Les graveurs du dix-huitième siècle
Étudier l'histoire de la gravure pendant le xvme siècle, tel est le but que nous nous sommes proposé. La visée semblera peut-être ambitieuse, et le programme bien vaste; combien de graveurs , en effet , comprend cette période qui , par le commencement , touche à l'école des Édelinck et des Nanteuil, et à sa fin, voit se former des artistes qui sont presque nos contemporains; qui va des Drevet à Bervic, des graveurs de Rigaud à ceux de Prudhon! Ce sont les graveurs de portraits , honneur en tout temps de l'école française , ce sont les interprètes des compositions gracieuses et familières de Gillot , Watteau , Lancret , ceux des décorations mythologiques ou pastorales de Boucher ; les graveurs des fêtes royales, ou bien encore les vulgarisateurs qui reproduisent les tableaux des plus célèbres galeries publiques
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ou particulières. Puis, dans la seconde moitié du siècle, ce sont les graveurs de ces estampes d'une galanterie raffinée , si bien vengées maintenant du dédain immérité dans lequel elles étaient tombées pendant quelque temps , et surtout de ces vignettes, semées à profusion dans les livres dont elles sont la gaieté; les créateurs de ces fameuses illustrations si prisées aujourd'hui, qui sont une manifestation de l'art toute particulière , éminemment originale et à coup sûr inimitable, de ces mille pièces qu'on pourrait appeler les accessoires de la vignette , encadrements, titres, billets de bal, ex-libris, adresses. Brochant sur le tout, ce sont les graveurs d'ornements, les caricaturistes, les faiseurs d'images populaires et de pièces politiques ou révolutionnaires ; les inventeurs de procédés nouveaux , aquatinte , manière de crayon, manière noire, gravure en couleur, pointillé, physionotrace. Ajoutons encore, mais à titre exceptionnel, les graveurs étrangers les plus connus en France, ou qui ont travaillé dans notre pays.
Nous n'avons pas reculé devant la tâche considérable de faire connaître au lecteur plus de quatre cents artistes. La nouveauté même
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du plan nous engageait à ne pas nous laisser rebuter par les difficultés d'un programme aussi étendu. A la vérité, des travaux détaillés ont été publiés dans ces dernières années sur tel ou tel artiste en particulier ; mais ce que nous voulons constituer aujourd'hui , c'est un ensemble qui permette à l'amateur de se retrouver dans ce dédale, sans avoir recours à un volume différent pour chaque graveur, c'est un guide qui le prenne pour ainsi dire par la main et le conduise à travers cette multitude de pièces de toutes sortes, en attirant son attention sur les plus remarquables.
Suivre rapidement dans les notices les principaux travaux de chaque artiste, autant que possible les présenter chronologiquement , apprécier les graveurs par les œuvres qui les ont mis en lumière et dans lesquelles ils ont particulièrement réussi ; puis , pour satisfaire au goût du jour, qui est inquisiteur et aime à savoir les choses par le menu, fournir des détails sur leur existence : voilà le plan que nous avons suivi.
Ce n'est pas chose facile que de connaître la vie des graveurs , artistes généralement modestes, travaillant dans le calme, et de
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l'existence simple desquels on peut dire « qu'elle n'a pas d'histoire ». Cependant nous l'avons tenté ; nous avons puisé nos renseignements aux sources les plus sûres, dans les ouvrages spéciaux, dans les mémoires du temps, correspondances , monographies peu connues . articles nécrologiques , actes de l'état-civil , notices cachées dans les catalogues de ventes après décès, et dans les travaux sur la gravure de Gaucher, de Ponce, de Choffard, enfin dans les ouvrages récemment publiés.
Nous avons aussi parcouru les Procès -Verbaux de l'ancienne Académie encore inédits pour le xvme siècle, glanant tout ce qui pouvait se rapporter à nos graveurs ; la Correspondance du Directeur des Bâtiments du Roi , jusqu'ici peu fouillée. En prévision de ce travail, nous réunissions également depuis plusieurs années tout ce que nous avions pu rencontrer de contrats passés par les graveurs, de reçus du prix de leurs planches, d'autographes pouvant éclairer d'un jour nouveau leur caractère ou leurs ouvrages. Ces lettres intimes, ces feuilles volantes échappées avec leur orthographe fantaisiste, sans arrière - pensée de publicité future, à leur main plus habituée à manier le
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burin que la plume, nous ont paru comme une bonne fortune pour notre publication, estimant que rien n'est plus propre à faire connaître et apprécier les artistes. La bienveillante complaisance de quelques amateurs nous est venue en aide dans cette recherche, et leurs collections se sont ouvertes toutes grandes pour nous. Remercions ici MM. le baron Pichon, E. Cottenet , J. Guiffrey, pour les pièces intéressantes qu'ils ont bien voulu nous communiquer. Acquittons également notre dette de reconnaissance envers les amateurs dont les bibliothèques et les collections de gravures ont été si libéralement mises à notre disposition : MM. le baron J. de Rothschild, Eugène Paillet , Louis Rœderer, Miihlbacher, Foule, etc. Nous devons tout particulièrement remercier M. Duplessis et ses collaborateurs du Cabinet des Estampes , de la complaisance inépuisable avec laquelle ils ont aidé nos recherches dans les collections de la Bibliothèque Nationale.
Une fois le graveur et son existence étudiés d'une façon générale, il s'agit de faire connaître son œuvre: pour cela, nous indiquons dans les notices mêmes les pièces qu'il a gravées, et si
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l'artiste a de l'importance, nous joignons à la notice un catalogue raisonné, établi dans une forme très concise et qui doit permettre de se rendre facilement compte, au premier coupd'œil, de l'ensemble de ses travaux. De la sorte, nous avons l'espoir que notre livre pourra demeurer pour les amateurs un instrument de travail.
D'ordinaire les ouvrages spéciaux énumèrent les œuvres d'un artiste sans les apprécier. Il nous a semblé qu'il y avait avantage à faire connaître non pas tant ce qu'un graveur a produit que ce qu'il a produit de bon. Pour cela, nous nous arrêtons toujours plus particulièrement sur les belles pièces dans chaque genre, et dans les catalogues nous appelons l'attention sur elles au moyen d'une disposition typographique qui consiste à en imprimer les titres en lettres capitales. Cette innovation nous paraît avantageuse : elle met les estampes célèbres bien en vue, et l'on ne paraît pas ainsi accorder la même importance à une production de premier mérite et à une pièce sans valeur. Quand on sait ce qu'un artiste a gravé , et ce qu'il a gravé de plus estimable, la troisième chose à connaître, c'est l'état dans lequel il est
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préférable de posséder telle ou telle de ses estampes. Nous n'avons pas cru devoir adopter invariablement pour nos indications le numérotage par 1er état , 2e état , et ainsi de suite. Ce numérotage interminable a des inconvénients; il n'indique pas où finissent les épreuves d'essai , et où commencent les épreuves de tirage régulier; en d'autres termes, il induit en erreur en ne faisant pas suffisamment sentir la différence des pièces introuvables, uniques, rarissimes , avec celles qu'un collectionneur peut raisonnablement espérer acquérir dans sa carrière ; l'on arrive ainsi quelquefois à donner la qualification presque désbonorante de quatrième ou cinquième état à des épreuves d'artiste qui ne sont même pas encore terminées, ou à des épreuves avant toute lettre de la plus grande valeur, témoin certains portraits de Ficquet. A notre avis, il est essentiel de distinguer les eaux-fortes et les épreuves d'essai , états exceptionnels, des épreuves terminées et qui ont été mises dans la circulation. Nous nous en sommes donc tenus aux qualifications usitées dans la pratique ; nous disons, par exemple , comme tous les collectionneurs d'estampes, le Monument du Costume avec le
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privilège , et nous sommes sûrs d'être immédiatement compris ; nous disons le Coucher de la Mariée avant la lettre, et non pas en troisième état, les catalogues spéciaux donnant comme premier état l'eau-forte , et comme second état, ce qui est aller un peu loin, la contre-épreuve de cette môme eau-forte ; nous disons , avec tous les bibliophiles , les Baisers et les Fables de Dorât avec les fleurons en tirage hors texte, et non pas avec les fleurons en deuxième état , sous prétexte qu'il pourrait exister des exemplaires comprenant la série entière de ces fleurons à l'état d'eau -forte. Il est inutile de multiplier les exemples ; ajoutons seulement que tous ces numérotages ont encore le défaut d'être sujets à variation : il n'est pas rare , en effet , qu'on découvre quelque nouvel état intermédiaire d'une pièce, état qui vient modifier tout le classement, et n'a souvent pas d'autre intérêt que de fournir aux rédacteurs de catalogues la joie suprême de le désigner par ces mots prestigieux , non décrit, d'un effet immanquable dans les ventes. Enfin le lecteur trouvera quelques indications de prix ; ce sont la plupart du temps ceux d'adjudications publiques faites dans ces cinq
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dernières armées. Nous les donnons à titre de curiosité , et sans les recommander comme une règle à suivre , le hasard des ventes aux enchères et l'engouement de quelques amateurs laissant souvent tomber les estampes à vil prix, ou bien au contraire en exagérant la valeur au delà de toute proportion. Au point de vue de l'art, du reste, les prix n'ont qu'une médiocre importance. Nous ne voulons pas nous faire juges de la question de savoir si les gravures du xvme siècle « monteront » ou « baisseront ». Ce point , qui passionne quelques amateurs , nous laisse froids. Mais, sans y insister autrement , il nous paraît certain que celles des estampes qui sont réellement des œuvres d'art, conserveront toujours une valeur considérable, et c'est chimère que vouloir attendre qu'elles viennent à être dépréciées pour en acquérir. Les estampes de ce genre sont aujourd'hui classées, à l'égal de n'importe quel autre genre d'objets d'art. Ce qui pourra ne pas se maintenir, ce sont les prix excessifs de pièces ayant pour principal mérite leur rareté, prix qui ne sont dus momentanément qu'à la concurrence acharnée de collectionneurs ardents à parfaire des œuvres, et qui , suivant
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le mot bien connu , veulent absolument « se compléter ».
Peut-être trouvera-t-on que nos appréciations sur les graveurs sont en général d'une bienveillance excessive. Cependant, qu'on le croie bien, nous ne nous dissimulons pas le peu de mérite relatif de beaucoup des artistes dont nous avons parlé sans les critiquer trop vivement. Mais, consacrant un livre à la gravure du xvme siècle, nous avons cru devoir surtout faire abstraction de l'art des siècles précédentset nous n'avons pas usé de ce procédé de critique injuste et vraiment trop facile , qui consiste à opposer sans cesse un siècle à un autre, à mettre en parallèle les genres les plus dissemblables , à se servir constamment , comme le font certains esprits exclusifs , des noms les plus illustres de la gravure pour accabler par comparaison d'honnêtes artistes qui n'ont certes pas eu la prétention d'éclipser Albert Durer, Rembrandt ou Nanteuil. L'art du xvme siècle est bien lui-même : il est original , aimable et varié , il a produit ses chefs - d'œuvre , nous ne lui demandons pas autre chose. Gardons - nous bien de prendre plaisir à dénigrer sans raison des
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productions qui sont un des titres de gloire de l'art français.
Assurément, l'ouvrage que nous donnons au public n'est pas nouveau ou inédit dans toutes ses parties : nous avons largement puisé dans les travaux de nos prédécesseurs; mais nous nous sommes fait une loi de ne jamais leur faire d'emprunts sans les nommer. C'est pourquoi l'on verra revenir souvent , indépendamment des noms de Heinecken , de Huber et Rost, de Baudicour, de Le Blanc, ceux de M. Duplessis pour l'histoire générale de la gravure , de Renouvier pour tout ce qui se rapporte à la Révolution, de M. Emmanuel Bocher, Fauteur minutieusement exact des catalogues raisonnes des gravures françaises au xvme siècle, et ceux de MM. de Goncourt , Didot, Delignières, Faucheux, Hédou, Panhart, Cohen, etc.
Mais, qu'on nous permette de le faire remarquer, dans cette série de biographies et d'études spéciales à chaque artiste , bien des faits sont mis au jour et bien des catalogues sont publiés pour la première fois ; celui de Choffard , par exemple, n'avait été dressé que pour un chiffre extrêmement restreint, et nous avons relevé plus de huit cents pièces de sa main. Nous
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pourrions citer encore les articles qui concernent Gathelin, Gaucher, de Ghendt, de Launay, Ponce et cinquante autres.
Sans nous dissimuler donc les imperfections du travail que nous offrons au public iconophile, nous espérons qu'on nous tiendra compte des efforts que nous avons faits pour produire quelque chose de nouveau dans le domaine de l'étude de la gravure, pour apporter notre pierre à l'édifice que la génération actuelle élève avec tant de soin à l'art de notre pays.
Mai 1880.