II. 3T
merveille sur le cuivre, il donnait quelques bons coups d'archet et surtout il préludait. Un jour que le concert tardait chez Grozat, Le Bas se mit à préluder. Le maître de la maison court à lui : « Ah ! M*" Le Bas, que je suis » enchanté de la découverte, vous allez remplacer mon » premier violon. » Le Bas accepte. Gomme la salle était au rez-de-chaussée , il complotait de sauter et de se sauver au dernier moment. Mais le violoniste arriva et le prestige de Le Bas fut sauvé. A quelque temps de là , obligé d'aller à la campagne chez le financier, il n'oubUe point qu'il a une réputation de virtuose à soutenir ; il s'enveloppe d'un linge le doigt du miheu de la main gauche. Arrivé chez Grozat, on le prie d'exécuter de la musique nouvelle qu'une demoiselle venait de recevoir de Paris. Il s'excuse sur la blessure qu'il dit s'être faite en aiguisant son burin et se dispense ainsi d'avouer son peu de savoir.
Le succès des planches faites pour Grozat avait engagé le jeune graveur, qui, on le voit, ne doutait de rien, à se présenter à l'Académie et il y était agréé en 1735 ^ . Mais on exigeait alors d'un graveur deux portraits d'académiciens pour la réception, et ce genre de travail n'était pas son fort. Plusieurs délais lui furent accordés pour présenter les portraits gravés de Cazes et de Le Lorrain, enfin, aidé des uns et des autres, il les apporta à la séance du 30 décembre 1741 , où « ils furent re- » jettes, pour vice de médiocrité, à la grande pluralité » des voix. » Dumont le Romain , qui ne mâchait pas
1 Malgré JouUain fils qui affirme ( probablement pour diminuer le désagrément de son échec) que c'est âgé de 23 ans qu'il fil une première tentative pour entrer à l'Académie, nous maintenons nos dates qui sont celles des Procès -Verbaux de l'ancienne Académie.
ses expressions , s'écria : « Vous venez de refuser » Le Bas ; eh bien , mettez-lui un porte-crayon dans » le c, il dessinera encore mieux que vous tous ! »
Comme notre graveur, par suite de ce refus, se trouvait déchu de son titre d'agréé et qu'il lui avait été fait défense de prendre la qualité de graveur du roi , « Le » Bas représenta que s'il n'avait pas eu le bonheur de »• satisfaire l'Académie par les deux dites planches, » c'avait été par l'obhgation de travailler dans un » genre sur lequel il n'était nullement exercé, ne s'é- » tant jamais appliqué à graver le portrait ; qu'il osait » se flatter n'être pas indigne des bontés de la Com- » pagnie dans la partie de son art à laquelle il s'était » dédié par préférence , et demandait qu'il lui fut » accordé de se représenter de nouveau sur des » planches d'après Wouvermans , Berghem ou autres » maîtres semblables. La Société vota de nouveau » et Le Bas fut chargé de gi-aver pour sa réception » deux planches d'après Lancret , représentant des » Conversations galantes dans un parc ^ . »
Le Bas fut enfin reçu le 23 février 1743. Sa Conversation galante, travaillée avec beaucoup de soin et dans le sentiment du modèle, prouve que l'Académie eut raison de revenir sur sa décision. Elle fit d'ailleurs plus tard , amende honorable de sa sévérité en rachetant à la vente après décès de Le Bas les planches gravées des portraits de Gazes et de Le Lorrain.
C'est vers 1733 que Le Bas songea à se marier : « Il avait alors vingt-six ans , ont écrit MM. de Gon- » court , et vit par rencontre une belle demoiselle ,
1 Procès -Verbaux inédits de V Académie, à l'École des Beaux-Arts.
» majestueuse de taille, blanche, rose, éblouissante, » avec de grands traits réguliers et une peau incom- » parablement fine. Il suivit, s'informa. La jeune fille » n'avait en dot que son teint de santé et son port de » déesse. »
Le Bas épousa donc Elisabeth Duret , et racontait volontiers avec sa gaieté habituelle comment , sans position solide encore, il était entré en ménage :
« Lorsque je me suis marié , disait-il , j'ai fait du » jeune homme, j'ai donné des dentelles, des diamants, » de belles robes. Le lendemain de mon mariage, je » n'avois plus d'argent. Cela me rendoit sérieux. » Sans rien dire, j'ai pris les diamants et les dentelles » dans la forme de mon chapeau ; j'ai tout vendu. De » retour chez moi, j'ai montré tout mon argent à ma » femme en lui disant : ma bonne amie, j'ai vendu tes » parures, mais j'ai fait de l'argent, je vais en acheter » du cuivre. Prends patience, soutiens mon courage , » je ne te demande que le temps, nécessaire pour gra- » ver quelques planches et les mettre au jour et je te » promets de te rendre avec intérêts ce dont je te > prive aujourd'hui. J'ai tenu parole. Je me .suis ren- » fermé. J'ai pioché le cuivre (c'étoit son mot), M*"^ Le » Bas a secondé mon ardeur par son économie. Elle » faisoit son ménage et balayoit elle-même son esca- » lier. Dans très peu de temps je me suis vu dans le » cas, non-seulement de lui rendre tout ce que je lui » a vois enlevé sans qu'elle en eût joui . mais encore » de la faire servir et de lui procurer toutes les dou- » ceurs de la vie qui tiennent à une honnête aisance. »
Ce fut en effet pour soutenir tout ce monde qui l'entourait, les parents de sa femme , sa mère qu'il
avait logée près de lui , qu'il entreprit de faire du commerce , de former un fonds de planches et de rassembler pour l'aider tous les jeunes gens qui montraient quelque aptitude pour la gravure ou seulement même un peu de bonne volonté. C'est ainsi qu'il créa cet atelier sans rival , véritable fabrique de gravures bien souvent excellentes , et qu'il forma cette merveilleuse pléiade de graveurs de talent dont on recherche avidement les ouvrages aujourd'hui : Aliamet, CatheUn , Gochin , Eisen, Ficquet, Gaucher, Godefroy, Helman, Le Mire, DeLongueil, Masquelier, Moreau le jeune, Née , des étrangers comme Strange et Ryland. On lui envoyait des disciples des quatre coins de la France et de l'Europe , et tout ce petit monde d'apprentis-graveurs vivait en famille, travaillant , mangeant et s'amusant sous l'œil maternel de M"® Le Bas , brave femme soignant avec dévouement ses pensionnaires pendant que Le Bas leur indiquait par ses conseils et ses exemples la bonne voie pour réussir et arriver : « Bonne pension , bonne école. » « Il avoit , dit Joullain qui nous a conservé la physio- » nomie de ses leçons, une manière de les enseigner et V de les reprendre qui lui étoit particulière. Un mot , » un seul de ses gestes , étaient plus expressifs que » les dissertations les plus sçavantes. Le persiflage » étoit l'arme la plus acérée dont il se servoit pour » aiguillonner ceux qui marchoient plus lentement que » les autres. Un jeune homme amoureux de ses pro- » ductions , ainsi qu'il est d"usage, lui présentoit-il un » desshi ou une planche que Le Bas trouvoit inférieure » à ce qu'il pouvoit attendre de cet élève : Vous mé- » ritez , disoit-il , que je vous embrasse , et se levant
» avec un air naturel, il l'embrassoit en efifet. Le jeune » homme qui recevoit le premier baiser de ce genre , » s'en retournoit dans l'atelier, bien satisfait de lui- » même. Les camarades le désabusoient et bientôt la » crainte de la raillerie , plus active sur une âme bien » née que celle de la douleur , le portoit à redoubler » d'efforts pour se soustraire aux embrassements de » son maître. »
L'œuvre de Le Bas est très considérable ; cela se conçoit quand on sait de quelle facilité il était doué, et quand on connaît son activité et ses besoins incessants d'argent qui le forçaient à produire , car il ne pouvait jamais se refuser une fantaisie , un tableau , un dessin. Ayant à sa disposition toutes les belles collections qui lui étaient libéralement ouvertes , comme celles de la comtesse de Verrue, de Crozat , de Blondel de Gagny, du duc de Valentinois , du duc de Praslin , du duc de Ghoiseul , du duc de Gossé , du marquis de Brunoy, du comte de Vence, du comte de Baudouin , il en gravait les tableaux , soit que les planches lui fussent commandées, soit qu'il les exécutât pour alimenter son propre fonds. Pour arriver à ce résultat, il était aidé par tous ces jeunes graveurs auxquels il distribuait suivant leurs aptitudes la besogne qu'il payait généreusement. Tout ce qui est signé de Le Bas n'est donc pas de lui, mais les planches qu'il n'a pas gravées, il a dû tout au moins les retoucher après en avoir surveillé l'exécution. Le nombre de celles commencées à l'eau-forte par ses élèves, et terminées au burin par lui , est considérable. Gette extrême facilité de Le Bas fut son défaut , et ce n'est pas sans raison qu'on lui reproche
d'avoir trop répandu l'usage de la gravure expéditive.
Nous allons rapidement passer en revue les travaux divers de notre graveur. Nous ne suivrons pas cette fois l'ordre chronologique à cause de la confusion qu'un aussi grand nombre de pièces ne manquerait pas de produire.
En fait de vignettes et de recueils : Livrées de divers paysages pour apprendre à dessiner à la plume, à Paris, chez fauteur rue de la Harpe chez un fayencier à la Roze-Rouge. — Études de différentes figures militaires. — Premier livre de principes de paysages , destinés aux jeunes gens de qualité qui sont dans les collèges, in-4.
Les Cris de Paris , gravés avec Ravenet , d'après Boucher, 12 pièces.
Avant de parler de ses travaux d'après les peintures de l'école française, disons que Le Bas composait dans la première partie de sa carrière et qu'il a gravé d'après lui-même, f Amant aimé et le Temps m,al employé, 2 p. in-4. — La Marchande de Beignets, pièce assez fine, in-4 en largeur. — Les Gentilles villageoises et les Belles vendangeuses, in-4 en largeur. — Pierrot et sa progéniture et CGllin-Maillard, 2 p. in-4 en hauteur. — Saint Antoine de Padoue prêchant aux oiseaux, pièce curieuse destinée à servir de pendant à une pièce très fine. Saint Antoine de Padoue prêchant aux poissons, qu'il avait gravée d'après Salvator Rosa.
Les Cérémonies des Francs-maçons, curieuse série de sept pièces in-4 en largeur, avec cette mention : dessinées par M'"" la Marquise de '^'^ et gravées par M"' *"*. « Bien qu'elles ne portent pas le nom de
572 LES GRAVEURS DU XVIIIi SIÈCLE.
» Le Bas , il n'est pas possible de douter qu'elles » ne fassent partie de son œuvre , on reconnaît sa » manière dans la composition et son goût pour la » charge. N'ayant pas voulu mettre son nom à ces » estampes qui sembloient lever en partie 1>? voile » qui dérobe les mystères maçonniques aux regc^rds » du vulgaire profane, il paroît que Le Bas a trou\é » plaisant de rejetter cette sorte d'indiscrétion sur un » sexe sujet à caution à cet égard. »
Ne pouvant faire profiter tout le monde de ses leçons , Le Bas avait tenté d'y suppléer en publiant un Livre de desseins qui représentent les parties du corps humain et des Figures entières, gravé d'après les plus grands maîtres, en 20 feuUles.
Continuant la série des recueils, nous indiquerons une Suite de chiens, d'après Desportes. — Un Recueil de divers animaux de chasse dessinés d'après nature par Oudry et tirés du cabinet du comte de Tessin , 12 pièces. — Suite de sujets dessinés d'après V antique par Edme Bouchardon et gravés à l'eau-forte par le comte de C*** (Caylus) et terminés au burin par Le Bas. — Recueil des plus belles ruines de Lisbonne, causées par le tremblement de terre du l***" novembre 1755; in-fol. en larg. — Ruines de la Grèce, 24 pièces gravées avec goût à l'eau-forte pour l'ouvrage de l'architecte Le Roi, imprimé à Paris en 1758.
Estampes des Batailles de la Chine ; Le Bas fut chargé par Cochin de graver quatre de ces planches, dont on connaît l'extrême rareté. Nous avons rapporté les détails qui les concernent à propos de Cochin , qui avait été chai^gé par le mai^quis de Marigny de diriger et de surveiller l'entreprise.
Descaraps, fondateur de l'École des Beaux-Arts de Rouen , était l'ami intime de Le Bas et s'interposait souvent pour remettre la paix dans le ménage du graveur. Quand le roi Louis XV se rendit au Havre en septembre 1749, on fît des préparatifs pour le recevoir. Descamps dessina d'après nature les diverses circonstances de ce voyage et les fit graver par Le Bas qui s'y est distingué. Ces six grandes pièces peuplées de personnages sont intitulées Arrivée du Roy au Havre de Grâce, V Illumination de la grande rue, Ca7'enne d'un navire dans le bassin du Havre , le Roy étant sur le Balcon des cazernes de la marine , le Roy étant sur la plage de la rade du Havre, le Roy étant sur les hauteurs d'Ingouville. Ces compositions « dessinées sur les lieux » furent gravées de 1751 à
Déjà, du reste, Le Bas avait été le graveur des Fêtes données à Louis XV à Strasbourg en 1744 : Arrivée du Roi le 5 octobre, Entrée par le faubourg de Saverne , Représentation d'une Place, A^^rivée à la Cathédrale, Feu, d'artifice sur l'Ill, Illumination de r Hôtel de Ville, Illumination de la Cathédrale, Illumination du Palais Épiscopal, Jeux et exercice aux épées, le Vin d'honneur, etc.; ces compositions sont deWeiss, dessinateur strasbourgeois.
Le Bas, dont l'atelier fut la pépinière des graveurs de vignettes, n'a pas joué par lui-même un grand rôle dans l'illustration des livres. Mentionnons seulement quelques figures gravées pour un Bréviaire , d'après Boucher; la Bohémienne, Ninetteàla Cour, comédies de Favart , 2 fig. d'après Boucher ; Manon Lescaut, célèbre édition de 1753 , d'après Gravelot ; Réflexions
critiques sur la poésie et la peinture de l'abbé Dubos, d'après Eisen ; Dictionnaire portatif des Beaux- Arts , de Lacombe , d'après de Sève ; Mémoires de Du Guay-Trouiii , 1740 ; Fables de la Fontaine , d'après Oudry ; Fables nouvelles , de Pesselier ; Histoire du Ciel, de Noël Pluche ; Histoire de V Académie royale de Chirurgie, frontispice d'après Boucher ; Aventures de Télémaque, Paris Legras, 1755; Vies des peintres flamands, de Descamps, frontispice; la belle figure de Don Juan d'après Moreau dans le Molière de Bret , 1773. Beaucoup de ces pièces ont dû être gravées pai^ des élèves. Les fleurons du Térence de Gravelot, par exemple , sont quelquefois signés de Le Bas , et nous les retrouvons tous dans l'œuvre de Le Veau au Cabinet des Estampes , œuvre qui a été formé par ce graveur lui-même.
L'école française contemporaine du graveur lui a souvent fourni des modèles ; Le Bas a gravé nombre d'estampes que nous indiquerons à la fin de cet article, d'après G. Coypel, Watteau, Lancret, Parrocel, Ghantreau , Boucher , Eisen , Greuze , Oudry , Le Paon , Le Prince et Ghardin.
Le graveur s'était de bonne heure hé avec ce dernier, Un jour qu'il vit dans son atelier un lièvre qu'il venait de peindre ; — Je voudrais bien avoir ce tableau, mais je n'ai point d'argent. — On peut s'arranger, répond Chardin , tu as une veste qui me plaît fort. — Va , s'écrie Le Bas , et tout aussitôt il se déshabille, remet son habit sans veste et emporte le tableau.
N'oublions pas deux beaux Claude Lorrain, exécutés d'après des tableaux appartenant au Roi, V Ancien port de Messine, lumineuse peinture bien connue dont Le
Bas dédia la planche au roi de Danemark Christian VII , et la Récompense villageoise, dont le marquis de Marigny accepta la dédicace.
A propos de cette dernière estampe on a raconté que Le Bas, ayant dû en interrompre l'exécution, avait gardé fort longtemps le tableau qu'on avait oublié de lui redemander. Quand il le rapporta, le garde de la galerie du Luxembourg ne voulut plus le reconnaître et refusant pour ainsi dire de le reprendre, répétait à Le Bas qu'il se trompait de propriétaire : « Eh bien ! » répondit-il, le Roi profitera de mon erreur. Si comme » vous dites le tableau n'est pas à lui, je le lui donne. »
Si Le Bas a gravé avec goût d'après quelques maîtres français, il réservait pourtant ses préférences pour l'école flamande , surtout pour David Téniers, dont il s'était attaché à reproduire les œuvres qui lui inspiraient une véritable passion.
« Redevable à Téniers . écrit Joullain , d'une partie » de sa réputation et de sa gloire , Le Bas payait à sa » mémoire la dette d'un cœur reconnaissant. Il ne » voyait pas un tableau de ce maître sans avoir envie » de le graver et sans regretter de ne pouvoir en » devenir propriétaire. On peut dire que Téniers n'a » jamais eu d'admirateur plus vrai , plus zélé , ni de » traducteur plus exact et plus propre à étendre sa » gloire en multipliant ses productions et en en faisant » connaître la naïveté et l'expression. »
Il paraît même que Le Bas aurait voulu faire élever un monument sur le lieu de naissance de son peintre favori et qu'il n'en fut empêché que par les représentations de son ami Descamps. La comtesse de Verrue, dont les belles collections sont si célèbres , avait
plusieurs bons tableaux du maître : c'étaient des allégories, la Terre, le Feu, l'Air, l'Eau, la Vue, le Toucher, VOdorat, le Goust et VOme, caractérisées par de bons flamands et flamandes. Elle les avait prêtés au graveur et à la première estampe qu'elle vit , elle s'écria : « Ah ! Téniers, quel doraage que tu n'existes » plus ou que Le Bas n'ait point existé de ton tems, » quelle auroit été ta satisfaction de te voir gravé de » la sorte ! » Le Bas avouait n'avoir jamais entendu une louange plus agréable.
Et de fait. Le Bas avait parfaitement compris son modèle et s'il l'a quelquefois alourdi, presque toujours il a bien rendu ses intentions et donné une brillante couleur à ses estampes. On comprendra que nous nous dispensions d'énumérer ici les cent pièces et plus que Le Bas a gravées d'après son maître de prédilection. Nous nous contenterons de citer les principales :
Le Vièleur, du cabinet de M. Le Noir. — Les Philosophes Bachiques et les Pécheurs flamands , du cabinet du comte de Vence. — Le Bon père et le Vieillard content , du cabinet du duc de Valentinois.
— Les Joueurs de boule. — La Feste de village , du cabinet du marquis de Voyer d'Argenson. — i'"* Vue de Flandres, du cabinet de M. de Lorangère et 2" et 3" Vues de Flandres, du cabinet du chevalier do La Roque. — Jeu de Boule ou 4" Vue de Flandres.
— Réjouissances flamandes , du cabinet du marquis d'Argenson ; Téniers s'y est peint avec sa famille. — Le Château de Téniers. — La Ferme et la Basse- Cour, dédiés au marquis de Mirabeau. — Le Sifteur de Linoie, du cabinet d'Orry de Fulvy. — Le Rémouleur, du cabinet de M. de Fontpertuis. — Vue et Por^i
de mer de Flandres ( 1746 ) , dédié au comte de Maurepas, et du cabinet de M. Lempereur. — Téniers et sa Famille , dédié au duc de la Vallière , possesseur du tableau. — L'Enfant prodigue , dédié au comte de Noailles ; c'est lorsque Le Bas gravait ce tableau dans la galerie de Blondel de Gagny qu'il lui arriva de donner à cet amateur la petite leçon que nous rapportons plus loin. Belle estampe très bien gravée. — Les Œuvres de miséricorde, dédiée au Roy (1747). Cette estampe gravée d'après l'un des plus beaux tableaux de Téniers était , de l'avis des contemporains de Le Bas, l'une de ses meilleures.
Nous trouvons la remarque suivante dans les Lettres d'un voyageur à Paris, à propos de ces estampes :
« Si les tableaux des peintres flamands et hollandais » doivent être mis au nombre des tableaux d'histoire. » c'est avec raison que M"" Le Bas peut passer pour » un habile graveur dans ce genre : Mais se persua- » dera-t-on jamais que tous les magots de Téniers ont » assez de mérite pour passer à la postérité la plus » reculée, ne resteront-ils pas dans l'oubli et notre » siècle qui les a vus naître ne les verra-t-il pas mourir » en finissant? La France elles étrangers même sau- » ront toujours bon gré à M'' Le Bas de ses Points de » France d'après M"" Vernet. Ces morceaux seuls » l'immortaliseront avec plus de justice que les » Œuvres de m,isèricorde et V Enfant prodigue de » Téniers, qui sont cependant deux estampes où il a » le plus fait connoître l'étendue de ses talens. »
La Tentation de St-Antoine, tableau appartenant au duc de Valentinois , en son hôtel de Matignon. — Le Flûteur. — Le Chimiste. — Les Pêcheu7^s et le Fugueur,
du cabinet du comte de Vence. — La Boudinière, à M. le marquis de Refifuge. — Le Retour de guinguette. — 6' Vue de Flandres. — La Vessie. — La Feymne jalouse, du cabinet du comte de Vence. — 9" Vue de Flandres, dédiée au comte de Castlemain. — 3* et 4' Fêtes Flamandes , ces deux tableaux du cabinet du comte de Ghoiseul.
Cette dernière estampe fort belle est dédiée à la marquise de Pompadour. Joullain rapporte à ce propos l'anecdote suivante :
« M""" de Pompadour étoit à sa toilette environnée » des seigneurs de la cour, lorsque Le Bas fut admis » à lui présenter son estampe. Elle en fît l'éloge en » connoisseur et la fit admirer par tous les courtisans. » Soit par distraction ou soit qu'elle fût embarrassée » pour reconnoître l'boraage que Le Bas lui faisoit de » son ouvrage, elle attendit qu'il fût sorti de son appar- » tement poui' lui faire demander son mémoire. — » Dites à M*"®, répondit Le Bas, que je ne suis point » apotliicaii'e , que je ne donne jamais de mémoire, » qu'elle pourroit trouver trop fort celui que je lui four- » nirois et que je ne connois personne en droit de le » régler. — Cette réponse énergique fut sans doute » envenimée auprès de la favorite et Le Bas ne reçut » aucune espèce de dédomagement des frais que lui » avoit occasionné cette dédicace. »
Le graveur a fait une réduction de la Kermesse ou 4^ Fête Flamande , pour son confrère Basan, dans le Cabinet de Choiseul. — 5* et 6^ Fêtes de village, dédiées au comte de Baudouin. — Le Marché conclu , de la même collection (1772). — Le Matxhé à faire (1774). — La Récréation Flamande, même collection.
— 7* et S« Fêtes Flamandes , dédiées au comte de Brissac et au duc de Gossé. — Environs d'Anvers, dédié au marquis de Brunoy (1775). — Le Lendemain des nopces, l'eau-forte par Martiny et terminé au burin par Le Bas (1775). — Environs de Dijon, Environs de Caudebec, Envù^ons de Nieuport , Environs de Bruges, quatre petites pièces dédiées à Blondel de Gagny. — Blanchisserie, dédiée à M. Vernet. — Vue d'Anvers, dédiée à M*" M. A. Slodtz. — Canards sauvages, 2 pi. dédiées au baron de Nagel. — La Maison 7^ustique, dédiée à M. Fortier, conseiller du roi et notaire à Paris. — Kermesses, appartenant au duc de Praslin ; les eaux-fortes pai^ Martini. — Pense-t-il à la 7nusique, l'eau-forte par Moreau ; etc., etc. . .
Après Téniers c'est Berghem , peintre aux tableaux si heureux d'arrangement et de naturel , si attrayants par les animaux dont il les peuple, qui eut le privilège d'être traduit par le burin habile et coloré de Le Bas. Le Matin , dédié au peintre anglais A. Pond par son amy Le Bas, est lumineux d'effet ; le Midy , moins soigneusement exécuté , est dédié au baron de Thiers ainsi que V Après-Disnèe ; le Soir peut rivaliser avec le premier de délicatesse. — Etnbarquementde vivres, dédié au comte de Saint-Florentin. — Les Satyres et les Dryades , belle estampe gravée à l'eau-forte par Martini et terminée au burin en 1772 par Le Bas , est dédiée à S. A. le prince d'Orange. — Le Retour à la ferme , belle pièce dédiée au duc de Gossé, l'eau-forte est de Weisbrodt (1775).
Les estampes d'après Ph. Wouvermans, sont habilement exécutées aussi : le Pot au lait, dédié à messire Palamède de Forbin (1739), la Chasse à r italienne,
dédiée au comte de Gaylus (1739), les Sangliers forcés , dédiés au comte de Tessin (1741) , Halte de cavalerie , dédiée à M. Dupleix de Bacquencourt , Attaque de troupes légères , dédiée au comte de Baudouin ainsi que la Matinée de printemps (1778) et la Soirée d'été, tableaux qui lui appartenaient.
Citons encore dans cet œuvre immense , les Van Falens du comte de Briilil , le Rendez-vous de chasse, le Chasseur fortuné, Prise du Héron et Départ de chasse; — les A. Van de Velde, le Point du jour (1773) et le Déclin du jour (1777), présentés au duc et à la duchesse de Gossé ; la Chasse royale , dédiée au prince de Condé , terminée au burin sur une eau-forte de Malbeste ; — les Breughel de Velours , Vues des Environs de Bruxelles, d'Anvers, de Lockey^en , dAlost et de Bruges ; — les Ruisdaël , Environs de (jueldi^es, dédiés au comte de St-Priest, Environs de G?'oningue, dédiés au comte de Baudouin (1771) ; — les Karel Du Jardin , la Fraîche matinée , dédiée à M. Trouard , intendant des bâtiments du roi , et la Belle Apres-disnée , au duc de Bourbon-Gondé ; — le Taureau de Paul Potter, dédié au prince d'Orange, pour lequel Le Bas et Gaucher terminent une eau-forte de Masquelier (1773) ; — des Ostade, des Rubens , des Pynacker, des Van der Meer, etc., etc..
Nous avons gardé pour la fin les estampes gravées d'après Joseph Vernet , qui forment pour ainsi dire un œuvre à part. Avec Téniers , c'est le célèbre peintre de marines que Le Bas a le plus interprété.
Les onze Vues d Italie, qu'il a gravées d'après lui , et qui étaient dédiées à Soufflot , à La Live de Jully, au fermier-général Ferrand et à d'autres, le disposaient
admirablement à graver les grandes compositions remplies de personnages des Ports de la France. Cochin avait obtenu de son ami le marquis de Marigny la permission de reproduire ces tableaux commandés par le roi et s'était associé son ancien maître Le Bas dont l'habileté et le savoir-faire lui étaient bien connus. Très habile à mettre une planche en train, à l'ébaucher, Cochin s'était réservé le travail d'eau-forte, laissant à Le Bas dont c'était la spéciahté, le soin de les terminer au burin.
« Le Bas et Cochin, écrivait Diderot dans un de ses » Salons, gravent de concert les Ports de mer de » Vernet. Mais Le Bas est un libertin qui ne cherche » que de l'argent et Cochin un homme de bonne com- » pagnie qui fait des plaisanteries, des soupers agréa- » blés et qui néghge son talent. 11 y a à Avignon un » certain Baiechou , assez mauvais sujet, qui court la >^ même carrière et qui les écrase. »
N'en déplaise à Diderot et à Baiechou , les graveurs qui s'étaient chargés de ce travail furent à la hauteur de leur tâche et le succès les récompensa de leurs efforts. Il est impossible de voir les préparations à l 'eau-forte de ces estampes et les belles épreuves avant la lettre sans être frappé du talent qu'ils y ont déployé. Le Bas, habitué à une manière un peu expéditive, avait peut-être besoin d'être surveillé, mais Cochin était là et il écrivait à son ami Desfriches p'Orléans : « Mon camarade s'était un peu discrédité auprès » du public. Ce n'est pas que le drôle n'ait les plus » grands talents , mais il courait après l'argent et » voulait le gagner à son aise. Quand maître Cochin » est venu le prêcher qu'avant toutes choses, il fallait n. 88
» bien faire, il a bien fallu que la conversion se fît. » Aussi est-elle exemplaire et j'ose promettre que » jamais Le Bas n'a rien montré d'aussi soigneusement » fait. »
On n'ignore pas combien Joseph Vernet savait donner de vérité d'allures à ses personnages et avec quel naturel il les groupait. Le Bas eut l'idée d'en regraver séparément quelques-uns , et de composer ainsi une suite de 12 pièces fort jolies sous le titre de Groupes de Figu7'es tirés des tableaux des Ports de France. Plusieurs de ces planches furent gravées à l'eau-forte par Moreau, mais le travail de burin est de Le Bas.
Les anecdotes abondent sur Le Bas , dont le caractère vif et original avait dautant plus de primesaut qu'aucune éducation première n'était venue l'altérer. Ainsi au sujet de son peu d'ordre qui lui faisait oublier de réclamer à ceux auxquels il vendait à crédit et aussi d'inscrh'e ses billets, Joullain raconte qu'un jour à son ordinaire, il fut surpris par l'échéance d'un de ses billets et demanda au porteur jusqu'au lendemain pour le payer. L'autre lui ayant répondu qu'il allait le faire protester, il se lève furieux , pousse rudement son créancier, l'assied dans un fauteuil , sort en robe de chambre, l'enferme et revient quelque temps après avec son argent qu'il avait été emprunter à un de ses amis.
En voici d'autres rapportées par le même et qui pemdront bien le cai'actère droit et vif de l'artiste : « Le Bas avait eu dans sa jeunesse plusieurs jeunes » gens de qualité auxquels il donnoit des leçons de » gravure. Une dame de la cour l'ayant choisi pour » enseigner son fils , lui avoit recommandé d'avoir » pour son élève beaucoup de ménagement. On le
* faisoit ordinairement attendre et le plus souvent le » jeune seigneur ne paroissoit que pour lui donner un » cachet payé très chèrement. Le Bas trop honnête » homme pour prendre ainsi l'argent qu'il n'auroit » point gagné et trop noble par les sentimens pour » s'avilir par une complaisance servile vis-à-vis de qui » que ce fût, ne mit pas beaucoup de tems à prendre
* sa résolution de se retirer. Il voit dans l'antichambre » un laquais d'une figure intéressante. Il se fait annon- » cerpai'lui dans l'appartement de la mère de son » élève : Madame, dit-il en entrant, je viens vous prier » de me permettre quand M' le Comte ne sera pas en » état ni en disposition de prendre sa leçon , de la » donner à ce jeune homme; je ne perdrai pas mon » tems, ni vous. Madame, votre argent, et comme votre » domestique prendra leçon plus souvent que son maî- » tre, il en profitera probablement davantage et sera » promptement en état de la lui donner suffisamment » pour ce que Mr votre fils paroit vouloir apprendre » et ce que vous semblez désirer qu'il apprenne. La » proposition de Le Bas fut reçue comme il s'y étoit » attendu. De ce jour, il cessa de retourner dans cet » hôtel et se décida de quitter tous les élèves qu'il » pou voit avoir hors de chez lui. »
Le Bas , nous l'avons vu , avait épousé une femme fort jolie, mais aussi vive qu'il était brusque. C'étaient toujours des bouderies, des querelles suivies de réconciliations et d'embrassades. Quand sa femme commandait par trop : « Mamour, disait-il, vous oubliez » que vous parlez à votre maître. » Et se tournant vers ses élèves souvent témoins de ces algarades : « Messieurs, prenez garde de ne pas causer à Madame
» Le Bas de révolution , elle se purge. » Et les élèves de sourire sans méchanceté, car M™" Le Bas était pour eux une garde malade et une seconde mère.
Dans son jeune temps Le Bas avait été jaloux. Il voyait souvent sortir sa femme en voiture ou à pied et avait flairé quelque galant dans ce manège. Il n'osait pas en demander le motif , mais pour se renseigner, il dit un jour à ses élèves : « Messieurs, quand Madame » Le Bas priera l'un de vous d'aller lui chercher une » voiture, on en amènera deux , l'une avancera jusqu'à » la porte et l'autre attendra au coin de la rue. »
« Peu de temps après, raconte Joullain , un jour » qu'il pleuvoit, M™® Le Bas prie un des élèves d'aller » lui en chercher une. Docile aux ordres de son maître » le jeune homme en amène deux. Sa femme monte » dans l'une. Son mari ne prend pas le temps de s'ha- » hiller, la suit et monte dans l'autre en robe de cham- » bre, pantoufles et bonnet de nuit. Il recommande au » cocher qui le conduit de suivre la voiture de sa » femme et de prendre bien garde de la perdre de vue. » Malgré la recommandation , le cocher suit un fiacre » pour un autre. Celui dont il a pris la trace le conduit » à Belleville et s'arrête devant une porte-cochère qui » se referme sur la personne descendue du fiacre et » que notre jaloux s'est bien gardé de vob dans la » crainte d'en être reconnu. Le Bas tenait son argent » à la main pour ne pas perdre son tems. Il paye étour- » diment son conducteur sans réfléchir que même en » retrouvant sa femme , il auroit besoin d'une voiture » pour s'en retourner et la ramener.... »
Là-dessus , Le Bas frappe à la porte , déclare avec colère qu'il est le mari de la dame qui vient d'entrer,
réclame sa femme à grands cris , fait un vacai'me épouvantable , si bien que le maître de la maison le laisse monter et parcourir l'appartement , dans lequel Le Bas ne trouve qu'un abbé. Notre graveur, honteux et légèrement ridicule , s'en va sans demander son reste. Il fut obligé de revenir de Belleville rue de la Harpe, « par une pluye battante et dans les crottes », à pied , en robe de chambre , pantoufles et bonnet de nuit. Sa femme , et probablement aussi ses élèves , se moquèrent de lui. On dit du reste que cette leçon fut la seule dont il eut besoin.
Elle est encore rapportée par JouUain , cette jolie boutade :
« En 1782 nous fûmes à Trianon. Nous étions dans » l'appartement de M™"^ la princesse de Monbazon dont » les croisées étoient ouvertes sur un petit parterre » d'eau dans lequel Monseigneur le Dauphin qui n'a- » voit pas encore un an se promenoit ou plutôt étoit » promené par ses femmes. Nous nous mîmes à la » fenêtre pour voir passer le jeune prince qu'on nous » fit l'honneur d'arrêter devant nous. Le Bas en fai- » sant des grimaces, gonflant ses joues et frappant » dessus, faisait rire cet enfant. On lui fit observer que » ces singeries étoient peu respectueuses. Il les inter- » rompit pour adresser les paroles suivantes à l'héritier » du trône : On dit, Monseigneur, que je vous manque » de respect parce que je vous fais rire. C'est Jacques » Philippe Le Bas , graveur pensionnaire de votre » ayeul, dont il s'estime heureux d'avoir fait rire le » petit-fils. L'enfant qu'on eut la sotise d'éloigner de » nous, dédomagea Le Bas de ce que l'orgueil ridicule » de ceux qui l'environnoient pouvoit avoir de morti-
» fiant pour cet artiste , en témoignant par ses pleurs » et par ses cris, le regret qu'il avoit d'en être séparé. »
Le Bas trouvait avec raison que le talent rapproche les hommes et comble les distances créées par la fortune. Très susceptible sur les procédés de gens que leur naissance seule faisait ses supérieurs , il répétait volontiers alors qu'il était fils de perruquier, ou bien s'il était question de perruque ou de quelque chose d'analogue il s'écriait : « Je m'y connais , je suis fils » de maître. » Aussi fut-il très sensible au manque de mémoire de Blondel de Gagny. Nul tableau ne sortant du cabinet de cet amateur, Le Bas avait obtenu d'y venir graver V Enfant prodigue de Téniers et apportait de quoi manger en travaillant. Un jour le financier l'invita à dîner, puis oublia son invitation. Le graveur qui n'avait rien apporté mourait de faim. Le lendemain les garçons rôtisseurs envahissaient l'hôtel , dressaient une table dans la galerie et la couvraient de plats, puis restaient pour le servir. Le maître accourt au bruit pendant que Le Bas , après avoir goûté de quelques mets , donne l'ordre d'envoyer le reste au portier. Blondel de Gagny compre^id la leçon :
« Vous venez de me faire apercevoir d'un tort invo- » lontaire, dit-il ; vous m'avez refusé tant de fois que je » suis excusable d'avoir oublié que vous aviez accepté » pour hier. Je veux réparer demain ma faute, mais je » vous préviens que vous ne serez pas aussi splendi- » dément traité. »
11 ajouta qu'il ne croyait pas que les graveurs fissent si bonne chère : « L'argent est fait pour circuler, répond » vivement Le Bas ; je travaille bien, je me nourris de » même. Ce n'est pas à un artiste qu'il convient de s'oc-
» cuper du lendemain. Jamais embarrassé du moment » qu'il a du talent , il ne doit être jaloux de laisser » après lui que de la gloire. Une ou deux estampes » que je vends payent mon dîner. Je n'en vends jamais » pour si peu dans un jour. Mes planches me restent » et j'en fais de nouvelles. »
Veut-t-on une réponse plus topique ? Un grand seigneur lui avait prêté un tableau. La gravure terminée, l'artiste sollicita la permission d'en faire hommage au propriétaire du tableau par une dédicace. Gomme celui-ci faisait demander s'il en coûterait quelque chose , auquel cas il ne voulait pas l'accepter : « Je
» ferai présent à M"" , répondit Le Bas, du droit de
» se dire le protecteur des arts et je lui donnerai mon » estampe encadrée à ses armes , avec une douzaine » d'épreuves de ma planche pour lui servir de titres. »
Le Bas perdit sa femme le 23 juin 1781. Il fut vers la même époque obligé de quitter le logement qu'il occupait depuis quarante-huit ans. Il avait dépensé sans compter et sans se créer une situation indépendante, ce qui lui aurait été si facile. Des spéculations moins heureuses étaient survenues et sa femme n'était plus là pour remettre un peu d'ordre dans la maison du vieil artiste. Il considérait les Figures de lliisloire de France, dont Moreau s'était engagé h lui fournir les dessins, comme une entreprise qui devait être honorable et lucrative, mais les lenteurs, calculées , dit-on , de Moreau qui désirait reprendre l'affaire pour lui seul, les souscriptions qui rentraient mal , les avances qu'il était obligé de faire , tout contribuait à épuiser ses ressources. Il vendait pour continuer l'ouvrage la garde-robe de sa femme , ses bijoux , son argenterie ,
et dans ses moments de défaillance, il s'écriait : « Je ne » tiens plus à rien de tout cela. Je vendrai tout ce que » j'ai, si j'y suis forcé, mais je veux me réserver » au moins une épreuve de chacune de mes planches , » de quoi prendre une voiture pour me faire conduire » à Bicêtre et de quoi planter dans ma route des po- » teaux sur lesquels je ferai coller toutes mes estampes » afin que les passants s'en amusent et plaignent leur » auteur. »
11 ne vit pas en effet la réussite de son ouvrage. C'est Moreau qui acheta après sa mort pour 993 livres les 119 dessins, les planches et les épreuves et cela dans des circonstances qui ont toujours été vivement critiquées.
Les soucis que lui causèrent cette dernière entreprise furent peut-être pour quelque chose dans les progrès de la maladie qui l'enleva , mais il en portait depuis longtemps le germe. Le 2 février 1783 , il fut forcé de s'aliter, après avoir encore gravé la veille , et depuis ce jour, il ne se releva plus jusqu'au mois d'avril qui fut celui de sa mort. Sur la fin , le médecin ayant averti d'un air effrayé qu'il était temps de penser aux secours de la rehgion , Joullain alla engager le curé de la paroisse à venir assister son ami. Il vint peu de temps après. Le Bas dormait, le pasteur attendit longtemps, ne voulant pas troubler son sommeil , et chargea deux anciennes domestiques , qui avaient la confiance de leur maître, de lui dire qu'ayant appris sa maladie il était venu pour le voir et reviendrait le lendemain. Le Bas , prévenu de la visite du curé dont il pressent le motif, se fait habiller dès sept heures du matin , non en robe de chambre comme d'habitude,
mais en redingote. Il s'assied sur un canapé, le coude appuyé sur un oreiller. Dès qu'il aperçoit le prêtre , il se met à tousser d'une voix forte. Le curé lui demande des nouvelles de sa santé : « Vous voyez , répond le » malade, j'ai un assez bon creux, » et sans lui laisser le temps de parler, il s'empare de la conversation : « Vous êtes bien avec Monseigneur l'archevêque. Ne » pourriez-vous le déterminer à prêter à l'un de mes » élèves pour le graver, un superbe tableau que j'ai vu » plusieurs fois dans les salles de l'archevêché? Le » jeune homme a beaucoup de talent et la planche » qu'il graverait, suffirait pour sa fortune. »
Le curé ne trouvant pas le malade en danger et craignant de le fatiguer se retira sans lui avoir fait connaître le but de sa visite, et Le Bas put ainsi échapper à des exhortations que sa nature voltairienne lui faisait redouter.
On retrouve d'ailleurs le gamin de Pai'is jusque dans ses derniers moments. La veille de son décès , Joullain alla le voir avec un de ses amis que Le Bas connaissait. « Aussitôt qu'il nous vit, il voulut se lever. » Nous lui aidâmes et mon ami, se trouvant incommodé » par l'odeur et la chaleur de la chambre , passe dans » la pièce voisine pour prendre l'air à la fenêtre. » Quelques instants après Le Bas me dit : — Appelez » votre ami , je veux lui jouer un tour. Celui-ci étant » rentré : — Je veux me coucher, dit le malade. Nous » le conduisons jusqu'à son lit, en le soutenant chacun » par un bras. Arrivé devant, il s'y jette à plat ventre » en travers. Aidé de la plus forte de ses deux domes- » tiques, nous eûmes une peine inexprimable a le tirer » de cette posture dans laquelle nous appréhendions
» de le voir expirer. Quand il fût bien couché, sans » même se donner le tems de se remettre de la secousse » qu'il venoit d'éprouver et pouvant à peine articuler » il me dit en souriant : — Elle est bonne la niche. » 11 mourut le lendemain 14 avril 1783 , et quelques moments avant de mourir il s'écria : Voici V édifice qui s écroule. Ce furent ces dernières paroles.
ESTAMPES