FISCHER
FISCHER (Georges), lithographe. — Odalisque, d'Eugène Delacroix, 1852. — Lecture du roman, de Chavet. — Jeux de V amour, de Diaz. — Un Tripot , de Penguilly. — Un Fumeur, de Fauvelet . 1853 : etc.
FLAMEL. — Le général de Goyon, in-8, gravure.
FLAMENG (Léopold) , un des graveurs les plus distingués de notre temps , est né à Bruxelles de parents français en 1831 , et fut formé par Galamatta; mais il n'était pas (c'est lui-même qui le dit) son élève de prédilection : le maître pressentait-il que l'élève , tout en devenant lui-même un très habile graveur en taille-douce, déserterait les pratiques d'un burinisme sévère pour passer dans le camp de l'eau-forte?
Les débuts de Flameng à Paris, de 1853 à 1859, furent difficiles : il cherchait à se lancer dans une voie qui n'était pas la sienne, celle de l'eau-forte originale , traversant les mauvais jours sans découragement, travaillant avec opiniâtreté et
bibliophiles , et aussi des amateurs d'estampes , car cette bibliothèque fameuse était principalement composée de livres à figures. Elle a été décrite par nous-même, dans un catalogue intitulé Bibliothèque d'un Bibliophile. Hélas ! nous ne nous doutions pas que moins d'un an après avoir célébré dans cet opuscule les qualités extraordinaires de cet ensemble de livres , l'harmonie de cette collection incomparable, il nous faudrait pleurer la
guettant l'occasion de percer. Elle se présenta exceptionnelle : Charles Blanc fondait en 1859 la Gazette des Beaux-Arts ; il s'était lié avec
flispersion des exemplaires uniques, des vignettes avant la lettre, des fleurons tirés hors texte, des suites d'eaux-fortes , des dessins, des reliures doublées, des mosaïques, et prendre, pour parler de la Bibliothèque du Bibliophile, le ton mineur de l'oraison funèbre : 0 jour désastreux , à jour effroyable! où retentit tout à coup comme un éclat de tonnerre cette étonnante nouvelle : Paillct vend! Paillel a vendu!
Ce fut un dimanche de novembre 1886.
En entrant, rue de Berlin 40 au premier, dans le cabinet du Bibliophile, quel spectacle !
Les bibliothèques béantes, aux rayons vides, aux glaces déjà recouvertes d'une andrinople funèbre ; à terre , vingt caisses-cercueils pleines ; près d'elles, Edouard , le jeune substitut de Morgand , faisant fonctions de croquelivres, enveloppant les derniers volumes dans leur linceul de papier blanc. A la table du milieu , Morgand lui-même , — plus fertile en ressources que le serpent tentateur, qui ne disposait que d'une simple pomme ; plus riche que Jupiter, cet arriéré qui ne sut trouver que la pluie d'or, — Morgand se métamorphosait en une neige de billets de banque. La pendule sonnait le glas. Et pendant ce temps , à la porte de la maison mortuaire , stationnait le corbillard de la Bibliothèque du Bibliophile : une tapissière !
La veille , le Bibliophile avait annoncé la fatale nouvelle à son ami , l'auteur de Bibliothèque. Il la lui déchargea à bout portant , sans préparation aucune, au sortir de la tournée habituelle dans les passages. L'ami fut atterré, et il y avait de quoi : voir disparaître une bibliothèque que,pendant quatorze ans , il avait aimée plus que la sienne propre !
Et cependant, à y regarder de près, le coup pouvait se prévoir.
Le Bibliophile avait présenté des symptômes qui auraient dû donner l'éveil ; un notamment , terrible : il sentait venir le goût de la propriété rurale , parlait campagne , champs , récoltes , basse-cour ; il soupirait le rus quando te aspiciam. Mauvaise affaire! Le collectionneur ne doit cultiver que les passages et les quais. Un bibliophile qui tourne au bucolique est un bibliophile flambé.
D'un autre côté , en y réfléchissant , il est positif que depuis quelque temps Morgand avait des allures : préoccupé , distrait ; tantôt avec des éclairs de belle humeur, et alors il était pris d'un incompréhensible besoin
Flameng dans l'atelier de Calamatta, où luimême avait voulu apprendre à couper le cuivre , et le prit pour un des deux graveurs attitrés de
de réciter, comme un soldat sa théorie , des tirades de Bibliothèque d'un Bibliophile qu'il semblait s'exercer à apprendre par cœur : sur ce, il s'épanouissait; tantôt reprenant son attitude d'homme étouffé par un secret. Un seul jour il livra un fragment de sa pensée, en disant à un client favori, avec des rélicences d'oracle ; Monsieur, croyez-moi, ménagez-vous , recueillez-vous, n'éparpillez pas vos ressources, faites bloc, l'occasion se pre'scnlcra, cl je vous mettrai à même d'acheter de beaux livres.... Puis, se repentant d'en avoir trop dit, il reprenait avec un mouvement dramatique ; Ne m'en demandez pas davantage , ne m'interrogez pas , ne dites mol à personne, n'ayez pas l'air de savoir, n'en parlez même pas à moi-même!
Tout cela est peu de chose. Mais l'événement est trop capital pour qu'on n'en étudie pas les préliminaires. Faits d'où l'Histoire sort et que l'Histoire ignore^ dit Victor Hugo. La poésie a bien recueilli les prodiges qui annonçaient la mort de César : pourquoi notre prose ne noterait-elle pas les prodromes qui présageaient la dispersion de la bibliothèque du Président de la Société des Amis des Livres ?
Connue le lundi dans les librairies, la nouvelle y produisit la stupeur que vous pensez , stupeur qui se manifesta sous des modalités diverses : la Rue Drouot, à son ordinaire, fut joviale et bon enfant ; le Passage Ghoiseul , railleur ; le Quai pâlit ; la Rue de Lille eut une joie relative à l'idée que ce n'était pas le Quai qui faisait l'affaire.
La première pensée des rivaux fut que la bibliothèque était achetée pour le compte d'un amateur masqué et que le libraire était réduit au rôle de simple courtier, touchant une vulgaire commission. Dès le lendemain , Morgand coupait les ailes à cette illusion en mettant la bibliothèque à la disposition de qui la voudrait acheter.
Il fallut se résigner et admettre que le libraire, opérant pour son propre compte, avait été capable i- d'avaler > le Président de la Société des Amis des Livres d'un seul coup. On admira n l'estomac >i, en se rabattant sur l'espoir que l'ayant >■ avalé .1, il ne pourrait pas le i> digérer ».
Mais, pour qui le connaît, Morgand offrait toutes les apparences de la réussite : un oeil moins ouvert que l'autre , ce qui chez lui est un signe caractéristique du succès ; une manière de se renverser sur une chaise et de causer nonchalamment ; un certain rire ; un dédain avoué pour le client de faible envergure. Tel n'est pas le Morgand des jours de doute et d'in-
la nouvelle publication ; Gaucherel était l'autre. Flameng ne tarda pas à se mettre en évidence et à passer au premier plan : on peut même dire
quiétude : alors il est debout, agité, silencieux, arpentant le fond de sa librairie comme un fauve en cage , et plein de considération pour le plus mince des bibliophiles.
Son plan de digestion était tout fait : chef-d'œuvre de stratégie , digne de celui qu'on a appelé le Bonaparte de la librairie. Dans l'affaire, tout le monde l'attendait à une Bérésina : il montre une fois de plus que sa carrière est un Marengo à jet continu.
Qu'eût fait un libraire ordinaire? Le jour même, il eût mis les livres sur table dans sa librairie : là, chacun se fût précipité, eût regardé, palpé, feuilleté, examiné, choisi, bavardé, blâmé, déprécié, — laissé.
Morgand , résolu à ne pas se laisser écrémer, cacha les livres dans un dépôt ad hoc , où personne n'eut licence de pénétrer. Puis , posément , lentement, il envisagea l'opération sous toutes ses faces, supputa le bénéfice possible, organisa la victoire, rédigea le bulletin du triomphe; en un mot, il calcula les prix.
Qu'eût fait encore le libraire ordinaire? Effrayé du chiffre de l'affaire, et des pri.x payés par lui , il se fût angoissé de revendre immédiatement. D'un livre payé vingt mille francs, il eût à peine osé demander vingt-deux mille.
Morgand , qui n'a pas de ces timidités , n'hésita pas à relever tout le marché d'un coup d'épaule athlétique. Là est sa force : il pressent la valeur vraie des livres, il la crée, il l'impose. Il commença par établir habilement sa modération en déclarant bien haut qu'il ne vendrait pas les Contes de La Fontaine, avec dessins de Fragonard, un sou de plus que cinquante mille francs. (Et de fait, c'est pour rien : en vente publique le livre allait à cent mille). Puis, — cette indispensable réputation de modéré bien et dûment établie , — il releva hardiment toutes les cotes à des sommes fantasmagoriques.
La mollesse perdrait tout , l'audace sauve tout. A vingt-deux mille , l'amateur eût hésité. A trente mille, il accourt, excité, convaincu, soumis, et tend vers le libraire des mains suppliantes. Il demande qu'on l'inscrive. . .
Car on s'inscrivait. Il fallait prendre des numéros. Le libraire les distribuait , derrière son bureau , comme dans un contrôle d'omnibus :
— Monsieur Morgand, Madeleine-Bastille; je voudrais bien les Chansons de La Borde.
que pendant des années, jusqu'à l'arrivée de Jacquemart et de Gaillard , il demeura seul sur la brèche, exécutant avec une souplesse, un goût
— Voici, Monsieur; vous avez le numéro six.
— Monsieur Morgand , Clichy-Odéon ; c'est-à-dire le Molière de Bret , s'il vous plaît.
— Voici , Monsieur, un numéro d'impériale ; mais je ne dois pas vous laisser ignorer que la voiture Molière de Bret est déjà complète à l'intérieur.
— Il n'importe, je suis décidé à tout essayer pour l'avoir : dussé-je monter en lapin sur le siège.
— Je vous approuve, Monsieur; vous avez la foi, vous arriverez.
— Monsieur Morgand , Panthéon-Courcelles , je veux dire les Petits Conteurs.
— Impossible, Monsieur, ils sont réservés au baron Alfred n" 1.
Le résultat ne fut pas un instant douteux ; les demandes affluaient. La correspondance , les télégrammes faisaient rage.
— Réservez-moi deux cent mille francs de livres du Bibliophile.
— Vous trop exigeant. Aurez cent cinquante mille, rien de plus. Et le correspondant gémissait par le retour du courrier :
— Quel malheur, mon Dieu, quel malheur!
Et quel tremblement quand nous demandions à combien était fixé un livre : nous avions l'air d'accusés, le libraire d'un juge. Assisté de son assesseur Edouard , il se retirait dans le fond de sa librairie pour délibérer, après quoi le tribunal vous appliquait invariablement le maximum du prix, — au moins.
Trop heureux si la sentence n'était pas assaisonnée de cette réflexion : Vous savez. Monsieur, si vous ne le prenez pas , eh bien, je le vendrai à un autre. Ceci insinué si aimablement qu'il n'y avait pas à se fâcher.
Voilà comment cet homme nous mène ! Ses qualités personnelles, l'audace brillante , l'habileté de bon aloi , exercent sur les bibliophiles une véritable fascination. Ils le boudent bien quelquefois, parce qu'il vend cher, — mais pas longtemps, parce qu'il vend beau. Comme dit une légende de Raffet : Ils grognaient! — et le suivaient toujours. En somme, il est incomparable.
Oui acheter comptant une bibliothèque formidable ; ne pas avoir un moment de doute ou d'émotion ; ne pas être tenté une seconde d'aller faire
et uue habileté remarquables ce tour de force qui consistait à graver beaucoup , vite et bien , facile mais jamais lâché , toujours agréable et élégant ;
à New-York un déballage lucratif; vouloir la gloire en même temps que le profit; réserver l'affaire à ses clients habituels pour les raviver, les enchaîner à lui ; les tenir en haleine trois mois durant en leur cachant les volumes , sans en montrer un seul à l'amateur le plus choyé ; réchauffer les amoureux du livre par une correspondance brûlante , surexciter leurs désirs , flirter avec eux , combiner des rendez-vous secrets , éviter les rencontres , ne point laisser surprendre par l'un les secrets de l'autre , vendre en paraissant accorder une faveur, refuser sans décourager, exécuter sans une faute ces manœuvres de savante coquetterie , être Morgand- Célimène; imposer vigoureusement son bénéfice et la hausse du livre; entraîner les amateurs à acheter sans voir, (car tous les livres ont été achetés sur leur seule réputation , ô merveille!) c'est le comble de la force. C'est par là que Morgand, après avoir extirpé au Bibliophile sa bibliothèque, sut montrer qu'il est un libraire dans la grande acception du mot, et non un vulgaire arracheur de livres.
Cependant, l'imprimerie Danel mettait les équipes doubles. A la date fixée d'avance, le quinze février, le fameux Bulletin N" 20 parut. Ou plutôt il éclata.
Quelle bombe ! Quel feu d'artifice !
Passons rapidement sur le livre ancien , qui n'a rien de commun avec ce dont nous nous occupons ici. Remarquons, cependant, comme il est de belle tenue dans ce catalogue : Heures manuscrites, 5000 francs ; — autres Heures manuscrites, 5000 ; — Heures de Simon Vostre, 3000 ; — Heures de Geoffroy Tory, 4000 ; — Roman de la Rose manuscrit, 5000 ; — Homère de 1488, superbe exemplaire, 6000 ; — les Lunettes des Princes, exemplaire aux armes de Charles-Quint, 8000 ; — Molière de 1682 , reliure ancienne, 8000; — le Corneille de 1682, exemplaire exquis, en reliure doublée, de Boyet, payé 1500 francs il y a deux ans, est ici brillamment coté 10,000!
Voyez encore comme les livres reliés par l'illustre Trautz font bonne figure dans l'action : le Cabinet et le Parnasse salyrique, elzevir, (saumon doublé de saumon), 2000 fr.; — l'édition princeps àeV Imitation, 2500; — le Montaigne de 1595 (rouge doublé de rouge), 2500 ; — V Illustre Théâtre de Corneille, elzevir, est toujours ferme à TOOO ; — par contre, le Paslissier français tombe à 3500. Grandeur et décadence du Pastissierl Jadis il valut , broché, dans les mains de Morgand , 10,000 fr.; dans celles d'Ernest
à se laisser mettre, — qu'on nous passe le mot, — à toute sauce , à reproduire les modèles les plus divers , à passer des primitifs aux modernes , des
Quentin-Bauchart, un exemplaire représentait encore une valeur de 6800 ; notre Bibliophile l'estimait, dans les siennes, 4600! Et le voilà à 3500 : c'est donné.
Quant aux mosaïques de Trautz , nous trouvons VOf/ice de la Vierge , manuscrit de Jarry , à 8000 ; — et les Caquets de l'accouchée également à 8000. Ici, il y a détente. En 1875, on eût demandé 18,000 fr. de chacune de ces mosaïques; mais c'étaient des prix soufflés, surmenés.
Remarquez le tacticien , qui sait se borner à tenir la défensive dans les parties relativement secondaires du champ de bataille ; — et ici , chacun sent bien que la clef de la position n'est pas dans le livre ancien. Au contraire, le livre illustré du xviii* siècle est dans cette bibliothèque le terrain de combat par excellence, le nœud de l'opération ; là il faut vaincre, ou se perdre : Morgand prend l'offensive avec la dernière vigueur ; écoutez crépiter la mitraillade des prix : le Molière de Boucher, 5000 ; — les figures de Gravelot pour Boccace, 6000 ; — les Contes de La Fontaine des fermiersgénéraux, GOOO ; — les Grâces, 5000; — le Jugement de Paris, 4000; — Anacréon , 6000 ; — les Saisons, 4000 ; — la petite Psyché in-1 2, 4000 ; — le Voltaire de Kehl, 6000; — le Pygmalion, exquis, 6000; — les Idylles de Berquin, avec le- délicieux dessins originaux de Marillier, 6000; — le Temple de Gnide, 7000.
Je passe sur le fretin des Désormeaux à 3500, des Gil Blas à 2000, des Plis à 700, des Gulliver de Bleuet à 1800.
Arrivons à la position principale, à la tour Malakoff, aux livres fortifiés de fleurons ou d'eaux-fortes, et protégés par des reliures merveilleuses : ici le libraire fait donner la Garde , le bataillon sacré des clients de réserve : l'assaut est furieux ; point de quartier, aucune remise (*) ;
Les Fables de La Fontaine, figures d'Oudry : dix mille ; — les Liaisons dangereuses , avec dessins originaux : dix mille; — la Folle Journée : dix mille ; — les Baisers : douze mille ; — les Fables d ■ Dorât : quinze raille;
— les Petits Conteurs : quinze mille ; — le Molière de Bret : quinze mille ;
— les Contes de La Fontaine de 1795 : dix-huit mille; — le célèbre Ovide : trente mille; — les Chansons de La Borde : trente mille; — le Monument du Costume : quarante mille : — les Contes de La Fontaine , avec dessins de Fragonard : cinquante mille ! ! !
La stupeur est dans l'armée des bibliophiles ; de toutes parts on n'entend
(*) « Les prix fixés sont absolument nets. » {Bulletin Morgand, A'" 20.)
dessinateurs aux coloristes , des calmes aux fougueux , d'une Mort de la Vierge de Martin Schœn à une Charge d^ artillerie de la Garde de Schreyer,
que ces exclamations qui résument l'impression d'admiration et d'étonnement :
— Quels livres I
— Mais quels prix !
— Quels prix !
— Mais quels livres!
C'est une mêlée acharnée : les bibliophiles du premier rang ont leur porte-monnaie tué sous eux ; ils enfourchent bravement le crédit et poussent de l'avant. On voit de malheureux blessés , qui ont reçu des Ovide et des La Borde de trente mille au travers du corps , retenir leur râle pour conlinuer la lutte. Tout est enlevé. Quoi d'étonnant ? Les prix sont énormes, mais les livres sont incomparables, l-a plaie d'argent se cicatrise avec le temps ; mais où retrouver jamais ces morceaux merveilleux si on les laissait échapper? D'ailleurs sont-ils cotés au-dessus de leur valeur? Ah! certes, non. Dans une telle condition , le livre à figures du xviii'^ siècle a pour lui cette fortune qu'il n'est point seulement du bouquin de bibliophile, mais aussi du bibelot de curieux raffiné, et encore de l'objet d'art séduisant. L'avenir est à lui.
Et, soit dit en passant, c'est un triomphe pour les relieurs modernes ; ces livres avaient été reliés, sous la judicieuse direction du Bibliophile, par nos Trautz , nos Lortic , nos Thibaron , nos Cuzin : maintes fois , il avait risqué sur ces reliures une ornementation nouvelle Le résultat est brillant : la reliure actuelle est désormais classée.
Mais l'étonnant , c'est le livre du xix" siècle. Morgand , chacun sait ça , n'est que demi-tendre pour le moderne. Ici , il met une sorte d'amour-propre à montrer qu'au besoin il est encore capable de le vendre plus cher que n'importe qui. Après avoir débité superbement les i> morceaux de première qualité >i de la collection , il montre une crânerie extraordinaire dans la 'vente des v' abattis », et proclame que dans la Bibliothèque du Bibliophile il n'y a pas de i' déchets -l Jugez-en :
Mille cl une Nuits, figures de Smirke et autres, reliure de Trautz 2500 fr. Napoléon et ses contemporains , par A. de Chambure, exemplaire de l'auteur, sur papier de Chine double 1000 -^
Les Métamorphoses du Jour 250 '^
Ilaly et Poems , par Rogers, reliure doublée 1200 '^
Physiologie du Mariage, édition originale (1830), exemplaire
d'un fac-similé de Rembrandt à la Psyché de Curzon ; à varier des méthodes , tantôt pour ne donner que le plus gros d'un tableau, comme la
sur papier jonquille , dessins sur les marges par Chauvet , reliure de Trautz j 50o
Les Jeunes-France, reliure à la cathédrale 120O
Noirc-Damc-de-Paris, Renduel , 1836 150
Mademoiselle de Maupin , édition originale, sept aquarelles de John-Lewis Brown 3500
Paul et. Virginie, Curmer, reliure d'exposition par Ottmann- Duplanil gQQ
Histoire de Napoléon , par Norvins 15q
Histoire de Napoléon , par Laurent de l'Ardèche, avec un autographe de Bonaparte jqqq
La Pléiade, exemplaire de Curmer, sur chine, dessins ajoutés. Reliure à la Curmer, ou , comme nous l'avons déjà appelée : reliure de paroissien , en maroquin bleu jouant le chagrin , fermoirs en vermeil et lapis-lazuli (!) , les gardes en hrocart
d'or (excusez du peu ! ) 2000
Contes du Temps passé, reliure de Cuzin , doublée iqoo
Chants et Chansons populaires gQQ
Notre-Dame-de-Paris , 1844 , premier tirage 350
Béranger, 1847-1860, 5 vol. Suites des cent-sept et des Lemud avant la lettre; figures de Devéria, Daubigny, H. Monnier,
etc., ajoutées. Seul exemplaire relié par Trautz .' 5000
Les Contes drolatiques, sur chine I50q
Les Contes rémois, petit papier, bois sur chine ajoutés, reliure ^«"^lée j50g
Madame Bovary, 1857, sept aquarelles d'Edmond Morin , reliure de Cuzin , doublée 3000
Le Roman d'un jeune homme pauvre, 1858, cinq aquarelles
de G. Boutet, reliure de Cuzin , doublée 800
Monsieur, Madame et Bébé, 1878 , sur chine 250
Le Myosotis, dessins de Chauvet 2000
Le Parnasse satyrique du XIX>"<^ siècle , sur chine , dans la célèbre reliure de Trautz aux fleurs du mal 2000
Phryué de Gérôme ou la Halle de Meissoiiier, en pratiquaDt adroitement l'art des sacrifices ; tantôt pour exécuter des eaux-fortes librement traitées et particulièrement appréciées des artistes, comme la Miss Graham et le Blue-Boy de Gainsborough, ou comme le Doreur de Rembrandt ou le François /"" et sa sœur de Bonington ; tantôt pour graver en taille-douce ces petites planches d'un travail caressé et clair qui mirent en lumière , dans le public, le graveur et le journal : la Nais-
Frotnont jeune et Rissler aine, 1874, six dessins de Dagnan ,
reliure de Cuzin , doublée 3000 <■«
L'Assommoir, 1817, sept aquarelles d'Edmond Morin, reliure
de Cuzin , doublée 2500 »
A l'apparition du catalogue, du Bullelin N" 20 désormais célèbre , un cri s'éleva de toutes parts, chacun ayant la même pensée : — L'ADDITION !... — Combien , dans les mains du libraire , la BibliothèqTie du Bibliophile a-t-elle de valeur? Quelle somme donnent tous ces trésors accumulés? Aussitôt cent bibliophiles saisissent leur plume et totalisent fiévreusement. Le chiffre est :
Sept cent mille francs.
Et de tout cela, au bout de quelques jours, il ne restera rien chez le libraire. Honneur au courage des collectionneurs ; honneur surtout au goût du Bibliophile qui forma cet ensemble. (Dans Bibliothèque, nous l'estimions un demi-million. Nous étions donc au-dessous de la vérité.)
Le Bulletin N" 20 proclame définitivement la célébrité du Bibliophile.
\\ établit aussi l'hégémonie de Morgand. 11 ne reste plus qu'à dresser, dans sa librairie transformée en Place des Victoires, sa statue en empereur romain, coiffé de la perruque louisquatorzienne. Sur le piédestal, des basreliefs figureront les Passages rivaux et les Quais, enchaînés. Il sera bon d'y faire figurer aussi les bibliophiles , dans une posture à la fois fière et soumise , brandissant victorieusement ces livres qui vont être leur orgueil , et tendant la main comme des Bélisaires pour refaire leurs finances épuisées.
sancc (Je Vénus de Cabanel , la Dernière Poupée d'Amaury Duval , et , d'après Ingres , le portrait de M"" Devauçay (une des meilleures pièces de l'œuvre ) , V Angélique , et cette fameuse petite planche de la Source dont le succès inouï fit la fortune de la Gazette.
Pour ne pas succomber dans une pareille tâche, qui avait de plus à cette époque le mérite de l'innovation , il fallait la rare faculté d'assimilation qui distingue Flameng au plus haut point. On citera toujours, pour exemple de cette habileté particulière , l'étonnante copie faite par Flameng de la Pièce aux cent florins. Impossible de mieux faire : la pièce joue le Rembrandt à s'y méprendre et rillusion est complète.
Flameng a abordé tous les genres. En 1860 , à l'époque de la transformation de Paris , il avait commencé une publication originale : Paris qui s'en va et Paris qui vient. Il a gravé beaucoup d'illustrations ; son œuvre comprend de nombreux portraits, utiles et intéressants, car ils représentent presque tous des personnages marquants.
En dehors de la Gazette des Beaux-Arts , à laquelle il n'a pas donné moins de cent planches, et des divers catalogues illustrés de collections célèbres, Flameng a exécuté de grands morceaux : la Ronde de nuit , les Syndics , la Leçon d'anatomie de Rembrandt ; la Délivrance des emmurés de Carcassone de J.-P. Laurens, et, d'après le
même peintre , la Mort de sainte Geneviève , estampe qui , exposée au Salon de 1886, valut au graveur la médaille d'honneur, juste récompense de sa carrière. Flameng, est-il besoin de le dire?, a reçu toutes les récompenses et médailles. Il est décoré depuis 1870.
L'ŒUVRE
DE