‹ Les graveurs du dix-huitième siècle (volume 2)Chapitre 78 sur 188 · II · texte numérisé non relu

II

FIESINGER (J.-Gabrîel).

Gabriel Fiesinger , né à Ofienbach en Alsace , a travaillé en Allemagne , en Suisse , en France et en Angleterre. Il a gravé plusieurs pièces d'après des maîtres italiens , dont la plus ancienne est datée de 1777: la Prudence, d'après Franceschini ; la Vierge, d'après Gignani ; Ecce Homo, d'après G. Cesari, VArtiour ^nenaçant , d'après le Guide , Hercule brûle ses enfants , Hercule et Joie , d'après Zampieri ; la Femme en prière, le Bénédicité, d'après Van Dyck.

Il était fort habile dans la gravure au pointillé. Se trouvant à Paris au début de la Révolution , il reproduisit les traits des Constituants les plus en vue ; cette série de médaillons ovales in-8 d'après Jean Guérin , peintre en miniature né k Strasbourg, est gravée avec un talent des plus fins : elle se vendait chez Vauteur, quay des Auguslins N" 44 au ^"'^

Bar ère de Vieuzac, Barnave, Alexandre Beauharnois, le Comte de Clermont-Tonnerre , Fréteau, Jessé , La Fayette, Alexandre Lameth, Charles Lam.eth, La Rochefoucauld duc de Liancourt , L. A. duc de La Rochefoucauld. Le Chapelier, Mirabeau , Montesquiou-Fezenzac, Pétion , Rabaul St-Étienne,

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Rewbell , Robespierre, très -remarquable comme expression, Sieyès et Thouret.

Fiesinger grava aussi un petit profil du Duc d'Orléans médaillon en couleur , d'après un modèle en cire fait par M. Gouriguer. Un très beau médaillon in-4 de Mirabeau , de face , d'après Guérin , est d'abord daté de Londres 1793 , puis indiqué comme déposé à la Bibliothèque Nationale le 15 Germinal an VI.

Renouvier dit que Fiesinger fut employé à la gravure des assignats , mais il ne peut déterminer la part qui lui appartient dans les figures et ornements du papier-monnaie.

Reprenant la gravure des portraits , d'après les modèles que lui fournissait Jean Guérin , Fiesinger reproduisait à la fin du siècle , en médaillons in-4 ou in-8 , les traits de quelques-uns des généraux les plus célèbres de nos armées : Be?madoUe , Régnier , Gouvion Saint-Cyr, in-4 et in-8; Lecourbe, in-8 Masséna, in-8; Lefèvre, in-4; Sainte-Suzanne, in-8 Klèber , d'une expression si mâle et si énergique et Buonaparte , déposé à la Bibliothèque Nationale le 29 Vendémiaire an VIL — C'est un des plus beaux qui aient été gravés du général en chef de l'armée d'Italie, et le graveur a su rendre admirablement son expression d'indomptable volonté ; le burin n'eût pas été plus énergique que le pointillé de notre artiste L

1 Quelques autres portraits de la même suite, Bernndotte, Bonaparte, Desaix, Kléber, Lefèvre, tous de format in-8, ont été gravés par une artiste dont nous indiquerons ici le nom pour n'avoir plus à en reparler : Elisabeth Herhan. Le Manuel cite , à l'article de Fiesinger, le portrait de Lord Hood et ceux de Joseph /«'", empereur d'Autriche, et de Marie- Thérèse, impératrice.

FILHOL (Antoine-Michel).

Filhol , né à Paris , élève de Née , a gravé des planches pour le Voyage de VIstrie et de la Dalmalie, pour les Vues d'Italie de Percier et Fontaine , les Voyages de Suisse, de France, et d'Espagne, édités par Benjamin de La Borde , mais il est surtout connu comme éditeur du Musée Fimnçais : « Entreprise » difficile à combiner , écrit Joubert , parce qu'il en » fallait mettre l'acquisition à la portée de toutes les » fortunes sans nuire à la perfection et au dévelop- » pement des sujets par des dimensions trop petites ; » double obstacle adroitement surmonté par un choix » sagement fait de dessinateurs et de graveurs du » premier rang ; aussi le succès le plus complet a-t-il » récompensé l'auteur, honoré par le gouvernement » d'une médaille d'or pour avoir élevé un véritable » monument à la gravure française. »

11 faut supposer à Joubert quelque intérêt dans la vente des exemplaires restant de cet ouvrage , pour en faire un tel éloge , car ce livre, publié de 1804 à 1815, est simplement honorable , et même généralement médiocre, comme exécution des gravures.

FILLŒUL (Pierre).

Fils du graveur Gilbert Fillœul , mort vers 1750 et à qui l'on doit une Annonciation et une Sainte-Thérèse d'après Le Brun, un Saint-Dominique d'après Restout, et un Saint-Joseph d'après Corneille , Pierre Fillœul est surtout intéressant par la part qu'il a prise à l'exécution de la belle suite d'estampes pour les Contes de La Fontaine , d'après les compositions de Lancret, Pater, Vleughels , connue sous le nom de Suite de Larmessin. Fillœul fut chargé pour sa part de graver les compositions peintes par Pater : la Matrone d'Éphèse (1736) , le Savetier, le Glouton, la Cou?iisane amoureuse, le Cocu battu et content, les Aveux indiscrets, le Baiser donné et le Baiser rendu.

La Clochette et le Cuvier sont gravés par Fillœul , pour la môme suite, d'après P. le Mesle.

Notre graveur semble s'être spécialement voué à la reproduction des travaux de Pater , mais non pas toujours avec succès. La Danse (1738). in-foL, à Paris, chez Fillœul à l'entrée de la rue du Fouare, au bâtiment neuf par la rue Galande , est une assez froide estampe. Le tableau se trouvait chez le président de Ségur. Trois autres estampes font suite à

celle-ci : le Collin-Maillard , le Concert amoureux et la Conversation intéressante.

La Belle Bouquetière qïV Agréable société, V Amour et le Badinage , les Amants heureux, toutes pièces in-fol., d'après Pater, sont médiocrement exécutées.

Fillœul a encore gravé une suite de Jeux , d'après Cotelle , en six pièces : le Cache-Cache ^nitoulas , le Colin-Maillard, la Balançoire, la Jarretière, le Pied de bœuf, le Jeu de trois.

11 a travaillé avec Ouvrier, Lucas, Pinssio et Chenu à une suite de huit planches d'après Le Mesle pour le Lutrin , et gravé d'après Chardin : le Faiseur de châteaux de cartes , les Osselets , les Bouteilles de savon , in-4 , et la Dame prenant son thé :

Que le jeune Damis serait heureux, Climène, Si cette bouillante liqueur Pouvait échauffer votre cœur.

En vain caressante Climène (Jeune fille jouant avec un singe) , d'après Le Mesle ; le Pénitent et la Polonaise , d'après Watteau , par Fillœul et Aubert ; le Docteur et la Villageoise , d'après le même, également par Fillœul et Aubert ; le Déjeûner, petite estampe de Watteau ; VHijver, toujours d'après Watteau ; les Voituriè?^es, d'après Wouvermans; le Retour de la campagne, d'après Van Falens; portrait du Marquis d'Aubais , d'après Fontaine ; Portrait dlioynme , d'après Rembrandt (Galerie du Cointe de Brûhl) ; portrait de l'Abbé de Rancé , in-4 ; portraits des Rois de France pour la suite d'Odieuvre, etc.

FLIPART (Jean-Jacques

Jean-Jacques Flipart est un graveur de premier ordre qui , loin de se traîner dans les sentiers battus et d'interpréter toujours de même sorte des artistes très - différents , a cherché à se rapprocher de la manière de ses modèles et à s'identifier avec eux. Grâce aux conseils de Greuze et à une docilité dont on lui a fait , à tort , un reproche , il est arrivé à traduire d'une façon originale plusieurs des tableaux importants de ce pemtre , et ces planches , comme aussi la Chasse au Tigre d'après Boucher, la Chasse à rOurs d'après Carie Van Loo , et ses Tempêtes d'après Joseph Vernet, lui assurent une place des plus honorables parmi les graveurs.

La légende s'accorde à représenter J.-J. Flipart, dans sa jeunesse , comme un graveur dont le talent avait peine à se développer. Travaillant dans l'atelier de Laurent Cars , son maître désespérait de lui voir jamais conquérir une belle place parmi ses contemporains, et il avait déjà trente-deux ans, lorsque celui-ci , à la vue d'un frontispice de la Description des Fêtes données en 1747 pour le second mariage du Dauphin, avoua qu'il s'était trompé sur son compte.

11 y reconnut l'influence de ses leçons et de sa manière : Je ne sais , lui aurait-il dit, de quelle langue je me sers , mais jusqu'à présent je nai été entendu que de vous seul !

Gaucher a écrit sur Flipart une notice peu connue , enfouie dans le numéro du 3 août 1782 du Journal de Paris et que nous reproduisons ici :

« Nous venons de perdre, il y a environ un mois , » un homme qui en qualité d'artiste et de citoyen » mérite que l'on jette quelques fleurs sur son tom- » beau.

» J.-J. Flipart naquit à Paris (le 15 février 1719) de » Charles Flipart, originaire d'Abbeville et de Marie » Dévoile fille d'un procureur. 11 fut pour ainsi dire » nécessité à suivre la carrière des arts , car son père » se distinguait dans l'art de la gravure et lui donna les » premiers principes : mais comme il demeuroit dans » la maison de Laurent Cars , graveur du Roi , il eut » bientôt l'avantage d'être admis au nombre de ses » élèves. Le génie de Flipart fut tardif. Laurent Cars •> rassembloit alors chez lui plusieurs jeunes gens dont » le talent commençoit à se développer, tels que » François Boucher, Perronneau, etc.. et l'on disoit » de notre jeune artiste ce que les élèves de Carrache » disoient du Dominiquin que ses ouvrages étoient » labourés à la charrue. Le maître de cette école » n'en avoit pas conçu lui-même grande espérance. » Le seul Perronneau en jugea d'une manière moins » défavorable et prévit que l'amour de l'art porté à » un si haut degré et un travail si opiniâtre ne pou- » voient que produire à la fin un artiste des plus dis- » tingués. Quelque temps après, Flipart prit aussi des

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» leçons de Pierre Aveline qui dessinoit supérieure- » ment. Nourri dans de si bons principes, il hasarda > quelques essais qui lui obtinrent le suffrage de » M' Cocliin et cet homme célèbre confirma cet éloge » en lui donnant un de ses dessins à graver. Le succès » qui couronna ces premiers efforts et la recomraau- » dation de M"" Lattre , habile géographe , lui procu- » rèrent l'avantage de commencer à recueillir le fruit » de ses veilles. Il fut chargé par M"^ Michel- Ange » Slodtz sculpteur et dessinateur du cabinet du Roi » et M"" Blondel architecte du Roi de graver un des » frontispices de la Description des Fêtes données » en 1747 par la Ville de Paris, à l'occasion du » mariage du Dauphin et il eut la satisfaction de » vaincre enfin par le mérite de ce morceau l'injuste » prévention de Laurent Cars , son premier maître, » et cet habile artiste avoua avec la plus louable fran- » chise qu'il s'étoit trompé à son sujet. Une estampe » plus considérable acheva d'établir la réputation de » Flipart. C'est une espèce de Sainte-Famille qui » fait suite à la Galerie de Dresde, d'après J. Romain; » cette belle gravure qui fut faite pour la Pologne , » réunit tous les suffrages , tant dans ce pays qu'en » France. Enfin après la gravure d'un tableau à' Adam » et Eve, de Natoire, liaurent Cars qui l'avait chargé » de ce travail , le présenta lui-même à l'Académie où » il fut reçu avec de grands éloges. On n'entrera » point ici dans le détail des nombreux ouvrages de » cet estimable artiste. On sait avec quel succès il » rendit plusieurs chefs-d'œuvre de M'' Greuze et il >> a su s'associer ainsi à la réputation de ce maître » célèbre dont les tableaux sont déjà sans prix de son

» vivant. Il mit le comble à la sienne en gravant une » superbe Tempête d'après Vernet, peintre si admi- » rable dans ce genre , et il fut enlevé à l'art et à ses » amis , comme il gravait un morceau important de » Dietrich dont le sujet est Jésus-Christ guérissant » les malades.

» A un talent aussi distingué, J.-J. Flipart joignit » toutes les qualités qui peuvent rendre un homme » recommandable dans la vie privée. D'une probité » à toute épreuve, modeste au milieu des succès, il se » montra toujours le père des jeunes gens qu'il se » plaisoit à former ; à l'égard de son désintéressement » l'extrême modicité de la fortune qu'il a laissée en » est la preuve la moins équivoque. N'oublions pas » d'observer que la religion fut la base de toutes ses » vertus et le soutint dans les plus rudes épreuves. » En un mot , fils docile et respectueux , mari tendre, » ami sensible et reconnaissant, les larmes que sa mort » arrache à ceux qui l'ont connu et qui lui survivent , » le louent mieux que tout ce que nous pourrions » ajouter dans cette faible esquisse consacrée à sa » mémoire. Cet homme si estimable est mort presque » subitement d'une attaque d'apoplexie le 9 juillet » 1782. »

Basan dit aussi que personne ne fut jamais plus modeste ni moins intéressé , doutant toujours de ses succès ainsi que de son talent.

Laurent Cars , après avoir longtemps méconnu le talent de Flipart , lui donna une preuve éclatante de sa confiance en lui faisant graver un Adam et Eve après le péché , de Natoire , estampe destinée à faire pendant à un Adam et Eve avant la faute , que

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lui-même avait gravé d'après le tableau de Le Moine. Vénus et Énée, du mêmeNatoire, est une composition théâtrale et ennuyeuse que la gravure n'a pas réussi à relever.

C'est à propos de deux pièces d'après Vernet, exposées au Salon de 1771 , Tempête pendant le jour et Tempête pendant la nuit, que Diderot se rappelant la fameuse Tempête de Balechou . s'écriait : Rien qui vaille. Ah ! Balechou , uhi, uhi es ?

Flipart fut l'ami de Greuze et l'un de ses graveurs préférés. On lui doit le portrait en profil de Greuze. in-8 , avec cette mention : gravé par son ami J.-J. Flipai-t en 1763.

La Pelotonneuse , dédiée à Gabrielle-Anne Babuty, femme de Greuze.

La Jeune fille qui pleure son oiseau mort . dont le tableau a inspiré à Diderot , dans son Salon de 1765 , une de ses plus piquantes pages :

« La jolie élégie ! le charmant poëme ! la belle » idylle que Gessner en ferait ! C'est la vignette d'un » morceau de ce poëte. Tableau délicieux ! le plus » agréable et peut-être le plus intéressant du Salon. » La pauvre petite est de face , la tête appuyée sur la » main gauche.... La pauvre petite, ah! qu'elle est » affligée ! comme elle est naturellement placée ! que » son image a d'expression ! sa douleur est profonde : » elle est à son malheur, elle y est tout entière. 0 la » belle main ! Je beau bras ! et ces fossettes , et cette » mollesse et cette teinte de rougeur dont la pression » de la tête a coloré le bout de ces doigts délicats , » et le charme de tout cela... Bientôt on se surprend » conversant avec cette enfant et la consolant : mais

» rna petite votre douleur est bien profonde ! que » signifie cet air rêveur et mélancolique ? Quoi ! pour » un oiseau ! ça , petite , ouvrez - moi votre cœur ; » parlez-moi vrai : est-ce bien la mort de cet oiseau » qui vous retire si tristement en vous-même ? Vous » baissez les yeux ; vous ne répondez pas. Vos pleurs » sont prêts à couler.... Eh bien, je le conçois, il vous » aimait, il vous le jurait. Il souffrait tant et le moyen » de voir souffrir ceux qu'on aime?... Ce matin-là » par malheur votre mère était absente. Il vint ; vous » étiez seule. Il était si beau , si passionné , si tendre . >:> si cûarmant ! Il avait tant d'amour dans les yeux ! » tant de vérité dans les expressions ! Il disait de ces » mots qui vont si droit à l'âme!... votre mère ne » revenait toujours point. Ce n'est pas de votre faute; » c'est la faute de votre mère... cependant votre serin » avait beau s'égosiller, vous avertir, vous appeler, » battre des ailes , se plaindre de votre oubli , vous » ne le voyiez point , vous ne l'entendiez point , vous » étiez à d'autres pensées. Son eau ni sa graine ne » furent point renouvelées et ce matin l'oiseau n'était » plus.... »

Est-il possible de plus joliment interpréter un tableau de Greuze ?

D'autres estampes plus imiiortanies, le Paralytique, le Gâteau des Rois , et surtout r Accordée de Village, ont popularisé ces compositions touchantes et fait passer à la postérité, avec le nom du peintre, celui du graveur qui les a multipliées. C'est que Flipart s'est réellement assimilé dans ses planches la manière de Greuze en traduisant ses « romans muets » et il y a fait à tel point passer la sensibilité de l'artiste créateur,

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qu'on s'est même demandé si celui-ci n'y avait pas travaillé. Si Greuze n"a pas gravé lui-même les derniers détails des figures, il a dû toujours surveiller de bien près et diriger leur exécution de visu.

Le Paralytique est la première des trois grandes estampes gravées sous sa direction par Flipart. Elle est datée de 1767 et dédiée à Catherine II , qui avait acquis le tableau. Bien que ce ne soit pas la meilleure, nous trouverons Diderot trop sévère , quand il dit que c'est une estampe charbonnée, ^tnponc^y' noir étalé sur un morceau de fer-blanc. Le résultat obtenu est pourtant intéressant et dramatique ; mais, en effet , la planche est un peu terne et confuse.

« J'avais donné à graver mon Paralytique à M*" Fli- » part, a écrit Greuze: il devait le mettre au jour dans » le courant de l'année. M""^ Greuze crut apercevoir » une lueur de fortune et me dit : Monsieur, il me faut » un domestique. Je lui répondis : vous savez que » nous n'avons pas de rentes ! Pour toute réponse ■» elle m'appliqua un soufflet à tour de bras. Je vous » avouerai que je fus transporté de colère et que je le » lui rendis. »

On peut facilement remarquer, dans cette pièce , la manière de procéder de l'artiste qui avançait beaucoup son travail à l'eau-forte et ne se préoccupait nullement de la régularité des tailles dans le travail du burin , pourvu que l'effet du tableau fût atteint, puis terminait par des travaux de pointe sèche où se montrait ce pointillé savant que les mauvais plaisants d'alors ne manquaient pas de prendre pour des traces de petite vérole.

Tj Accordée de Village (1770), dédiée au marquis de

Marigny, possesseur du tableau , est la meilleure des trois pièces. Cette délicieuse scène qui fit pousser tant de cris d'admiration aux contemporains et dont M™^ de Valori. l'élève et l'amie de Greuze. a écrit que l'esprit l'y dispute au talent et l'art à la nature, que c'est l'union de tout ce que l'art a de plus expressif et les formes de plus ravissant , a été rendue par Flipart avec un accent et une justesse tels , qu'on croirait encore y reconnaître la main de Greuze, surtout dans l'expression des figures. Nulle part on ne voit mieux que dans une bonne épreuve de cette estampe l'influence du maître et jamais aucune interprétation n'a plus approché de l'original.

Les « romans muets ». ainsi qu'on appelait alors les compositions de Greuze, et les estampes qu'il faisait faire sous ses yeux d'après elles, agitaient le monde des amateurs et faisaient couler des flots d'encre. On envoyait des lettres au Mercure, on griffonnait des brochures sur la Dame bienfaisante de Massard ou sur la Malédiction paternelle de Le Vasseur, et les sujets moraux traduits par Flipart n'étaient pas les derniers à être exaltés ou vivement critiqués. Ainsi le Gâteau des Rois , autre grande estampe de notre graveur d'après un tableau qui faisait partie du cabinet de l'avocat Ducloz du Fresnoy, donnait lieu à de vives controverses que justifiaient un peu, il faut le dbe , l'aspect brouillé et confus provenant du mode de graver employé par l'artiste. Nous détachons les passages suivants de la Lettre dhm aynateur à V auteur du Mercure de France : « La nouvelle es- » tampe est intitulée le Gâteau des Bois , et ce titre » seul semble annoncer un repas, une fête de famille

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» que la joie et la gaîté doivent animer : cependant la » première impression que fait le lieu de la scène est » une impression de tristesse... Elle a été gravée par » M' Flipart et soit que le sujet l'ait ennuyé ou ne l'ait » nullement inspiré , cette planche est bien inférieure » aux deux précédentes du même format , exécutées » par le même artiste. Sa gravure est en général » trop poussée au noir et ressemble plutôt à une » manière noire usée qu'à une gravure au burin. Les » tailles sont d'ailleurs trop sècbes , trop maigres ; ses » travaux trop égaux , ce qui empêche l'effet de la » dégradation, répand sur l'estampe une triste unifor- » mité et ôte aux objets le caractère qui leur est » propre. »

L'écrivain fait suivre cette critique de quelques remarques sur le commerce des estampes et de leurs différents états , que nous reproduisons à titre de curiosité : « Comme en gravure ainsi qu'en peinture et » même en poésie, c'est le mérite de l'exécution qui » embaume l'ouvrage et le conserve pour la postérité, » nous craignons que la plupart des estampes mo- » dénies . si fort à la mode aujourd'hui , ne puissent » survivre à notre siècle. Dans quel tems cependant » la gravure a t'elle était plus accueillie, plus recher- » chée, mieux payée ? Telle estampe qui n'aura d'autre » mérite que la nouveauté , sera quelquefois portée à » un prix plus haut dans une vente que toute la suite » des magnifiques estampes de Gérard Audran. Il est » vrai que cette manie ne peut être attribuée aux » vrais connoisseurs , mais bien à quelques curiolets y> qui ne connoissent que leur siècle et ne jugent » du mérite de l'estampe que quand ils l'ont payée

» très cher. Ils sont bien secondés dans cette opinion » par différons marchands d'estampes dont la conduite » est très adroite. Ils ont su persuader aux amateurs » un peu novices que quand une estampe moderne » paroît, ils ne tiennent rien , s'ils n'ont cette estampe » avant telle ou telle remarque. Us donnent par ce » moyen l'alerte aux amateurs qui s'empressent de se » présenter les premiers pour avoir de ces épreuves » recherchées et lorsque cette foule augmente, » c'est alors qu'ils mettent le prix qu'ils veulent à » leurs épreuves. Le jour même que l'estampe du •» Gâteau des Rois parut, un colporleui' d'estampes » qu'il est inutile de nommer ici , mais qui est très » connu par son habileté à former des spéculations » sur l'ineptie de ses pratiques, avoit des épreuves » de trois différons prix, l'une à 16 livres, l'autre à » 24 , et la troisième à 36 livres ; et pour persuader à » l'amateur qu'il ne devoit pas hésiter de donner ses » 36 livres, il lui faisoit remarquer que l'épreuve » qu'il lui présentoit étoit avant l'adresse de l'auteur. » Il avoit taxé à 24 livres les épreuves où se trouvoit » un point mal placé dans l'inscription. Il ne raanque- » roit plus ici que des épreuves avant la lettre, mais » malheureusement pour les marchands. M'' Greuze » n'en fait point tirer et les épreuves des planches » avant la lettre gravée d'après ses tableaux par » M"' Flipart . qui peuvent exister, sont des épreuves » que le graveur a fait faire pour voir les progrès de » sa planche, épreuves par conséquent non finies...

» Au reste quel avantage trouve-t'on à posséder la » première épreuve d'une gravure médiocre? Un » amateur a sans doute quelque raison de rechercher

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» les premières épreuves d'une planche recoraman- » dable par la magie d'un burin pur, souple , harmo- » nieux, mais quelle grande différence peut-il y » avoir entre les premières et les dernières épreuves » d'une planche ou l'on n'apperçoit le plus souvent » que les tailles égratignées d'une eau-forte mal con- » duite , ou les travaux peines d'un burin sec , sans » variété comme sans grâce ? »

On a lieu de croire que cette critique, au moins piquante en ce qui concerne la manière de procéder des éditeurs d'estampes, est du graveur Gaucher.

Un admirateur et probablement un ami de Flipart et de Greuze , prit la plume pour répondre aux critiques dont leurs travaux étaient l'objet et le fit d'une façon assez plaisante, l'esprit français ne perdant jamais ses droits. Feignant d'être le maître d'école de Bonneuil , il allait souvent, dit-il, dans un château voisin appartenant à MM. Blonde] de Gagny et d'Azincourt et plein de tableaux et d'estampes. Buvant bouteille avec le premier laquais de ce seigneur qui lui parlait peinture, il savait faire une différence entre une image et une estampe, et distinguer une épreuve avant de celle après la lettre :

« A la fin d'octobre dernier, j'y vis celle du Gâteau » c?es i^oes ; je la trouvai si belle que j'en demandai » le prix dans l'idée d'en faire un cadeau à ma femme » pour ses étrennes. Seize livres, me répondit-on. v> Seize livres!... c'est trop d'argent pour bien des » gens et surtout pour moi et encore me dit-on que » je n'en aurois pas une pareille à moins de trente— » deux livres, parce qu'il n'y avoit ni leitt^e, ni adresse, » ni point. Je demandai ce que c'étoit que ce point.

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