‹ Les graveurs du dix-huitième siècle (volume 2)Chapitre 79 sur 188 · II · texte numérisé non relu

II

19i LES GRAVEURS DU XYIII^ SIÈCLE.

» On me dit que c'étoit la marque de celles qui étoient » tirées après beaucoup d'autres, mais que ni le » peintre, ni le graveur, ni l'imprimeur n'avoient » aucune part à cette distinction ; qu'elle étoit l'effet » d'une surprise faite pas un agioteur d'estampes qui » avoit saisi un moment d'absence pour mettre sur » la planche une espèce de point allongé lorsque Ton » tiroit le neuvième cent. Je me récriai que c'étoit un » malhonnête homme ; que l'on faisoit bien de ne pas » le nommer, et l'on ajouta cependant que les estam- » pes n'en étoient ni plus ni moins belles, mais que » cette marque qui étoit placée au bas de l'estampe » avant le mot avocat suffisoit pour procurer à cer- » tains marchands la facilité de vendre les non ponc- » tuées à un prix arbitraire et au-dessus de celui fixé » par MM. Greuze et Flipart. Fi! c'est une vilainie !...

» De la peinture passons à la gravure.... M. Flipart » m'a paru s'être formé un genre particulier par » une manière de graver qui n'est qu'à lui seul, 11 ne » vise point à la gloire d'un burin séduisant ; son » attention est de bien saisir et d'exécuter. Tous tra- » vaux lui sont propres, pourvu qu'ils produisent » l'effet qu'il se propose et l'on voit qu'il s'attache » singulièrement à prendre et à reproduire le carac- » tère des maîtres dont il grave les ouvrages. »

Et le maître d'école de Bonneuil conclut en disant que l'estampe est belle , qu'elle se vend bien et qu'elle n'est pas d'un « gaucher ». A-t-il voulu faire entendre par ce dernier trait que la critique à laquelle il répond était du graveur Gaucher? C'est probable.

Le critique ainsi visé y répondit encore par une lettre rendue pubhque. Nous y trouvons ceci que

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Flipart, quand il grave d'après Greuze, semble négliger ce style aimable et varié qui donne à chaque corps la touche caractéristique qui lui est propre ; qu'il est à présumer que Greuze n'envisage la gravure que comme une manière noire ou une espèce de camaïeu , qu'il exige que son traducteur abandonne en partie les ressources de son art , et qu'il est fâcheux que l'extrême docilité de M'' Flipart nous prive de ce qu'il est en état de faire , lorsqu'on ne met point d'entraves à son génie... Enfin la dispute s'envenimant, il prétend que le goût de son contradicteur a été formé par un frère quêteur et un laquais. Voilà, pour le coup, trop d'affaires pour une estampe !

Il est intéressant , comme complément , d'apprendre par le Mémoire si curieux de Greuze sur les déportements de sa femme, combien ces estampes qui, d'après Mariette , firent la fortune des graveurs et la sienne , eurent de succès et rapportèrent d'argent.

Le commerce d'estampes fait par Greuze était en effet considérable ; lui-même pense qu'il avait dû rapporter au moins 300,000 hvres , mais comme c'était sa femme qui tenait les registres et qu'elle les déchira pour ne pas avoir à justifier des sommes reçues, quand elle put craindre une demande de séparation judiciaire que sa conduite ne justifiait que trop , son mari ne put jamais s'en rendre compte au juste , mais il estime à 120,000 livres l'argent qui a manqué dans leur liquidation « non compris, ajoute Greuze, les estampes que je » lui avais données à son profit pour la récompense des » peines qu'elle se donnait pour le commerce. Elle ne » devait fabe tirer que cinquante épreuves pour elle » et notre associé ; au contraire c'est qu'elle en faisait

» tirer cinq cents qu'elle vendait à son profit , trois à » quatre louis pièce. Il y a eu neuf planches de gravées » pendant que nous avons vécu ensemble , dont elle » a fait son profit. »

Flipart , on le voit , était apprécié par les meilleurs artistes comme un excellent traducteur de leurs œuvres. M. de Marigny lui avait accordé, ce qu'il ne faisait que pour des graveurs d'un mérite reconnu , la permission de graver des tableaux du Cabinet du roi. Voici la lettre qu'il adressait à ce sujet, à Cochin , le 18 juillet 1767 : « Vous trouvères cy-joint, M"", l'ordre » à M'' Jeaurat , pour mettre le S'' Flipart à portée de » graver d'après les quatre tableaux de chasse à Tours » et aux tigres et à l'éléphant , etc. , peints par » MM. Van Loo, Parocel et autres artistes modernes. » D'après le compte que vous me rendes des talens » de ce graveur, je ne doute point de la beauté des » estampes qui résulteront de son travail. »

Et de fait , il était impossible de remettre pareille tâche à un artiste plus consciencieux. Il n'a gravé que deux de ces tableaux , la Chasse au Tigre d'après Boucher , qu'il a dédiée au marquis de Marigny , et la Chasse à VOurs d'après Carie Van Loo. Nous sommes restés en admiration devant la première de ces deux estampes , certainement l'un des meilleurs morceaux de Flipart , tant il a su combiner heureusement le serré du dessin , la chaleur de l'exécution et l'harmonieux aspect de l'ensemble. Le dramatique de l'action, les expressions violentes, le pelage des tigres, le sinistre du paysage , tout est rendu avec un talent , à notre sens, supérieur, et que l'on ne s'attendait peutêtre pas à trouver à ce degré chez le graveur.

FLIPART. 197

Flipart a encore ti-aduit de grandes pièces de Boucher et Garesme , et Chardin dans l'agréable estampe du Jeune dessinateur (1757). Gochin lui avait confié la gravure de son intéressant dessin du Concours pour le prix de la tète d'expression (1763), prix fondé par le comte de Gajlus. Gette estampe gravée avec beaucoup de goût et d'effet , quoique laissée dans des tons doux , nous montre , dans la femme qui pose , le portrait de W^^ Glairon.

L'un de ses derniers ouvrages est le Combat des Centaures et des Lapithes , d'après Boullongne , grande pièce in-folio assez confuse, qui ne fut terminée que l'année de sa mort.

Le graveur, malgré le succès de ses grandes planches , est loin d'avoir dédaigné la vignette destinée à orner un livre et à en augmenter l'agrément et l'éclat ; il est un de ceux qui s'y sont distingués, particulièrement dans l'interprétation des dessins de Gravelot.

Flipart n'a gravé que peu de portraits : citons, après celui de Greuze , un gracieux profil de Madame Faiiart , d'après Gochin.

Fhpart avait été agréé à l'Académie sur la présentation de son maître Laurent Gars. Il mourut le 9 juillet 1782. Ne le quittons pas sans signaler l'intéressant portrait que nous a laissé de lui son élève Ingouf qui l'a dessiné et gravé en 1772. Les traits sont un peu ingrats, mais le petit œil noir est vif et la physionomie intelligente et sérieuse. 11 avait épousé , le 15 mai 1747, Marie-Antoinette Gontat, fille d'un enlumineur de la rue Saint-Jacques.

Gharles-François Flipart, frère du précédent,

mort vers 1773 , a gravé en commun avec son frère une suite de Portraits de Princes Souverains de Hollande, in-4 [ex Musœo Scriverii).

On connaît de lui de petites estampes d'après Fragonard ( V Instant désiré , le Refus inutile , le Baiser dangereux, le Baiser amoureux), et d'après d'autres maîtres de l'Ecole française.

La vente après décès de Flipart le jeune eut lieu à Paris, Montagne S'* Geneviève, maison de V orfèvre. Je 16 mars 1774 ; elle consista simplement en trentetrois lots de gravures et en plusieurs planches gravées par le défunt, d'après Raoux , Bouclier et Caresme.

Quant à la vente après décès de Jean-Jacques Flipart, elle fut plus considérable ; elle eut lieu à Thôtel Bullion, rue Platrière, le 21 novembre 1782 et jours suivants. Le catalogue rédigé par Basan , fait ressortir deux cent trente-huit lots d'estampes , plus un certain nombre de planches de cuivre gravées par Flipart lui-même ou par d'autres artistes. On y remarque notamment tous les cuivres des portraits de la famille royale par M«"® Boizot.

Nous résumons ici , en un court tableau , les meilleures œuvres de Jean-Jacques Flipart.

ESTAMPES

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