‹ Les graveurs du dix-huitième siècle (volume 3)Chapitre 13 sur 193 · III · texte numérisé non relu

III

» fortune de fixer la physionomie de la France dans » son plus joli moment ». Ces deux merveilles furent gravées par Duclos, dont Saint-Aubin, qui déjà faisait école, avait formé le talent à l'image du sien. Les deux dessins furent envoyés au Salon du Louvre, avec le beau portrait d'Helvétius, d'après Van Loo, et le frontispice allégorique de ïHistoire de la Maison de Bourbon , d'après Boucher. Deux ans avant, l'artiste avait exposé son estampe de Vertumne ei Pomone . ses vignettes des Métamorphoses, les portraits de Diderot et de Crébillon et dix-huit profils d'après Gochin.

En 1770, il succède à Fessard comme graveur de la Bibliothèque du roi. Grand malheur! car c'est là l'origine de ces innombrables planches de médailles qui encombrent son œuvre, et qui seraient fort agréablement remplacées par quelques profils de jolies femmes, comme il savait si bien les dessiner et les graver. Combien nous regrettons , comme dit la chanson, tout ce temps perdu !

Dès que Saint-Aubin touche à quelque chose, il le réussit. Le voilà qui se fait une réputation pour graver fidèlement et spirituellement à la fois les médailles , et le duc d'Orléans le choisit pour reproduire les pierres gravées de son cabinet. Mais Saint-Aubin veut faire plus, il devient ornemaniste, et au bas des pages de cette Description des pierres gravées du Duc d'Orléans, il jette des culs-de-larape où les sujets des médailles antiques servent de thème à une ornementation des plus ingénieuses. Cette illustration se complète d'un élégant frontispice allégorique dessiné par Cochin ; le Génie des arts présente au duc d'Or-

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léaiis le volume qui contient la description de ses pierres gravées ; le portrait du prince est surmonté d'un groupe de petits génies qui l'entourent de guirlandes de fleurs, le couronnent et soulèvent un rideau qui laisse apercevoir le temple de la Gloire. Elle se complète aussi, faut-il le dire ? d'une série de planches des plus décolletées, les Spintriennes . dont les sujets ne se sauraient décrire.

En portraits comme en vignettes Saint-Aubin est le graveur favori de Cochin ; heureuse association des talents de deux artistes hors ligne, à laquelle nous devons le portrait de Jean Monnet, directeur de l'opéra-comique, le compilateur de V Anthologie française, que l'on reconnaît au prétentieux jeu de mots de sa devise : Mulcet, Movet, Monel ; ceux du chimiste Baume, de l'abbé Raynal, de Maleteste, de Fenouillot de Falhaire , l'auteur de l'Honnête criwÀnel ; de l'écrivain Bitaubè , de Marmontel , en tête de ses Contes tnoraux , du médecin Loïvy , de La Motte-Piquet ; la rusée physionomie du bonhomme Franklin, bien original avec son vaste bonnet de fourrure et ses énormes lunettes ; le grand portrait de Perronet, placé en tête de la Description des projets et de la construction des ponts de Neuilly, de Mantes et d'Orléans, et le médaillon de Victor-Amèdée HT, dont l'ornementation est un des beaux travaux de Choffard. Et lorsque, en 1775, Cochin dessine deux Allégories sur V avènement au trône de Louis X VI et de Marie-Antoinette, que Choffard encadre et que grave de Longueil , c'est Saint-Aubin qui traduit d'abord à l'eau forte les sanguines de son ami , ainsi qu'on peut le reconnaître à sa signature tracée en fins

petits caractères retournés sur les épreuves d'essai. Parmi ces portraits il s'en trouve quelques-uns que Cochin a dessinés de face. Mais ce n'était guère son habitude, et très généralement il faisait poser ses modèles de profil : tels sont ces petits médaillons des membres de la Société des Enfants d'Apollon, que Saint-Aubin a gravés d'après lui, Abel, Guèrillot, Marco , Prault , Sacchini ; tel est le portrait de Moreau le Jeune , souvenir précieux à tous ceux qui ont le culte de l'incomparable vignettiste ; telle est enfin cette interminable série de portraits in-4 , médaillons ovales qu'un nœud de rubans rattache à un encadrement carré, qui par la répétition du môme type . profils glabres et au double menton , physionomies tranquilles , sensuelles et sceptiques , finit par nous pénétrer si bien, qu'à les regarder un peu longtemps, on croit faire partie soi-même pour un instant de cette société du XVIIP siècle, insouciante du lendemain et goûtant le bonheur de vivre. Quel contraste avec notre vie, d'une agitation qui touche au malaise ! Comme ces gens-là se passent bien de la vapeur et de l'électricité, et de la politique à outrance. Ils ont le travers de se croire sensibles, ce qui nous fait rire ; mais allez donc leur expliquer que dans cent ans leurs petits-neveux se croiront tous atteints de nervosisme et vous verrez l'effet !

Que dans l'interprétation de ces portraits de Cochin Saint-Aubin se montre supérieur à tous les Miger et à tous les Cathelin du monde, rien d'étonnant ; mais bien mieux, il se montre supérieur à Cochin luimême , il communique aux phj^sionomies cet air d'intelligence que lui seul sait donner ainsi , il anime les

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dessins de Cocl;iii, il les transforme, il les fait siens ; il leur imprime si bien le cachet de son propre talent que pour tout le monde désormais ce ne sont plus « des Gochin » mais « des Saint-Aubin ». Et Cochin , enchanté d'être traduit de la sorte, ne cesse pendant quinze ans de lui confier ses crayons à graver : d'abord son propre portrait C. N. Cochin, et Laurent Cars lancien maître do Saint-Aubin, et Piron, et Savalette de Buchelay, et le libraire Jomberl, et le chanteur Jélyote, et Philidor, le musicien joueur d'échecs, et le peintre Pierre, et le sculpteur Pigalle, et le chanoine Gauzargues, maître de musique de la chapelle du roi , et tant d'autres, et surtout ce Beaumarchais merveilleux qui sert de frontispice aux fameux Mémoires sur M. Goëzman. En regardant ces portraits, on reconnaîtra qu'on a fixé d'un mot le côté particulier du talent de Saint-Aubin , quand on a dit qu'il avait « la » taille spirituelle jusque dans la perruque des gens ».

Qui u"a remarqué avec chagrin combien les portraits de femmes, ce charme des collections d'estampes, sont peu communs dans l'école française ? Eh bien , par exception , l'œuvre de Saint- Aubin va nous en offrir, bonne fortune inespérée, tout un groupe.

il/'"' Le Normand d'Estiolles (M'"'- de Pompadour), gravée l'année même de sa mort (1764) ; M'"' Radix, âgée, coiffée d'un bonnet de dentelle, un vrai Chardin ; Sophie Le CoiUeulx du Moley, l'amie du poète Delille. Ces trois portraits font partie de la série des profils in-4 de Gochin.

Un petit médaillon de la Princesse de Conti, d'après Cochin, commémoratif de la pose de la première pierre de 1 "église Saint-Chauraont,

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La Princesse de Montharey, à la haute coiffure, portrait gravé à l'eau-forte par Saint- Aubin et terminé par Laurent.

L'émouvante image de la Baronne de Rebecque sur son lit de mort.

Deux profils de femme faisant pendants, sous les noms à' Adrienne-Sophie , Marquise de ***, et de Louise-Emilie, Baronne de ***, avec bordures allégoriques, et vers « analogues aux caractères et aux qua- » lités de ces deux dames ». Ces deux chefs-d'œuvre, signés Aug. de Si- Aubin ad vivum del. et sculp., figurèrent au Salon de 1779. La tradition veut que la Marquise soit M™" de Boufflers et la Baronne y[mc Augustin de Saint-Aubin ; le dernier portrait représente bien en effet une femme de trente-sept ans, l'âge de Louise-Nicole Godeau en 1779.

Saint-Aubin n'est pas sans nous avoir laissé , lui aussi , un portrait de Marie- Antoinette, un rare petit profil en imitation de camée, qui forme pendant d'un Louis XVI gravé sur le même cuivre.

On peut ajouter encore à cette liste un petit médaillon de Madame Gavaudan dans Joconde, et le portrait de Gertrude- Françoise Van Der Goës, gravé à la fin de la carrière de l'artiste.

Et puis il y a le portrait de M"** de Heinecken, gravé par son fils Charles-Frédéric de Heinecken sur le dessin et sous la direction de Saint- Aubin ; et puis encore une merveille , le portrait de M"*^ Lètine, que Saint- Aubin grava en 1765 pour La Live de Jully. Celui-ci, La Live a eu beau le signer, ce sera toujours un admirable Saint- Aubin. Pour ce qui est des cinquante portraits d'Homm,es illustres, c'est une autre

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affaire, Saint-Aubin a eu beau refaire les têtes, ce ne seront jamais que des La Live !

Et que de portraits de femmes l'artiste a dessinés sans les graA^er ! Car Saint-Aubin est « le peintre » de la femme , un crayonneur qui la crayonne » avec des doigts d'amoureux, un portraitiste où il y a » de Tamant. » Ce talent de dessinateur et de peintre agrandit singulièrement la gloire de Saint- Aubin. Il n'a pas connu cette tristesse profonde du métier de graveur : être toujours considéré, quel que soit le talent déployé, comme une sorte de copiste, on dirait presque de subalterne, comme un exécutant qui ne fait que reporter sur le cuivre les idées d'un compositeur. Saint-Aubin est le Nanteuil de son temps : un Nanteuil avec d'autres procédés, voilà tout. Saint- Aubin est un créateur. Loin d'être obligé d'emprunter toujours ses modèles à des mains étrangères, il est capable de les prendre dans la nature même. Nombre de portraits, d'une touche vivante et colorée, portent la mention que le dessin en a été fait ad vivum : le secrétaire d'Etat Amelot, Bignon. le beau profil de Linguet encadré par Choffard . G. I. de l'' Epine, la figure paixlieminée de Pellerin, le numismate centenaire, etc.

Les portraits, on le voit, l'absorbent complètement. Qui ne grave-t-il pas ? Aujourd'hui c'est Dorât. Crébillonpls ou Gessner, c est J.- J.Rousseau ou Fènèlon. demain c'est Gluck ou Rameau, demain encore c'est De Belloy qui vient de remporter un triomphe immérité avec son Siège de Calais, c'est Linguel. dans une apothéose, c'est un frontispice déhcieux des Commentaires sur la Henriade où il fait enguirlander par

Marinier les trois petits médaillons de Voltaire, La Baumelle et Fréron, c'est Voltaire de profil, d'après Caffiery, ou bien c'est encore Voltaire assis tout vieux et parcheminé, tel que l'a impitoyablement représenté Denon ; c est Condor cet , c'est LeÂam dans Mahomet, effrayant de turquerie ; c'est l'acteur Mole, l'Almaviva du Mariage de Figaro, à la figure intelligente et séduisante ; c'est enfin Necker, avec son air suffisant et satisfait de lui-même : vu la popularité du personnage il fallut le faire plusieurs fois, in-folio, puis in-4 , puis in-8 dans des nuages avec la devise Qui nohis restituit rem, puis en couleur : cette fois Saint-Aubin n'en fit que le trait et ce fut Sergent qui se chargea de la gravure en couleur. Vers le même temps, ceci est à noter en passant , Sergent gravait en couleur deux petites polissonneries que Saint- Aubin s'était laissé aller à composer : The first corne hest served, The place to the /îrst occupier (ilSQ).

En 1789, notre artiste est encore dans toute la force du talent. 11 pubhe deux de ses plus agréables planches. Au moins soyez discret ! et Comptez sur mes serments. Faut-il voir dans ces deux estampes les portraits de Saint- Aubin et de sa femme ? Rien ne s'y oppose : on doit seulement remarquer que Saint- Aubin a cinquante-trois ans, sa femme quarante-sept ; ce ne sont donc que des portraits faits de mémoire, et par à peu près, les représentant tels qu'ils étaient dans l'heureux temps de leur mariage, lui tout amoureux, lui envoyant un baiser du bout des doigts ; elle dans toute la fraîcheur de la jeunesse, rougissante, heureuse d'appartenir à ce sémillant mari.

Au début de la Révolution , Saint-Aubin paie son

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tribut à l'enthousiasme général en gravant un portrait allégorique du roi : Hommage rendu aux vues bienfaisantes de V Assemblée nationale constituante et à la loyauté de Louis XVI, St- Aubin inv. et sculp.; il grave aussi d'après Sauvage, pour la reine, les bustes de Louis XVI, Marie-Antoinette et le Dauphin réunis ; pour le dauphin , le médaillon de Mada^ne, jlUe du Roi.

Plus tard , il trouva encore un assez heureux emploi de sa pointe dans la gravure de Médailles pour les représentants du peuple à la Convention, pour les membres du Tribunal de cassation, pour les ambassadeurs, pour la Société populaire du Contrat Social. Ah ! si toutes les pièces révolutionnaires étaient ainsi traitées !

En 1793, Saint-Aubin expose encore ses estampes de la Vénus anadyomène, d'après le Titien, et de Jupiter et Léda , de Paul Véronèse , d'après les tableaux de la collection du ci-devant Palais-Royal, et un petit portrait d'après Sauvage, qui doit être celui de Beckford.

Et comme il faut vivre , l'artiste descend jusqu'à l'imagerie en composant des petits sujets à mettre à la devanture de la boutique de Blin, au tnagasin des Indes et de la Chine , rue Honoré N'' 1449, qui sont gravés par Sergent, Gautier, Phely peaux, Morret et Julien : V Heureux ménage , l'Heureuse mère, la Sollicitude maternelle, la Tendresse maternelle , la Jardinière, la Saconneuse. « Ce sont, sous des » titres fort tendres, écrit Renouvier, des airs, des » costumes et un mobilier tout révolutionnaires : les » yeux brillent, les seins font péter le corsage, les

» enfants grouillent, le fourneau s'embrase, et la » pique est prête au coin de la crédence. »

La Révolution ruina Saint-Aubin , ou peu s'en faut. 11 se faisait vieux, les temps étaient durs, les travaux rares, la vie très chère, les assignats dépréciés. Il en était réduit à graver au besoin le Roland et le Clavière de la collection de Bonneville. Il dit lui-même qu'il passe six semaines sur un petit portrait et que sa cuisinière dépense 600 livres par décade. Pour comble d'infortune on lui retira l'atelier qu'il avait si longtemps occupé à la Bibliothèque ; il réclama désespérément la compensation qu'on lui avait promise , un logement au Louvre, sans pouvoir l'obtenir ; il fît valoir « quarante ans d'exercice dans son art , une conduite » irréprochable , un dévouement sans bornes à la » chose publique » ; il protesta contre le peu d'importance que depuis un temps surtout on attachait à l'art de la graviu^e, cette « sœur cadette de la peinture » qui a souvent si bien servi son aînée », contre cet oubh humiliant provenant des préventions et des idées fausses que l'on a d'un art vraiment original et utile . « qui exige pour le bien professer les mêmes études » que le peintre pour devenir habile homme » ; rien ne fut écouté.

Dans cette détresse un bonheur lui vient. Il trouve à travailler pour Renouard, qui désormais va l'occuper exclusivement. Mais bientôt il adopte ou on lui impose un type uniforme pour ses portraits, destinés à servir de frontispices à une foule de petits iu-i2, ou à accompagner la suite des figures de Moreau pour les Œuvres de Voltaire : toujours des petits profils en imitation de camée, toujours le même médaillon ovale

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serti dans le même encadrement portant la même tablette, tel est le moule invariable dans lequel le talent du graveur vient se figer. Quelquefois, par exception, l'artiste laisse voir qu'il est toujours Saint- Aubin : dans un Buffon in-4, dans un petit portrait in-12 du duc de Nivernais, dans un frontispice dédié par Panckoucke aux auteurs de Y Encyclopédie, et où sont placées, à côté des profils de Diderot et de D'Alembert, des petites médailles aux effigies des encyclopédistes les plus célèbres.

Nous voici aux environs de 1800. Saint-Aubin trace sur le même cuivre les cinq petits profils de la Fatriille Renouard , de cette famille qui , s'il faut en croire Renouard lui-même , approuvait sans réserve les goûts de son chef, et l'aidait même dans ses travaux de bibliophile *.

Nous ne signalerons pkis qu'un petit profil de Napoléon inséré dans une composition allégorique de Monnet. Désormais Saint-Aubin est mort pour nous. Pressé par le besoin, il continuera de graver quelques

I On sait qu'il esl quelquefois de mode de se moquer des goûts V ridicules des collectionneurs de -■ bouquins et de > vieilles gravures ramassées sur les quais ■ . Voici un exemple de ce que peut coûter aux sceptiques ce funeste mépris des collections.

II y a bien peu de temps encore, est mort un amateur qui avait passé sa vie à réunir uns merveilleuse colle tion d'estampes sur l'histoire de France. Les héritiers se crurent trop heureux de se débarrasser d'une montagne de porlefeuilles et de cartons en les vendant au premier libraire qui vint en offrir trente mille francs. ... Le lendemain même , la seule réunion des almanachs de la collection était revendue trente mille francs; quelques jours après les vignettes produisaient la même somme ; enfin les estampes historiques , mises en vente publique , rapportèrent au malin acquéreur plus de cent mille francs ! Les héritiers crièrent au vol , au lieu de s'en prendre à leur ineptie.

portraits pour Renouard, mais hélas ! pitoyables. Son dernier travail sera cette planche des Rois de France qui accompagne les figures de Moreau pour l'Histoire de France, et ces atroces portraits qui ornent les Mémoires de Gr amont de Hamilton. Et pourtant, jusqu'à la fin , quelque mauvaises que soient ces planches, elles garderont encore quelque chose de ce cachet particulier qui fait reconnaître Saint-Aubin.

Nous avons sous les yeux la note des travaux faits pour Renouard à partir du 5 germinal an IX. Les portraits de la suite du Voltaire j sont cotés 300 francs chacun ; les six portraits du Hamilton, 1800 francs ; Racine, 600; .ffenr2/K, à clairevoie, 150; le petit médaillon ({'Amyot, 144 ; les Rois de Finance, 800. Il y en a en tout pour 14,041 francs.

Les derniers moments du graveur furent pénibles : miné par la maladie, il travaillait difficilement, le besoin le pressait, sa correspondance avec Renouard n'est plus qu'une perpétuelle demande d'argent ; par exemple :

« 21 avril 1806. — Monsieur, il y a longtemps que je » n'ai eu le plaisir de vous voir... Votre portrait de » Racine est terminé, je garde la planche jusqu'à ce » que vous en faisiez usage parce que de temps en » temps j'y ajoute toujours quelques petites choses.

» Gomme j'ai peu travaillé le mois dernier, je ne » vous ai rien demandé. La dernière fois vous ne » m'avez envoyé qu'un billet de 200 fr. ; s'il vous est » possible ce mois-cy de me donner 300 fr. cela me » fera plaisir, alors vous voudrez bien me marquer » le jour de cette huitaine où je pourrai envoyer chez » vous pour cet objet.

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» J'ai riionneur de vous saluer et d'être votre très-

» humble serviteur.

» St- Aubin.

» J'ai l'honneur de présenter mes respectueux » hommages à Madame Renouard.

» Vous m'aviez promis de me donner l'histoire » universelle de Bossuet à laquelle doit bien aller » notre dernier petit portrait.

» Ma santé est toujours très-mauvaise et ne me » laisse pas la faculté de travailler autant que je le » voudrais, c'est là ce qui me chagrine le plus. »

Et quel rapprochement ! C'est l'époque où Moreau le jeune — qui, né presque en même temps que Saint- Aubin, allait mourir presque en même temps que lui, — ne vivant plus que des travaux que lui procure Renouard, écrit à l'éditeur qu'il n'a pas le sou. qu'il ne sait plus où donner de la tête, et le conjure de venir à son secours !

Augustin de Saint-Aubin mourut le 9 novembre

Malgré les malheurs de ses dernières années, il laissait encore un cabinet important , et plus d'un amateur d'aujourd'hui serait heureux de posséder la collection du pauvre graveur. Tableaux , dessins, estampes, furent vendus par l'expert Regnault-Delalande. A cotte vente, où l'on put avoir un Greuze pour 29 francs, et un Van Loo pour 113, on adjugea 188 sujets de Chofl'ard pour 17 francs , 750 pièces de Gochin pour 24 francs ; 300 vignettes d'Eisen furent vendues 11 francs et 230 de Moreau 30 francs ; le reste a l'avenant. L'œuvre de Saint-Aubin , formé par luimême, et contenant 988 estampes, dont 532 portraits,

avec des doubles états , en tout 1388 pièces, atteignit la somme relativement considérable de 4,210 francs. Le dernier jour, on vendit les outils du graveur, que se partagèrent les Regnault. les Anselin, les Masquelier; on vendit tout ce bric à brac de bibelots qui font l'ornement d'un atelier, plâtres, bustes, camées, médailles ; on vendit enfin pour 101 francs un violon de Crémone, celui-là même peut-être qu'autrefois le brillant jeune homme avait fait chanter devant la belle Louise-Nicole, ravie !

Pour longtemps le nom de Saint-Aubin demeura dans l'oubh , avec ceux de tous les artistes de son temps. Mais la revanche devait venir. Il doit y avoir, dans le royaume de Pluton , un petit coin des Champs- Elysées où les ombres des graveurs se réunissent pour deviser des choses de leur art. Peut-être aussi. à chacun de ses passages, Caron leur rapporte-t-il, avec les nouvelles de notre monde, les catalogues des ventes de l'hôtel Drouot, avec prix marqués. Saint- Aubin a dû être content , lorsqu'il a appris qu'un œuvre de lui, patiemment réuni par un collectionneur, a pu être vendu cinquante mille francs : et mieux, qu'un jour de 1881, il n'a pas fallu plus de dix estampes signées de son nom pour produire une somme de vingt-cinq mille francs !

Ce sera l'éternel honneur de MM. de Concourt ^ d'avoir été les premiers à ressusciter le nom de Saint-

^ A l'époque, relativement bien récente, où les amateurs méprisaient ù qui mieux mieux l'art du XVIIP' siècle, MM. de Goncourt , mieux avisés, réunissaient une magnifique collection de quatre cents dessins de l'école française. Nous renvoyons, pour leur description , au livre de M. Edmond de Goncourt : la Maison d'un Artiste.

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Aubin, dans une de ces notices qui donneraient la passion de Tart du XVIIP siècle aux plus récalcitrants (1859). Et tout récemment (1879), M. Emmanuel Rocher vient de publier le catalogue raisonné de l'œuvre du maître : ce travail, absolument complet et définitif et sur lequel il n'y a plus à revenir désormais, donne la description des douze cents gravures de Saint- Aubin et de tous leurs états.

Douze cents pièces ! Il y a de quoi effrayer au premier abord , et l'amateur désespérera de jamais connaître et de posséder un œuvre aussi considérable. Mais dans la pratique, le chiffre peut singulièrement se simphfier. Ne perdons pas de vue qu'il y a là plus de six cents planches de médailles et de pierres gravées. Le nombre des pièces intéressantes se trouve, du coup, diminué de moitié. Remarquons encore que les culs-de-lampe des Pier?^es gravées du cabinet d'Orléans, ne forment en somme qu'un seul ouvrage, de même les portraits du Voltaire de Renouard ; qu'il faut soigneusement éliminer de l'œuvre de Saint-Aubin les cinquante portraits qu'il a retouchés pour La Live; qu'il y a aussi un certain nombre de travaux d'essai qui n'existent que dans son œuvre à la Bibliothèque Nationale, et qu'on ne rencontrera jamais ailleurs, que d'un autre côté il y a les tristes travaux des dernières années de l'artiste : tout cela finit par réduire le nombre des pièces qu'il est utile de connaître et désirable de posséder — en un mot. le vrai Saint- Aubin — à quatre ou cinq cents. C'est déjà bien honnête !

L'œuvre de Saint- Aubin, au Cabinet des Estampes, est exceptionnellement remarquable. C'est celui qu'a-

vait formé le graveur. M. le docteur Roth avait aussi réuni un œuvre de Saint-Aubin véritablement extraordinaire, et auquel on ne pouvait reprocher qu'un défaut : d'être trop beau. Tous les portraits notamment s'y trouvaient réunis dans tous les états : cette multiplicité d'épreuves, utile dans une bibliothèque publique, l'est moins dans une collection d'amateur: quand on a vu l'eau-forte et l'avant-lettre, on éprouve une certaine fatigue à regarder encore sept ou huit états de la même pièce, pour les changements de signatures, de légendes, d'adresses, jusqu'à l'usure de la planche. Les beaux portraits de Saint-Aubin finissent par être perdus au milieu des camées, des portraits de Renouard etc. Mais à cette abondance de biens il est si facile de remédier ! Ce n'est pas par là, malheureusement, que pèchent d'habitude les collections particulières.

Avant de dresser un catalogue qui permette de se former rapidement l'idée du nombre et de l'importance relative des travaux de Saint- Aubin, il ne nous reste plus qu'à donner les noms de ses élèves : Duclos, dont il fit comme graveur de vignettes un second lui-même ; Anselin , Blot , Sergent ; Pruneau , avec qui il grava r Amour à l'Espagnole , d'après Le Prince : Dupin fils, Marie-Anne Groisier, Rosahe Bertaud , etc. Nous rappellerons aussi les trois adresses qu'il a successivement mises au bas de ses planches : d'abord rue des Mathurins au petit hôtel de Clugny; puis, en 1781, rue Thérèse hutte St-Roch ; enfin , en 1785 , rue des Prouvaires, N" 54.

Sauf de raines exceptions, toutes les gravures de Saint-Aubin existent dans les trois états : eau-forte, avant la lettre, avec la lettre.

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