‹ Les graveurs du 19e siècle; guide de l'amateur d'estampes modernes (volume 4)Chapitre 61 sur 161 · Les Mayeux · texte numérisé non relu

Les Mayeux

Traviès passe pour être le créateur de Mayeux. Ceci constaté, inutile de perdre son temps à se demander gravement, comme on l'a fait plus d'une lois, quelle est la genèse de Mayeux ; est-il sorti subitement tout parfait de l'imagination de Traviès? ou Traviès a-t-il pris quelques indications « sur nature » d'après un modèle ? Voilà-t-il pas un grave point d'histoire !

Avant Traviès, la caricature s'était attaquée aux bossus : et au n° 11 de l'album comique d'Isabey père il y a un petit bossu prétentieux, tout fier de donner le bras aune grande femme, qui est déjà Mayeux à moitié trouvé.

De même nous ne nous demanderons pas solennellement : Que représente Mayeux? Sa mémoire restera-t-elle dans les gê aérations futures? et autres questions. Surtout nous nous garderons bien de répondre comme Champfleury que Mayeux forme avec Robert Macaire et Joseph Prudhomme une trinité qui personnifie la bourgeoisie. Mayeux, ce fantoche priapique, ne représente que Mayeux, un bâtard de Polichinelle (j'entends • du polichinelle turc), atténué et rendu susceptible d'être toléré par le public français qui n'a pas l'habitude du Karagueuz original. Mayeux ne fut, à xn 10

proprement, parler, qu'une « scie » dont Paris s'est longtemps amusé, et dont l'avenir (qui nous est maintenant connu à présent que soixante ans se sont écoulés) a été de disparaître, remplacée par d'autres « scies », moins accentuées toutefois et d'un genre moins cru (*). Mais il a eu un beau succès, aux alentours de 1830 , le bossu des trois glorieuses, qui s'était sûrement caché dans sa cave pendant l'action, et qui après la victoire réapparaissait triomphant, insolent, bruyant, mouche du coche, grand faiseur d'embarras, et soigneux garde national ! La garde nationale avec les nuits de service commandé, quelle admirable occasion pour les fredaines que doit ignorer Mme Mayeux. Et ces fredaines, c'est la grosse affaire de Mayeux, lubrique,

(*) En d'autres termes , Mayeux n'est pas un « document » dans le bon sens du mot.

Nous savons bien que tout est susceptible de devenir document avec le temps ; la preuve en est qu'on élève des palais pour y loger des tessons ; et comme dans La Grammaire de Labiche, les savants viennent pontifier sur des morceaux de vases nocturnes qu'ils prennent pour des débris de lacrymatoires. Mais nous ne sommes pas assez loin des estampes du XIXe siècle pour les déclarer indifféremment des documents, c'est-à-dire des témoins valant la peine d'être entendus et dignes d'être crus lorsqu'il s'agira , plus tard , de reconstituer et de juger notre société. Charges , grimaces, grosses têtes, grotesques à la De Cari, scatologies, trivialités à la Pigal, obscénités lithographiques de 1830, Mayeux, calomnies féroces des caricaturistes politiques, lanternes de Boquillon . placards publiés à la faveur du relâchement de l'autorité, pornographies d'aujourd'hui , marée d'images lancées en tout temps par des « individualités sans mandat » ; tout cela , feuilles de papier sans autorité , pseudo - documents , faux témoignages 1

Connaissons toutes ces images, si l'on veut. Mais soyons sceptiques à leur égard. Sachons surtout nous rendre compte du néant de la plupart d'entre elles comme influence sur le moment et comme valeur dans l'avenir : remarquons, par exemple, le fait qui se passe aujourd'hui sous nos propres yeux : le détachement absolu du public pour les caricatures politiques, on ne les regarde même pas aux kiosques où elles sont étalées. Ne prenons pas au sérieux tout ce qui est dessiné : nous ferions comme le naïf populaire, qui croit toutes les bourdes, et ce qui est plus grave, toutes les accusations, du moment que « c'est sur le journal ». Défions-nous surtout, en estampes comme en autres choses, des traits des satiriques et des boutades des hommes d'esprit. Il n'y a point de documents plus menteurs : c'est la plaie de l'Histoire.

TRAVIES.

cynique, volcanique (au moins en paroles), jurant, sacrant (Nom de D...I Tonnerre de D...! voilà l'inévitable entrée, la rengaine, le leitmotiv de Mayeux), faisant un bruit de tous les diables afin que nul n'ignore ses bonnes fortunes Nom de D..! Mayeux, en fais-tu des caprices!; entrant au restaurant ou au théâtre avec des allures d'ouragan : Du serpent à la Tartare! des côtelettes de tigre, tonnerre de D...! Des truffes, nom de D...! des truffes, garçon? des truffes comme s'il en pleuvait ! — Une loge grillée, tonnerre de D...! ; et montant chez les filles, et faisant du vacarme, et promettant de lui-même monts et merveilles : Dépêche-toi, nom de D...! nous allons voir le tremblement!, « parlant d'amour », dit Ghampfleury, « comme le père Duchêne parlait politique » : Cache ta gorge, cache-la, nom de D...! je ne me connais plus! Tiens, prends ma bosse, coupe-la en quatre, f.... -m'en les morceaux à la figure!... Dis-moi des horreurs, dis-moi que f ai assassine mon père et ma mère ! ça m'est égal, tonnerre de D... ! ça

ni! est égal, f. •'•'•'

Mayeux a copieusement fourni matière à articles, et on en pourra toujours tirer une « chronique ». Mais là n'est pas notre point de vue. Nous avons à nous demander, tout simplement, combien Mayeux a suscité d'estampes et de quelle qualité.

On appelle Les Mayeux en langage de librairie, l'ensemble des images où se trouve représenté le fameux bossu. En 1832, cet ensemble était annoncé, dans les Petites affiches du Charivari chez Aubert, comme complet en 100 feuilles à 75 cent. : charges un peu graveleuses, mais très plaisantes (sic). Mais il existe aujourd'hui dans diverses bibliothèques des recueils factices où le chiffre des Mayeux va environ à 160 pièces. Les Mayeux ne sont pas du seul Traviès, mais encore d'autres dessinateurs.

Série à l'adresse de Hautecœur-Martinet ; — Autre série chez Hautecœur-Martinet, in-4 avec trait carré; - Série chez Fonrouge , 5, quai Conti : on y remarque Mayeux regardant Holyrood, signé ^B (Auguste Bouquet) ;- Série à l'adresse d'Aubert. - Série, imprimerie Delaunois, chez Charasse, 6 p. — Aventures de M. Mayeux, par Hippolyte Robillard , chez Aubert. Il y en a deux fort « raides » de ton - Mayeux, par H. Robillard, imp. Delaunois, chez Aubert. - Quelques pièces, par Michel Delaporte, chez Aubert.- Série chez Genty, signée Ch. de S..., d'un dessin

informe. (C'est là que se trouve la fameuse réponse faite à Mayeux demandant au cardinal Fesch : Comment se porte Votre Eminence. — Très bien, Mayeux, et la vôtre ?) —

— Facéties de M. Mayeux, par Traviès : ici Mayeux fait de tous les métiers, il est chapelier, cordonnier, docteur, tailleur, maître de danse, restaurateur, coiffeur, épicier, pharmacien, marchand de vin, charcutier, etc., etc., et il ne se fait pas faute de propos et d'insinuations à faire rougir les clientes.

Portrait de Charles-Louis-Philippe-Dieudonné Mayeux, né à Paris, le 7 fructidor an 2, décoré du lys, de la. croix de Juillet, membre du caveau moderne et de plusieurs autres académies savantes, par Traviès. — Mayeux parvenu au Ministère (Traviès). — Le Diable emporte la Liberté de la Presse (Michel Delaporte). —Mayeux, sculpteur, devant sa Galatée : Je me sens capable de mille hoi-reurs (Traviès).— Mayeux brûlant les lithographies qui le représentent : Au feu, codions d'artistes ! au feu, nom de D... ! — La Revue (Robillard). — A la revue : La voilà donc, cette belle garde nationale dont je suis! — Diverses pièces signées de Forest, de Prévost, ou Auguste ou Bosco.

— M. Mayeux aux Tuileries. — Lâchez-moi, Madame Mahieu,j'suis d'ia mobile, nom de D...! (La Silhouette). On peut citer aussi une image d'Épinal : Mayeux le brave bossu des trois jours; une réclame de Henri, chapelier. avec Mayeux pour vignette ; une autre vignette pour les boîtes de Y Enduit élastique préservateur de l'humidité des chaussures de cuir.

Nous verrons tout à l'heure Mayeux apparaître dans le journal la Caricature.

Enfin, en 1839, alors que la vogue du personnage ava it pleinement baissé, et que le goût du violent et de l'ignoble dans la charge avait disparu, Traviès essaya de ramener l'intérêt sur son bossu en lui donnant pour partner un autre type alors célèbre : il fit la série spéciale de Mayeux et Robert Macaire, 6 p., qui n'eut aucun succès.

Comme qualité, les lithographies des Mayeux sont généralement nulles. Elles peuvent former un recueil curieux, mais rien de plus. Robert Macaire a fourni, avec Daumier, une série de lithographies superbes ; Prudhomme , lui . n'a pas été célébré par la lithographie ; Mayeux l'a été platement, souvent même ignoblement, ainsi qu'il convient pour des estampes destinées à recevoir des légendes dans

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