivent. Le premier sens qui appartient à tous les animaux, c'est le toucher, et de même que la nutrition peut s'isoler du toucher et de toute sensibilité, de même le toucher peut s'isoler de tous les autres sens. Nons appelons faculté de nutrition cette partie de l'âme qui est commune aux plantes elles-mêmes ; mais tous les animaux sans exception paraissent avoir le sens du toucher.
« L'âme est le principe des facultés suivantes et se trouve définie par elles : la nutrition, la sensibilité, la pensée et le mouvement. Chacune de ces facultés est-elle l'âme, ou seulement une partie de l'âme? et si c'est une partie, estce de façon qu'elle soit séparée seulement pour la raison,
ou bien aussi séparée matériellement? Au point de vue
de la raison, elles sont différentes évidemment; car c'est tout autre chose d'être sensible et d'être pensant , parce que sentir et juger sont choses très-différentes. Et de même pour chacune des facultés qu'on vient de nommer. Certains animaux les ont toutes, d'autres n'en ont que quelques-unes, d'autres n'en ont qu'une seule. C'est là ce qui constitue leur différence, et nous verrons plus fard quelle en est la cause. Mais il se passe quelque chose d'à peu près pareil pour les sens. Certains animaux les ont tous ; d'autres n'en ont que quelques-uns ; d'autres enfin n'en ont qu'un seul, et c'est alors le plus nécessaire de tous, le toucher. »
174 GRANDS TYPES DE l'hUMANITÉ.
Enfin, il donne une forme plus systématique encore à sa pensée dans le paragraphe final du chapitre trois, où il examine ce qu'il appelle la loi de cette succession : « Sans nutrition, point de sensibilité; mais la nutrition dans les plantes est séparée de la sensibilité. D'autre part, sans le toucher, aucun des autres sens n'existe. Mais le toucher peut existersans les autres : ainsi beaucoup d'animaux n'ont ni la vue, ni l'ouïe, et sont tout à fait privés du sens de l'odorat. Parmi les êtres doués de sensibilité, les uns possèdent la locomotion, à" 3i\xives ne l'ont pas. Enfin très-peu d'animaux ont le raisoiuiement et la pensée. Ceux qui, parmi les êtres périssables, ont le raisonnement, ont aussi toutes les autres facultés ; mais ceux qui n'en ont qu'une n'ont pas le raisonnement. En outre, les uns sont dénués même de l'imagination, tandis que d'autres ne vivent que par elle. »
On remarquera qu'Aristote ne donne pas à la locomotion, dans ce dernier passage, la place qu'il lui avait assigné dans le précédent. Ici, elle se trouve placée entre la sensibilité et l'intelligence ou le raisonnement^ tandis que plus haut elle formait le dernier terme de la série. La raison de ce déplacement est facile à saisir. Dans le dernier cas, Aristote étudie la succession telle qu'elle se présente dans l'ensemble des êtres, et il est certain que chez un grand nombre, la locomotion est déjà trés-développée, quand l'intelligence est encore nulle, d'où cette place intermédiaire de la locomotion entre la sensibilité et l'intelligence. Dans le cas précédent, au contraire, Aristote classe ces différentes facultés chez celui qui les possède toutes, et dès lors, il les énumère dans l'ordre qui convient le mieux à
APPRÉCIATION DE LA PHILOSOPHIE ANCIENrsE. 175
leur étude, dans l'ordre de leur dépendance réciproque, dans l'ordre où le dernier rang appartient à celle qui n'est que la résultante de toutes les autres, c'est-à-dire à la locomotion.
C'est dans cet ordre, d'ailleurs^ que lui-même va étudier les différentes facultés de rame. Dans les huit chapitres qui terminent le second livre, il traitera de la nutrition et de la sensibilité, et dans le troisième livre, de l'intelligence et de l'activité.
N'espérons pas qu'Aristote, dans les questions toutes spéciales qui vont suivre, continuera d'être aussi heureusement inspiré qu'il l'a été jusqu'ici. Il y aurait, on en conviendra, quelque indécence à lui faire un crime de s'être égaré dans des sujets tellement difficiles, qu'aujourd'hui même, les savants ne sont d'accord sur aucun d'eux. Et cependant, nous sommes loin d'affirmer qu'en plusieurs points, les plus célèbres de nos spécialistes n'auraient pas à s'instruire auprès de lui, et qu'il ne domine pas encore et de très-haut beaucoup de ceux qui le dédaignent et l'ignorent.
Sa théorie delà nutrition, fort abrégée d'ailleurs, est ce qu'elle pouvait être, dans un temps où la chimie n'était pas encore constituée, c'est-à-dire naïve et obscure. En revanche, il donne grand soin à la théorie de la sensibilité, qui occupe à elle seule huit chapitres, et empiète même, on ne sait trop pourquoi, sur le troisième livre. Après quelques généralités assez confuses sur la sensibilité, il passe à l'objet sensible et aux sens. Tl donne tour à tour les théories de la vision, de Vaudiiion, de l'odorat et du goût, et finalement celle à\x toucher. Chemin faisant, il se livre à
176 GRANDS TYPES DE l'hUMANITÉ.
des comparaisons intéressantes et souvent profondes entre les degrés divers de développement, de finesse, de précision, propres à chacun des sens , et ii cherche s'il n'y a pas lieu de les classer. Il établit même un parallèle au sujet des appareils sensoriaux entre l'homme et les animaux. Tout cela ne pouvait évidemment dépasser les limites d'une ébauche grossière, et c'eût été miracle qu'un homme, au temps d'Aristote, eût rencontré juste dans une étude qui réclamait la découverte préalable des lois les plus importantes de la physique.
De toute cette partie, nous ne voulons citer qu'un passage, où l'on verra tout le bon sens de cet incomparable génie : il s'agit du toucher. Le toucher est-il un sens unique ou multiple? En l'absence de tout organe apparent, Aristote hésite et semble pencher pour la multiplicité, opinion que tous les physiologistes ses successeurs, jusqu'à Blainville et Aug. Comte, ont opiniâtrement repoussôe, et qui aujourd'hui même est loin d'être unanimement acceptée. Voici ce passage curieux : « Il y a doute, dit-il, pour savoir si le toucher est plusieurs sens, ou s'il est un sens unique, et quel est précisément l'organe qui touche l'objet tangible, et si c'est, ou non, la chair et les parties correspondantes dans les animaux qui n'ont pas de chair. Mais la chair n'est qu'un intermédiaire, et l'organe essentiel est quelque chose de tout ditférent qui est à l'intérieur... Tout sens ne paraît compter qu'une seule opposition par les contraires: ainsi la vue a le blanc et le noir, l'ouïe aie grave et l'aigu, le goût a l'amer et le doux. Mais dans le toucher, il y a plusieurs de ces oppositions : chaud et froid, sec et humide, dur et mou, et bien d'autres du même
genre. On peut, il est vrai, donner une certaine solution de cette difficulté, en disant que pour les autres sens aussi il y a plusieurs oppositions, comme, dans la voix, il y a non-seulement le grave et l'aigu, mais encore le fort et le faible, le rude et le doux, et tant d'autres nuances que présente la voix. On peut dire également qu'il y a des différences analogues pour la couleur. Mais on ne sait pas clairement quel est ici le sujet unique du toucher, comme on sait que c'est le son pour l'ouïe. » Il revient ensuite sur le point qu'il semble avoir résolu plus haut, à savoir, si c'est la chair même ou un organe intérieur qui perçoit, et il fait cette observation très-juste que , si l'on applique une membrane sur la peau, la sensation n'en est guère moins distincte, d'où il conclut que la peau ne saurait être qu'un intermédiaire, et que l'organe percepteur lui est sous-jacent. « Ainsi, ajoute-t-il, le corps est entre ce qui touche et les objets touchés, l'intermédiaire indispensable où se produisent plusieurs sens. * Et il termine par cet argument que nous renvoyons à ceux qui ne veulent voir qu'un sens dans le toucher : « Cette multiplicité de sens est bien manifeste dans le toucher de la langue; une même partie y sent à la fois et toutes les choses purement tangibles et les saveurs. Si les autres portions de la chair pouvaient avoir perception 'des saveurs , le goût et le toucher paraîtraient être un seul et même sens. Mais maintenant ce sont bien deux sens, parce qu'ils ne peuvent pas être pris réciproquement l'un pour l'autre. »
Aujourd'hui, une telle question ne fait plus doute, car, à défaut de preuves anatomiques qui manqueront longtemps encore, la physiologie pathologique est venue con-
firmer, jusqu'à l'évidence, les vues de Blainville et de Comte sur le nombre etTespèce des sens du toucher. Mais n'y a-t-il point déjà une étonnante pénétration de la vérité dans le doute émis par le penseur grec ?
Ce serait fatiguer nos auditeurs que d'insister longuement sur les théories de l'intelligence et de la locomotion qui terminent le traité de l'âme. La complication croissante des phénomènes ne permettait pas à l'auteur d'apporter dans un tel sujet la même réalité de vue que nous avons admirée dans les parties précédentes. La métaphysique devient en maint endroit prépondérante, et il y aurait autant de difficulté que d'ennui à analyser des conceptions où les mots tiennent trop souvent la place des idées. Nous nous bornerons donc à énoncer dans leur ordre les matières traitées par Aristote, et nous pourrons constater une fois de plus, en nous en tenant à cette vue d'ensemble et en négligeant les détails^, tout ce qu'il y avait de clairvoyance et de raison dans cet esprit. Il débute dans l'étude de l'intelligence parla théorie de V imagination, qu'il place comme un terme moyen entre la sensation et l'entendement, et com.bat l'erreur des philosophes, ses prédécesseurs et en particulier d'Empédocle, qui faisaient une même chose de la sensation et de la pensée. Il différencie très-justement la sensation de l'imagination et celle-ci de l'intelligence; il montre que l'imagination emprunte ses matériaux à la sensation, mais subsiste et l'exerce en dehors d'elle, comme cela arrive, dit-il, quand on ferme les yeux ou quand on rêve. Il observe en outre que ce mot d'imagination, bien qu'emprunté au mot image, doit s'appliquer au rappel de toutes les sensations quelconques et non pas seulement à
celles de la vue, qui ne lai donnent leur nom que par ce qu'elles sont les plus importantes.
Aristote passe de là à la théorie de V intelligence. On remarquera quelle logique parfaite règne dans celte progression : la sensation a créé une sorte de réservoir d'images, qui constitue l'imagination; l'intelligence à son tour va travailler sur ces images, c'est-à-dire penser, combiner, prévoir. Qaelle profondeur et quelle simplicité dans la manière d'embrasser et de comprendre un tel sujet! Gomme tout cela dépasse les conceptions embrouillées des vingt siècles qui ont suivi ! On aurait tort à la vérité de chercher cette netteté parfaite en dehors des points principaux, des grandes lignes, des grandes divisions. C'est un édifice qui veut être regardé à distance, et dont l'ensemble est supérieur aux détails. Aussi nous nous arrêterons peu au contenu des quatre chapitres consacrés à la tîiéoVie intellectuelle. Nous nous bornerons à signaler la récapitulation qui la termine, et où se trouve énoncé le principe de cet axiome, que Leibnitz devait compléter un jour, qiCiln^j a rien dans Ciatelligence qui ne provienne de la sensation. * Si l'être ne sentait pas, dit Aristote, il ne pourrait absolument ni rien savoir ni rien comprendre; et quand il conçoit quelque chose, il faut qu'il conçoive aussi quelque image, parce que les images sont des espèces de sensations, mais des sensationssans matière. «Rappelons encore quelquesaperçus judicieux sur l'abstraction et la prévision, que l'on ne saisit pas sans peine au milieu des pages confuses du chapitre vu.
Le traité s'achève par la théorie de la locomotion. Par locomotion, Aristote n'entend pas l'action plus ou moins compliquée des appareils osseux et musculaire sur ie mi-
180 GRANDS TYPES DE l'hUMA>;ITÉ.
lieu ambiant, mais simplement le principe qui détermine cette action, d'où l'expression qu'il emploie de princqje moteur. 11 pose donc cette question : Est-ce une certaine faculté de l'àme, ou l'âme tout entière qui produit le mouvement? Et il s'efforce de démontrer que la cause de la locomotion ne réside ni dans la nutrition, ni dans la sensibilité^ ni dans la raison, ni dans l'intelligence, ni même dans l'appétit et le désir pris séparément. Ou réside-t-elle donc? Dans l'intelligence et l'appétit réunis. « Et j'entends ici, écrit-il, l'intelligence qui calcule;, en vue de quelque but, l'intelligence pratique, qui diffère de l'intelligence spéculative par la tin qu'elle se propose. Tout appétit tend à quelque objet; et la chose dont il y a appétit devient précisément le principe de l'intelligence pratique ; le but final est le principe del'action. C'est donc, ce semble, avec bien delà raison qu'on peut regarder ces deux facultés, l'appétit et la pensée pratique , comme les causes de la locomotion. L'objet désiré produit le mouvement, et par là, la pensée aussi le produit, parce que c'est l'objet désiré qui est son principe... » Il nous semble qu'Aristote en ce passage a quelque peu entrevu la solution. Sa pensée manque de précision et de clarté; elle se cherche elle-même et se répète, elle n'arrive pas, comme en d'autres endroits, à la forme voulue; mais n'y a-t-ilpas dans cette conception qui place la locomotion, ou pour mieux dire l'activité, sous la dépendance de l'intelligence et de l'appétit, que nous appellerons sentiment, comme un premier germe de cette formule que nous connaissons : Le cœur inspire et stimule, V esprit conseille et prépare, le caractère décide et accomplit?
Le livre du Traité de Vâme doit prendre place parmi les monuments impérissables de l'esprit humain. Sans parler de la méthode et de l'art qui y abondent, sans parler même du succès qui répond si souvent aux efforts de l'auteur, n'oublions pas qu'il renferme la première apparition de l'idée abstraite en biologie. Or cette manière d'étudier la vie en elle-même et dans les éléments qui la constituent, indépendamment de tout corps quelconque, était une chose si nouvelle, si profonde et si peu accessible alors à la plupart des intelligences humaines, qu'Aristote mort, elle disparut pour ainsi dire des spéculations naturelles et ne ressuscita que de nos jours. Cet homme devançait tellement son siècle, que d'innombrables générations sont passées sans le comprendre ou en n'attachant d'importance qu'aux plus médiocres de ses conceptions.
Si, en quelques endroits du Traité de Vâme, il a plus particulièrement échoué, c'est qu'il ne s'est pas borné à l'étude toujours possible des conditions de l'existence et qu'il a voulu parfois remonter à sa cause, recherche vaine et dangereuse. Alors il a perdu terre et s'est jeté dans la métaphysique. Il a du moins ce mérite qu'il ne s'y attarde guère et revient vite à la partie positive de son oeuvre, c'est-à-dire aux phénomènes vitaux. Tel n'a pas été malheureusement le souci de ses successeurs, les purs métaphj'siciens. Ils ont séparé l'âme de la vie et ont fait de l'âme la cause de la vie. Dégagés alors de toute contrainte, ils se sont livrés sur la nature de cette âme, sur son essence, sur son rôle, sur son origine, sur sa fin, aux plus incroyables divagations. C'a été là le beau temps de l'art
de parler pour ne rien dire sur des choses dont on ne peut rien savoir.
Nous ne parlerons pas des petits traités spéciaux qui complètent le Traité de l'âme et dont quelques-uns cependant renferment des conceptions qui n'ont été dépassées que par celles de Gall et d'Aug. Comte. Nous préférons en venir de suite kV Histoire des animaux, qui forme en quelque sorte la partie concrète de l'oeuvre biologique d'Aristote.
Nous ne pouvons en donner une idée plus exacte qu'en exposant très-brièvement le contenu des neuf livres qui le composent.
Dans le premier livre, Arislote décrit d'une façon trèsgénérale les caractères principaux qui distinguent les animaux entre eux, et peuvent servir aies classer; il marque les traits par lesquels ils se rapprochent ou s'éloignent les uns desautres.*Ges traits résultent de la différence ou delà similitude des parties qui les constituent, de leurs actions, de leur manière de vivre, de leur caractère. Les parties qui forment le corps de l'animal sont l'objet qu'Aristote traile en premier^ et V homme étant l'animal que i 'homme doit le mieux connaître, surtout pour les parties extérieures, il le fera servir de point de comparaison; l'homme sera le zoomètre, pour nous servir de l'expression de Vire3^ Suivant ce plan, systématisé de nos jours par Blainville, Aristote entre dans le détail des parties du corps humain, des membres d'abord, pour lesquels il renvoie à un autre ouvrage, et ensuite des viscères, sur lesquels il insiste plus longuement.
Dans le second livre commence la description des ani-
maux autres que l'homme. L'auteur y traite principalement des ostéozoaires et de quelques-uns d'entre eux en particulier^ tels que le singe, l'éléphant et le caméléon. Il s'attache d'abord à l'enveloppe, c'est-à-dire aux membres, à leurs rapports, à leurs proportions. Il passe ensuite aux parties internes et décrit successivement la trachée, le poumon, le cœur, le foie, le iiel, la rate, l'estomac et le conduit intestinal.
La première partie du troisième livre est consacrée aux organes de la génération, qu'Aristote examine tour à tour chez l'homme et chez les animaux. Dans la seconde partie du même livre, il aborde l'étude des parties qu'il appelle simples ou similaires, en opposition avec les parties précédemment décrites, qu'' il SiT[)^e\le organiques ou composées, La classe des parties simples comprend les veines, les nerfs, les fibres, les os, les cartilages, les ongles, les cornes, les poils, la peau, les membranes, la chair, la graisse, le sang, la moelle, le lait et la liqueur spermatique. Ne voilà-t-il pas là le premier essai d'une anatomie générale?
Le quatrième livre est également divisé en deux parties. Dans la première, Aristote achève la description des animaux inférieurs, c'est-à-dire, des mollusques, des crustacés, des testacés et des insectes. Dans la seconde, il passe à un sujet plus général : il traite des sensations des animaux, de leur voix, de leur sommeil et de leur veille, et des dissemblances qui caractérisent les sexes. ^
L'étude de la génération et de toutes les questions qu'elle soulève sont l'objet des trois livres qui suivent. Dans le cinquième, l'auteur passe en revue les différents modes de reproduction observéschez les animaux et les va-
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riétés qu'apportent à cette fonction i'âge et le climat. Dans le sixième, il décrit la génération chez trois sortes d'animaux en particulier : les quadrupèdes, les oiseaux et les poissons. Dans le septième enfin, il traite de la génération dans l'espèce humaine.
La vie et le caractère des animaux sont exposés dans les deux derniers livres de cette histoire. Le huitième nous apprend la manière dont ils se procurent leur nourriture , les grandes entreprises communes aux individus d'une même espèce, comme leurs voyages d'un climat à un autre ou leur retraite dans des temps marqués, leur état de santé ou de maladie, enfin les influences soit des climats, soit des difl'érents lieux que les animaux habitent sur l'état de leur corps.
Dans le neuvième et dernier livre, Aristote étudie le caractère, les habitudes et les mœurs des animaux. Après avoir représenté l'état de guerre ou de paix dans lequel sont les unes à l'égard des autres les difîerentes espèces animales, il passe en revue les mœurs de chacune, en commençant par les quadrupèdes et en finissant par les poissons. Celles des oiseaux lui sont familières et la tribu laborieuse des abeilles paraît avoir fixé particulièrement son attention. Tel est le Traité des animaux .
« Ce traité, dit un très-judicieux appréciateur *, au point de vue de la constitution finale de la biologie, peut être considéré comme la conception scientifique la plus hardie des temps anciens... On trouve, en effet, dans la série des
1. Histoire et systématisation de la Biologie, par le D' L. A. Segond, bibliothécaire à la Faculté de Médecine de Paris et sedrétaire de la Société de Biologie. — Chez J.-B. Baillière. 1851.
neuf livres de V Histoire des animaux ^ un sentiment profond de l'ensemble de la biologie. Dans les trois premiers livres et une partie du quatrième, les animaux sont considérés au point de vue statique ; dans les trois suivants, les animaux sont comparés au point de vue dynamique. Enfin, dans les deux derniers, on trouve véritablement l'étude des milieux dans une série d'observations comparées relatives à la nourriture^ à l'habitation et aux mœurs des animaux. Evidemment les faits manquaient à Aristote pour accomplir cette vaste élaboration ; mais il en a parfaitement senti le plan général , et l'on ne peut bien juger l'imftiense mérite de cette œuvre qu'en prenant pour base, comme je viens de vous le dire, les perfectionnements modernes de la classification particulière de la biologie. »
Que pourrions-nous ajouter à ce jugement aussi complet que précis ?
Deux œuvres telles que le Traité des animaux et celui de VAme, nous remplissent d'admiration pour leur auteur et nous portent à célébrer en lui l'un des plus grands biologistes qui aient existé. Et cependant le philosophe dépasse ici le savant. Certes la part de celui-ci est grande : des travaux anatomiques considérables, une quantité prodigieuse d'animaux étudiés et décrits, des essais non infructueux de physiologie, tous les aspects de la science, en un mot reconnus et traités, suffiraient à immortaliser son nom. Mais il a fait plus. Il ne s'est point contenté de disséquer des corps, pour découvrir des organes : le premier, il a conçu la véritable méthode anatomique, c'est-à-dire l'art de s'instruire en anatomie ; il n'a pas seulement décrit des animaux, il les a classés; il ne s'est pas borné à considérer
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la vie dansTiiidividii OU dans l'espèce, mais il l'a considérée en elle-même, dans ses conditions fondamentales et communes à tous les êtres, et il adonné une définition abstraite de la vie qui est tellement parfaite que Blainville est le seul qui l'ait surpassé. Voilà où perce le philosophe et où le biologiste n'eût pu atteindre. La biologie, assurément, s'est enrichie, depuis qu'Aristote est mort; d'innombrables documents ont été recueillis par les efforts des savants; des instruments admirables, maniés par eux^ ont permis de connaître et d'analyser jusqu'aux parties les plus secrètes de tout organisme ; la phj^sique et la chimie ont apporté leur puissant concours ; et cependant oserait-on affirmer que la science ait progressé en raison des matériaux qu'on lui a fournis? C'est qu'au milieu des résultats croissants d'une investigation tous les jours plus habilement conduite, il a manqué au plus haut degré ce qui, avec peu de mo3'ens, fit faire de si grandes choses à Aristote, et devient d'autant plus nécessaire que les détails en s'accumulant écrasent davantage celui qui observe, nous parlons du génie qui coordonne et généralise, c'est-à-dire du génie philosophique.
jNous voici enfin parvenus à la partie sociologique et morale de l'œuvre d'Aristote. Si l'on a présent à la pensée ce qu'il a fallu d'eiforts préparatoires à Auguste Comte pour efTectuer d'une façon précise et systématique la séparation définitive entre les deux sciences suprêmes, on est en droit de se demander par quel coup de génie le philosophe grec a pu s'élever, avant toute coordination scientifique, à une aussi haute conception. Qu'il nous suffise de faire remarquer que si Aristote a séparé les deux matières,
il ne les a pas classées. Or, c'était si bien là le poiiit important et difficile, qu'en écrivant un double traité sur la morale et la politique, il ne fait en quelque sorte de la première qu'une introduction à la seconde, et les séparant dans le fait, il ne les sépare point dans son esprit. Ce sont pour lui deux parties d'un même sujet et non deux sujets distincts, comme il l'explique lui-même dans un [lassage de la Grande morale : «Puisque nous avons résolu de traiter des mœurs, dit-il, il convient d'abord d'examiner de quel sujet ou de quel objet les mœurs font partie; et pour dire la chose en un mot, elles ne nous semblent appartenir à aucune autre science qu'à Isi politique . On ne peut rien faire dans la politique, si l'on ne possède pas certaines qualités, ou plus simplement si l'on n a pas de vertus. Il faut donc que tout homme qui aspire à diriger avec succès les atfaires publiques, ait d'abord des habitudes vertueuses. Par conséquent un traité de la science des mœurs semble n'être qu'une partie de la science politique ; il en est comme le principe ou l'introduction ; et l'ensemble de toutes ces considérations mériterait plutôt , à mon avis, le nom de Politique que celui cV Ethique (ou de Morale). »
Oa conviendra que rien dans ces lignes n'a pu sensiblement venir en aide à Aug. Comte, lorsqu'il a de son côté séparé les deux sciences, et mis la morale après la sociologie, en vertu du grand principe de classidcation par lui découvert, aui consiste à ranimer les ditférentes matières suivant l'ordre de généralité décroissante et de complication croissante.
Laissant donc à Aug. Comte une distinction dont i'im-
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portance a été à peine entrevue par Aristote, nous allons voir tout ce que celui-ci a répandu de lumière sur ces sujets compliqués et obscurs, où les Socrate et les Platon, qui s'y étaient essayés avant lui, avaient apporté plus de déclamations que de clartés.
Ce qui caractérise par dessus tout ces deux grandes œuvres, la Politique et la Moy^ale, c'est que V observation, ce premier fondement de toute science, y domine, réduisant à son minimum le procédé métaphysique, qui consiste à imaginer avant d'observer. Gela même explique ce qu'il y a de défectueux et d'insuffisant dans sa tentative. 11 n'a eu entre les mains, pour les coordonner, que les phénomènes peu nombreux fournis par une observation trop restreinte, et une foule de cas ont échappé à sa clairvoyance. Il n'a étudié l'homme et l'Humanité que dans le monde grec et les récits des voyageurs et des historiens. Lui-même, en dehors de la Macédoine et de la Grèce, il n'a visité que l'Asie-Mineure. Il était impossible, on le conçoit sans peine, qu'avec aussi peu de matériaux, il construisît, même au point de vue statique, c'est-à-dire au point de vue des éléments qui entrent dans leur étude, une morale et une sociologie dont toutes les parties résistassent au temps. Il a dû nécessairement passer sous silence certaines institutions fondamentales , uniquement parce qu'elles étaient peu apparentes dans la civilisation grecque, et d'un autre côté présenter comme nécessaires des institutions purement transitoires, mais profondément incorporées à cette même civilisation. A plus forte raison, n'a-t-il pu même aborder le point de vue dynamique, dont l'étude réclamait une' évolution préalable^ composée d'une succession
de phases passagères, dont la phase grecque devait être à la fois la première et la plus courte.
Les vues sociologiques d'Aristote sont contenues dans la Politique. Des huit livres qui la composent, les uns comme le premier, nous intéressent au plus haut degré, et nous les parcourrons avec complaisance ; d'autres, remplis de détails minutieux sur les différentes constitutions propres aux pays grecs, tout en conservant une valeur historique indéniable, n'offrent qu'un médiocre appointa la construction de la sociologie et peuvent être négligés sans inconvénient.
Aristote débute par l'étude des éléments constitutifs de toute société. Le plus simple qu'il rencontre est la famille, composée du mari, de la femme, des enfants et des esclaves. Dans cette association, le mari commande. L'auteur résume sa pensée dans cette phrase caractéristique:
« Ainsi, par le fait de la nature, l'association qui se forme pour subvenir aux besoins de tous les jours, est la famille, composée de ceux que Gharondas appelle homosïpyens (c'est-à dire vivant des mêmes provisions), et qu'Épiménide de Crète nomme homocapiens (ou partageant la même nourriture). >
Mais cette première association, constituée par la famille, est insuffisante. Réduite à elle-même, c'est à peine si elle saurait pourvoir à ses plus pressants besoins; et à plus forte raison ne pourrait -elle connaître les satisfactions matérielles et morales vers lesquelles tendent toutes les sociétés. Dans ces pages, où l'homme est considéré, en tant qu'a/iimal politique et sociable, Aristote a jeté les premiers fondements de la véritable sociologie; il a réfuté d'avance
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tous les vains sophisraes, à l'aide desquels on s'est efforcé d'imaginer pour l'homme nous ne savons quel état de nature, qni aurait précédé toute espèce d'association :
« La première association composée de plusieurs familles en vue d'une utilité commune, mais non pas journalière, a été la bourgade, dit-il; elle semble être naturellement comme une colonie delà famille ; quelques-uns en ont appelé les membres homogaïaciiens (nourris du même lait), c'està-dire les enfants de la première famille, et les enfants de leurs enfants. C'est pourquoi les cités furent d'abord go.uvernées par des rois, comme le sont encore aujourd'hui les grandes nations ; car elles se sont formées de peuplades soumises à l'autorité royale. En effet, dans toute famille le pins âgé est investi d'un pouvoir qui ressemble à celui des rois, et la parenté fait que ce mode de gouvernement s'étend aux groupes de familles, qui sont comme des colonies de la première. C'est ce que dit Homère :
Chacun maître absolu de ses fils, de ses femmes, Leur donne à tous des lois...
Car ils vivent disséminés sur un territoire assez étendu, et c'est ainsi que les hommes vivaient dans les anciens temps. C'est encore pour cette raison qu'on prétend que les Dieux sont soumis à un roi, parce que, parmi les hommes, les uns sont encore gouvernés ainsi, et les autres l'étaient anciennement. Or, de même que l'homme fait les Dieux semblables à lui par la forme extérieure, de même il suppose que leur vie est semblable à la sienne.
« L'association composée de plusieurs bourgades, forme alors une cité parfaite, possédant tous les moyens de se
suffire à elle-même, et ayant atteint, pour ainsi dire, le but de toute société; née en quelque sorte du besoin de vivre, e'ie existe pour vivre avec aisance et abondance..*
« Il est donc évident, d'après cela, que la cité est du fait de la nature, et que l'homme est naturellement un animal poUiique; et celui qui par sa nature et non par l'eifet de quelques circonstances, n'est pas tel, est une créature dégradée, ou supérieure à l'homme. Aussi Homère pour désigner un homme qui ne mérite que l'indignation et le mépris de ses semblables, l'appelle-t-il insodahle, ennemi des lois, sans foyer ^ sans pénates ; car celui qui a une telle nature est ordinairement avide de combats; il est comme les oiseaux de proie , incapable d.e se soumet^ ireàaucunJGug... »
Et Aristote va plus loin. Il fait de la cité l'élément fondamental. La famille n'existe que dans la cité :
« Dans l'ordre de la nature, ajoute-t-il, la cité est avant lafamille, et avant chaque iniivida; car il faut nécessairement que le tout existe avant l'une quelconque de ses parties, puisque, en supposant le tout anéanti, le corps par exemple il n'existera plus ni pied, ni main, que nominativement ; car la main séparée du corps, et mutilée, ne sera plus une main. C'est que toutes choses sont déterminées par leur emploi et leurs facultés, en sorte que, du moment où elles ne sont plus telles, on ne peut plus dire qu'elles soient les mêmes...
« 11 est donc évident que, dans l'ordre naturel, la cité existe avant chaque individu; car, si chacun est incapable de se suffire à soi-même dans l'état d'isolement, il sera comme les autres parties, dans la dépendance du tjut. Quant à celui qui ne peut rien mettre en commun dans la
société, ou qui n'a besoin de rien, parce qu'il se suffit à lui-même, il ne saurait faire partie de la cité ; il faut que ce soit une hête ou wi Dieu... »
Où trouve ra-t-on jamais plus de netteté, jointe à plus de sagacité et de raison?
Aristote a amené ses lecteurs à la conception de la cité; il va revenir sur ses pas et l'étudier de nouveau dans ses éléments. Toute la seconde partie du premier livre se trouve ainsi consacrée à l'organisation de la famille, c'està-dire aux rapports entre le mari et la femme, entre le maître et l'esclave, entre le père et les enfants. Aristote insiste longuement sur l'esclavage, dans lequel il voit une institution fondamentale et inséparable de toute société, erreur profonde où l'a jeté la considération trop exclusive du monde grec. Gà et là cependant son génie et sa nature se révoltent, et, n'osant pousser le système jusqu'à ses dernières conséquences , il n'est pas éloigné de regarder comme illégitime Tesclavage du vaincu, au moins quand il appartient à la même civilisation que le vainqueur.
Il note en passant la présence d'une autorité, d'une harmonie nécessaires dans toute agglomération quelconque, dans toute famille ou cité et jusque chez les objets inanimés : « car, commander et obéir sont choses nécessaires, dit-il. Parmi les êtres créés, les uns au moment, où ils sont nés, sont destinés à obéir^ et les autres à commander... En effet, dans tout ce qui forme un système commun de parties soit continues, soit séparées, se manifeste quelque subordination réciproque, quelque rapport d'autorité et d'obéissance : c'est ce qu'on observe particulièrement dans tous les êtres animés , quelle que soit leur
nature; et dans les objets, qui n'ont pas même, à proprement parler, de vie, il y a comme une autorité qui préside à leur harmonie. »
Cette dernière phrase ne démontre-t-elle pas, avec une évidence parfaite, cette vérité, que nous avons plusieurs fois déjà avancée dans la suite de ce cours, que toutes les hypothèses sur un souverain maître du monde , sur un arrangeur suprême de toutes les parties de l'univers, n'étaient qu'un emprunt fait par les penseurs à l'observation de l'ordre humain ?
Aristote s'attache surtout dans cette dernière partie à rechercher quelles qualités conviennent particulièrement à chacun des membres de la famille; à l'homme, tour à tour maître, époux et père ; à l'esclave , à la femme, à l'enfant. A propos de l'esclave et de l'esclavage, il entre dans de nombreux détails sur la science d'acquérir la richesse, et sur celle de la conserver^ qu'il place au-dessus de la première ; il traite des échanges, de la monnaie, de l'usure et des différentes espèces de commerce et d'industrie.
Aristote, fidèle à sa méthode, analyse dans le second livre les différents systèmes politiques, proposés par les philosophes, ses prédécesseurs, ou mis en pratique par des hommes d'Etat, soit en Grèce, soit dans les pays circonvoisins. Sa critique^ aussi modérée que redoutable, s'attaque particulièrement à son maître, l'illustre Platon. Démontant pièce à pièce l'organisme social décrit dans la République et les Lois, il fait éclater aux yeux tout ce qu'il y a de faux et de décevant dans ces théories, éloquemment exprimées sans doute, mais où l'éloquence ne
fait que masquer trop souvent la faiblesse ou l'erreur de II. 13
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lapensée. A ceux qui ne veulent voir dansAristote que l'humble continuateur de Platon, nous ferons observer que cette manière au moins étrange de continuer l'œuvre du maître, en démolissant une à une toutes ses conceptions, porte plutôt à penser que le premier soin du disciple, au sortir de l'école, fut d'oublier ce qu'il avait appris et de se créer une doctrine d'après ses propres méditations. Quereste-t~il de la sociologie platonicienne après le second livre de la Politique ? Rien en vérité. Or, si celui-là seul mérite le titre de créateur qui fixe d'une manière inébranlable les premiers éléments d'une science, il nous semble que ce titre appartient à l'homme dont les vues profondes nous guident encore et non à celui dont le brillant mais léger édifice s'est écroulé si aisém.ent au souffle de son plus proche successeur.
11 serait trop long de suivre Aristote dans la critique détaillée qu'il fait de la République et àe^Lois. Nous nous contenterons d'appeler l'attention de nos auditeurs sur le double passage où il réfute avec une si impitoyable raison les fameuses théories platoniciennes sur la communauté des femmes, des enfants et des biens. Gomme ces conceptions, aussi vides qu'impraticables, ont été reprises de nos jours avec éclat, et jouissent encore auprès de quelquesuns d'une certaine faveur, il n'est pas inutile de rappeler qu'elles ont été ruinées de fond en comble, il y a de cela deux mille ans. Il s'agit d'abord de la communauté des femmes et des enfants :
« Rien n'inspire moins d'intérêt, dit-il, qu'une chose dont la possession est commune à un très-grand nombre de personnes; parce que, si l'on attache une grande importance à ce qui nous appartient en propre, on en attache
bien moins à ce qu'on possède en commun, ou du moins chacun ne s'y intéresse qu'en ce qui le concerne. On s'en inquiète même moins, comme de choses qui touchent d'autres personnes. C'est ainsi que, dans le service domestique, un grand nombre de valets s'acquittent quelquefois de leurs devoirs avec plus de négligence qu'un nombre moins considérable.
« Chaque citoyen aura raille fils, qui tous seront ses enfants, mais qui seront aussi les fils du premier citoyen qu'ils rencontreront ; en sorte que tous s'intéresseront également peu à lui »
Aristote fait remarquer que toutes les précautions du législateur ne pourront empêcher parfois, ne fût-ce qu'en vertu de la ressemblance, le père ou la mère de reconnaître leur enfant, ce qui serait une cause permanente de dissensions. 11 observe que dans un système semblable, chacun sera exposé à commettre les crimes les plus monstrueux. Le fils, dans un moment de colère, pourra injurier, maltraiter, tuer son père, qui ne sera pour lui qu'un étranger. L'inceste même cessera d'être un crime, puisqu'il échappera forcément à toute répression. Et l'autour ajoute :
« Le résultat nécessaire d'une pareille loi sera tout le contraire de ce qu'on doit attendre de lois justes et sages, précisément par la raison pour laquelle Socrate croit devoir régler, comme il le foit, ce qui regarde les femmes et les enfants. Car je suis persuadé qu'un sentiment universel de bienveillance est pour la société civile le plus grand des biens^ puisque c'est ce qu'il y a de plus propre à la garantir de la discorde. Socrate lui-même approuve haute-
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ment que la cité soit une le plus qu'il est possible et cette unité semble devoir être surtout, comme il en convient? l'œuvre de la bienveillance... Mais que restera-t-il de cette bienveillance dans une société civile où elle sera ainsi délayée , où il sera presque impossible qu'un père y dise « mon fils, » et un fils « mon père » ? Car, de même qu'en mêlant un peu de miel dans une grande quantité d'eau, on obtient un mélange qui n'a plus de saveur douce, ainsi ce qu'il y a d'individuel et de touchant dans les rapports que désignent ces noms, se dissipe et s'évanouit, parce que le résultat inévitable d'une pareille communauté est d'intéresser extrêmement peu un père à ses fils, des fils à leur père et des frères les uns aux autres. Il y a, en etfet, deux choses qui contribuent essentiellement à faire naître l'intérêt et l'attachement dans le co?ur des hommes, la propriété et l'affection. Or, ni l'une ni l'autre ne peuveiit exister dans une forme de gouvernement comme celle-là. . . » 11 ne faut pas nous dissimuler qu'Aristote n'a vu en réalité que les dangers secondaires de cet effroyable régime^ où la mère et l'enfant sont également sacrifiés à nous ne savons quelle débauche légale et systématique. Là perce la profonde insuffisance morale de cette civilisation grecque, si remarquable à tant d'autres égards, mais dont le plus grand penseur était incapable d'apprécier à leur valeur plusieurs des sentiments les plus puissants et les plus nécessaires de notre nature.
Eu ce qui concerne la communauté des biens, la démonstration est aussi nette et décisive qu'on peut la désirer. Convient-il que les terres et les fruits soient la propriété commune de tous?
« Si l'on suppose, répond Aristote, que les terres soient cultivées par d'autres que par les citoyens, ce serait un autre ordre de choses, moins sujet à difficultés. Mais si ceux qui cultivent le font pour leur propre compte^ il en résultera bien des embarras ; car le partage des travaux et des jouissances étant inégal, cela donnera lieu à de vives réclamations de la part de ceux qui travaillenj; beaucoup et ne reçoivent que peu, contre ceux qui^ sans prendre presque aucune peine, reçoivent beaucoup. Au reste, la communauté de toutes les choses nécessaires aux hommes, et les rapports fréquents et habituels quand on vit ensemble (surtout pour ces choses-là), sont, en général, la source de beaucoup d'embarras, comme on peut le voir dans les associations qui se font pour des voyages lointains; car alors les événements les plus ordinaires et les moindres objets font naître, la plupart du temps, des dissensions et des querelles. Et l'on peut remarquer qu'entre nos domestiques, ceux contre qui nous nous irritons le plus-facilement et le plus souvent, sont précisément ceux qui nous rendent un service personnel et habituel. Tels sont donc, entre plusieurs autres, les inconvénients que produit la communauté des biens. »
Aristote sera-t-il donc un partisan exclusif et intraitable du régime d'appropriation individuelle et de toutes ses conséquences? Non pas. Distinguant ce qu'il y a de recommandable et de précieux dans le régime contraire, il propose d'allier les avantages des deux systèmes et d'éiabhr un état de choses, dans lequel la richesse, non soumise dans son développement aux entraves qu'elle rencontre dans la communauté, sera répartie d'une façon plus
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conforme à la justice. Le premier, il pose clairement ce grand principe, dans l'application duquel nous devons chercher l'unique solution possible de ce qu'on appelle la question sociale, que toute richesse, en conservant une appropriation individuelle, doit recevoir une destination sociale. Où Aristote s'égare, c'est lorsqu'il donne au législateur le rôle principal dans une réforme où son influence ne peut être en réalité que secondaire. Voici cette page remarquable :
« Le mode de possession, qui existe aujourd'hui, appuyé sur les moeurs et sur les coutumes^ mais régularisé par de sages lois, aura un grand avantage; car il réunit ce qu'il y a de bien dans les deux systèmes dont on vient de parler, je veux dire celui de la propriété possédée en commun, et celui de la possession individuelle. Les soins étant partagés entre les individus^ loin de donner lieu à des plaintes réciproques, ne peuvent que contribuer à l'amélioration des propriétés, puisque chacun s'y applique avec assiduité, comme à son avantage personnel ; et quant à l'emploi des fruits, la vertu le rendra tel qu'il doit être, suivant le proverbe : Entre amis tout est commun.
« On voit même de nos jours des traces et comme une ébauche de ce mode de possession établi dans quelques États ; ce qui fait voir qu'il n'est pas impraticable, et que parmi ceux qui sont le mieux administrés, il existe à certains égards, et pourrait être établi sous d'autres rapports ; car, chaque citoyen y ayant sa propriété particulière, la consacre en partie à l'usage de ses amis, et s'en sert en partie comme d'nnbien commun. Ainsi les Lacédémoniens se servent des esclaves les uns des autres, comme s'ils
étaient la propriété particulière de chacun d'eux. 11 en est de même des chiens, des chevaux et des provisions de bouche, s'ils ont besoin d'en faire usage, lorsqu'ils sont à la campagne. Il est donc éludent qit il vaut mieux que les liens appartiennent aux p)(^'>''iicuUers, mais qu'ils deviennent, pour ainsi dire, propriété commune^ par Vusage qu'on en fait. Mais c'est Talfaire du législateur d'inspirer aux citoyens les sentiments propres à établir un pareil ordre de choses. »
Et il ajoute : « On ne saurait exprimer quelle satisfaction procure la pensée qu'une chose nous appartient en propre. Car il ne faut pas croire que l'amour de soi ait été vainement inspiré à chaque individu; c'est un sentiment naturel : au lieu que l'égoïsme est blâmé avec raison, car il ne consiste pas à s'aimer simplement soi-même, mais à s'aimer plus qu'on ne doit. 11 en est de ce sentiment comme de l'amour des richesses et de celui des honneurs; ce sont des choses que presque tous les hommes aiment naturellement, mais cet amour porté à l'excès, comme il l'est chez l'avare ou chez l'ambitieux, devient blâmable. D'un autre côté, obliger des amis, ou des personnes connues, ou même des étrangers, les secourir dans leur détresse, est la plus douce des jouissances; et l'on ne peut se la procurer qu'autant que l'on possède quelque chose en propre.
« Une pareille législation, dit Aristote, en terminant et parlant de la communauté, a sans doute quelque chose de spécieux et semble, pour ainsi dire, empreinte de l'amour de l'humanité. Car celui qui entend le détail des dispositions qu'elle contient, y applaudit avec joie, s'imaginant
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qu'il en doit résulter une merveilleuse bienveillance entre tous les citoyens ; surtout lorsqu'on a soin de faire ressortir tous les vices des gouvernements existants, et de les attribuer uniquement à ce que la communauté des biens n'y est pas établie : je parle des procès à l'occasion des engagements réciproques, des condamnations pour faux témoignages, des viles complaisances pour les riches, tous vices qui ne viennent que de la corruption générale, et non de ce que la communauté des biens n'existe pas... Mais il n'est pas juste de considérer uniquement les inconvénients que peut prévenir la communauté des biens, sans parler également des avantages dont elle prive. »
Tous les coups portent dans cette admirable réfutation, que le philosophe prolonge à plaisir, comme s'il se jouait de son contradicteur. Nous ne le suivrons pas dans le reste d'une argumentation, où il continue de se montrer disciple infidèle et terrible. Education de la jeunesse, division des citoyens entre différentes classes, manière de vivre propre à chacune, gouvernement, mœurs, etc., etc., etc., sur presque tous les points il est en désaccord avec son ancien maître et l'écrase de sa supériorité.
Le S3'Stème de Platon étant réduit à sa valeur, Aristote passe à l'exposition et à la critique de quelques autres, parmi lesquels il faut citer celui de Phaléas de Ghalcédoine, qui avait pris pour base de gouvernement l'égalité des fortunes et de Téducation; celui de Solon, qui avait donné des lois à Athènes; celui d'Hippodamus de Milet, qui avait partagé le peuple en trois classes, artisans, laboureurs et guerriers, et le territoire en trois parties, l'une consRcréo aux dieux, la seconde au public, et la troisième
aux particuliers. 11 passe en revue rorganisation de Lacédémone, celle de Crète, celle de Carthage, celle d'Athènes, dans lesquelles il trouve en général plus de critiques à faire que d'exemples à suivre, et termine par l'examen rapide des législations] de quelques politiques célèbres, pour la plupart pythagoriciens, Zaleucus et Gharondas, Philolatis de Gorinthe, Pittacus de Mitylène et Androdamas.
Nous passerons rapidement sur les livres qui suivent. Outre que l'ordre qui règne dans leur arrangement n'est pas aussi parfait qu'il pourrait être et rend difficile tout résumé qu'on en voudrait faire, nous ne croyons pas qu'il y ait beaucoup à glaner pour nous dans cette analyse minutieuse et tant soit peu subtile qu'entreprend Aristote, de toutes les sortes de constitutions sociales, en vigueur de son temps. Les avantages de la royauté, de V aristocratie et de la république, opposés aux inconvénients de la tyrannie, de V oligarchie et de la démocratie, la valeur respective de ces différentes formes de gouvernement, le nombre et l'espèce des fonctions civiles et politiques qu'elles comportent, les dissensions auxquelles elles sont sujettes, les révolutions qu'elles amènent, l'état plus ou moins prospère des sociétés qui s'y soumettent, sont toutes questions intéressantes sans doute, mais qui, en nous entraînant fort loin, ne sauraient modifier l'opinion que nous avons déjà d'Aristote sociologiste. Nous arriverons de suite aux deux derniers livres, qui sont comme la conclusion de cette grande œuvre.
Dans le septième livre, le philosophe a tracé son idéal politique; il nous a laissé sa théorie d'une cité parfaite.
Un préambule longuement développé commente cette idée, que toute cité comme tout individu, en se proposant le bonheur comme le but de son existence, ne doit le recberclier que par les voies de la raison et de la vertu. De là cette première conséquence que les institutions guerrières ne doivent être considérées dans les sociétés que comme des moyens d'atteindre au but et jamais comme le but lui-même.
Dans cette république constituée, pour ainsi dire, à souhait, le nombre des citoyens sera assez grand, afin qu'elle puisse pourvoir abondamment à tous ses besoins; mais on évitera que les domiciliés et les étrangers y soient trop nombreux, de peur qu'un jour ils n'y fassent la loi. On choisira un territoire fertile, facile à défendre, et la ville sera située comme il faut pour le commerce maritime. Cependant on devra craindre d'en faire un trop vaste marché, où afflueraient, avec l'étranger, l'avidité du gain, l'amour du luxe et du superflu, les mœurs et les coutumes dangereuses pour la constitution politique de l'Etat. Les peuples du Nord, dit Aristote, sont braves, mais peu doués pour les arts. Ceux de l'Asie, au contraire, ont de l'industrie, mais sont plongés dans la servitude. Les Grecs, qui occupent des régions intermédiaires, participent à ces deux sortes de caractères et sont aussi braves qu'industrieux. Et faisant la leçon à ses compatriotes, il ajoute : « Voilà pourquoi la race des Grecs demeure libre, conserve la meilleure forme de société politique, et pourrait commander au monde, si jamais elle parvenait à s'unir! »
Viennent ensuite les questions relatives aux diverses fonctions nécessaires dans tout État, et en particulier aïix
plus importantes, les fonctions politiques et judiciaires; aux repas pris eu commun^, qu'il trouve avantageux sous plusieurs rapports; aux frais du culte, dont il fait une dépense publique ; à la culture des terres, qu'il abandonne aux esclaves; à la salubrité, à la sûreté de la ville, à la distribution de ses rues et de ses places, aux murailles et aux forts de son enceinte.
Mais tout cela n'est que secondaire, car dans ces clioses, remarque le philosophe, ce n'est point dans l'invention du plan que réside la difficulté, c'est dans son exécution.
Ce qui importe davantage, c'est de savoir quelles qualités il faudra demander à ceux qui seront chargés du gouvernement. Or, une république n'aura de vertus et ne pourra prétendre au bonheur, qu'autant que les gouvernants seront eux-mêmes vertueux. Trois choses les rendront tels : la nature, la coutume, et la raison. La nature donnera certaines qualités, l'éducation en développera d'autres^ l'expérience fera connaître celles qui peuvent le plus contribuer au bien des individus et de la société. Gomme aucune classe d'hommes ne présente sur les autres une supériorité manifeste, le pouvoir ne demeurera pas éternellement entre les mains des mêmes personnes; mais ceux qui en auront le dépôt devront être supérieurs, en quelque façon, à ceux qu'ils prétendront gouverner. Le moyen de satisfaire à cette double nécessité est d'avoir égard aux différences d'âge, qui constituent entre les individus une distinction naturelle, dont personne n'oserait s'offenser. D'ailleurs l'autorité deviendra d'autant plus facile que le sj^stème des lois s'appliquera davantage au perfectionnement moral des différents âces et des différents
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genres de vie. La législation doit s'efforcer de donner au peuple les vertus nécessaires à un état de paix et elle parviendra à ce résultat, si elle surveille soigneusement, sous le double rapport de la moralité et de la raison, les conditions qui président à la naissance et au développement des citoyens. De là les institutions relatives au mariage et à l'éducation des enfants. Nous laisserons à nos auditeurs le soin de parcourir eux-mêmes les vues très-sensées qu'Aristote émet sur ce grave sujet, et dont bien peu courraient le risque d'être répudiées par notre civilisation plus éclairée.
Enfin, dans le dernier livre, dont l'éducation de l'enfance fait encore les frais, Tauteur s'occupe en particulier de l'étude de la musique, pour laquelle il nourrit une passion profonde et motivée.
Avant de quitter la Politique et de passer à la Morale, il nous reste à fournir une explication nécessaire au sujet du grand principe qu'Aug. Comte, dans plusieurs passages delà Politique positive, appelle le principe d^Aristote, et qu'il présente comme le fondement même de la statique sociale, à savoir : que le caractère essentiel de toute organisation collective, consiste dans la séparation des offices et la combinaison des efforts.
En aucun endroit de son livre, Aristote, est-il besoin de le dire, ne s'est exprimé avec une telle limpidité, une telle précision. Son successeur lui a évidemment prêté. Quand bien même cette vue capitale résulterait de l'œuvre prise dans son ensemble, et pourrait avec quelque effort en être dégagée, il n'en est pas moins vrai qu'en la lui attribuant sans partage, Aug. Comte a été au delà de
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ce qu'exigeait la probité scientifique la plus scrupuleuse. On en jugera par le passage suivant, le plus caractéristique qu'ait écrit Aristote sur ce point fondamental :
« 11 convient d'examiner combien il y a de choses sans lesquelles une cité ne saurait exister, car il faudra nécessairement que nous trouvions dans chacune d'elles ce que nous déclarerons être des parties de la cité... Il faut qu'un État ait d'abord des moj^ens de subsistance et ensuite des arts. Car on a besoin de beaucoup d'instruments et d'outils pour vivre. En troisième lieu, il faut des armes : car ceux qui font partie de la cité doivent nécessairement avoir en eux-mêmes des moyens d'exercer l'autorité sur ceux qui refusent de s'y soumettre, et des armes contre les ennemis du dehors qui attaquent injustement leur sûreté. Il leur faut aussi de l'argent, ou une certaine quantité de richesses, soit afin de pourvoir à leurs propres besoins^ soit pour fournir aux frais de la guerre; en cinquième lieu, et avant tout, il faut mettre le soin des choses divines, ou ce qu'on appelle le culte; sixièmement enfin, l'objet le plus indispensable de tous, le jugement ou la décision des intérêts et des droits réciproques des citoyens.
* Telles sont donc les choses dont toute cité, pour ainsi dire, ne saurait se passer; car une cité, comme on l'a déjà dit, ne se compose pas d'une multitude d'hommes rassemblés au hasard, mais ayant pour but de se procurer toutes les choses nécessaires à une existence indépendante. Et s'il vient à lui en manquer quelqu'une, il est impossible qu'elle forme désormais une société dans le
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sens rigoureux de ce mot et se suffisant à elle-même. Nécessairement donc ce sont là les fonctions qui constituent une cité. Et par conséquent, il lui faut une classe d'hommes livrés à l'agriculture, dont les travaux serviront à la faire subsister; il lui faut des artisans; des soldais ; des citoyens riches ou aisés ; des prêtres et des juges chargés de prononcer sur les intérêts et sur les droits des habitants. » {Politique, livre YII, chap. vii.)
On reconnaîtra qu'il fallait le génie d'Aug. Comte pour tirer de cette page et de quelques autres moins significatives encore, la formule que nous connaissons. D'ailleurs, Aristote aurait-il eu la conception précise de Vindépendance et du concours des fonctions, que nulle part il n'aurait fait nettement ressortir comme une conséquence directe de ce double caractère de toute organisation sociale, la nécessité d'un gouvernement, chargé de contenir et de diriger ces efforts multiples et indépendants. Du moins nous ne saurions interpréter d'une manière aussi large ce passage du premier livre que nous avons cité plus haut et où il est dit, que « dans tout ce qui forme un système commun de parties, continuées ou séparées, il se manifeste quelque subordination réciproque, quelque rapport d'autorité et d'obéissance ; que dans tous les êtres animés, et même dans les objets privés de vie, il y a comme une autorité qui préside à leur harmonie. »
Quant à la continuité dans le concours, faut-il admettre qu'elle a été entrevue par Aristote dans cette phrase du troisième livre : « Ce qui constitue la cité, c'est la participation de tous à une vie heureuse, ayant pour but de procurer aux familles et aux générations qui se succè-
dent, toutes les ressources nécessaires à la subsistance et à une aisance complète. »
Avons-nous à nous défendre d'avoir voulu, par ces légères réserves, abaisser en quelque manière la gloire et le génie d'Aristote? Personne ne consentirait à nous prêter une telle pensée. En restituant à Aug. Comte ce qui nous a semblé lai appartenir, plutôt qu'à son immortel prédécesseur, nous nous hâtons de proclamer avec lui « qu'Aristote est le vrai fondateur de la sociologie statique ; que cette partie de son immense élaboration est plus merveilleuse qu'aucune autre, parce qu'elle a été à la fois moins préparée et plus décisive ; qu'aucune impulsion négative ne s'est montrée aussi propre à dégager l'esprit humain de toute théologie, que cette construction positive , où le génie scientifique saisit à jamais le seul domaine interdit au principe théologique; qu'une telle création, enfin, ainsi liée à l'étude rationnelle des facultés mentales et morales, achève de caractériser une puissance synthétique, qui ne sera peut-être jamais surpassée! »
Nous touchons à la dernière étape de cette longue étude^ à l'œuvre morale d'Aristote. Incidemment déjà, nous avons exposé pourquoi, dans cet ordre de recherches, il ne pouvait autant réussir que dans plusieurs autres. L'insuflîsante culture du sentiment et de l'activité chez les Grecs, les mettait dans l'impossibilité absolue d'aborder fructueusement un tel sujet, et le génie même d'Aristote, bien qu'il dût projeter de vives lumières sur quelques points spéciaux, ne pouvait poser, comme il l'avait fait en sociologie, les fondements mêmes delà science. Il n'est pas
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douteux que son traité de Morale, malgré les chapitres pleins d'intérêt qu'il renferme, ne soit inférieur à ceux de l'Ame et de la Politique, Nous allons le parcourir rapidement.
Il y a deux parties dans ce traité : une première partie générale, où l'auteur traite du but de la vie, des dispositions fondamentales ou penchants qui servent à l'atteindre; de ce qu'il y a de volontaire ou d'involontaire dans nos actions, du degré d'éloge ou de blâme qu'elles méritent ; et une seconde partie, où il examine en détail nos divers penchants ou dispositions. La première partie comprend jusqu'à la moitié du troisième livre.
Les hommes, dit en substance Aristote, dans le premier livre que nous résumons, s'accordent assez généralement à dire que le honheur est le but suprême, la dernière fin à laquelle tendent toutes leurs actions. Mais qu'est-ce que le bonheur? Est-ce la volupté, les honneurs, les richesses? Non. « Le bonheur consiste dans l'activité de l'âme, dirigée par la vertu. » Mais le bonheur est-il une chose qui puisse s'apprendre, le résultat de l'exercice et de l'application? Faut-il attendre qu'un homme soit mort pour juger s'il a été heureux? Le bonheur se compte-t-il parmi les choses qu'on loue ou parmi celles qui inspirent le respect et la vénération? S'il consiste dans l'exercice de la vertu^ et que la vertu concerne les facultés de l'âme et non celles du corps, ne faut-il pas que l'homme ait une connaissance approfondie des premières, ou tout au moins des notions exactes sur ce sujet? Il y a réponse à toutes ces questions dans les pages du premier livre.
Le second établit deux grands principes, qui l'un ot
l'autre ne sont pas exclusifs à la morale et depuis Aristote ont été étendus à la biologie. La vertu, suivant Aristote, est principalement le résultat de l'habitude ; « car, dit-il l'habitude de se comporter, les uns d'une manière et les autres d'une autre, dans les mêmes circonstances, fait que les hommes deviennent, les uns sages et modérés, les autres débauchés et emportés. En un mot, c'est de la répétition des mêmes actes que naissent les habitudes : et voilà pourquoi il faut que les actions soient assujetties à un mode déterminé, car de leurs différences naît la diversité des habitudes. Ce n'est donc pas une chose indifférente que de s'accoutumer, dès l'âge le plus tendre, à agir de telle ou telle manière; c'est au contraire une chose très-importante, ou plutôt, tout est là. » Si nous trouvons ici le germe de la future loi de l'habitude de Bichat^, nous allons rencontrer, à la page suivante, celui de la grande loi de Broussais.
La vertu consiste essentiellement dans un juste milieu entre deux extrêmes opposés, l'un par excès, l'autre par défaut. Nous reproduisons les quelques lignes qui terminent la démonstration où cette vue profonde est exposée. « La vertu est donc une habitude de se déterminer, cor. fermement au milieu convenable à notre nature, par l'effet d'une raison exacte et telle qu'on la trouve dans tout homme sensé. Ce milieu se rencontre entre deux vices, Vunimr excès^ Vautre par défaut; et de plus, comme nos passions et nos actions peuvent nous écarter du devoir, par excès aussi bien que par défaut^ c'est à la vertu qu'il appartient de trouver le milieu entre ces extrêmes opposés, et de s'y fixer. Voilà pourquoi la vertu, quant à son essence et