CHENU (PIERRE
Ce petit bossu que l'on aperçoit au travers des croquis de Le Bas, dans les lettres qu'il écrivait à ses anciens élèves, c'est Pierre Chenu. Il faut même espérer que Mesdemoiselles Thérèse et Victoire Chenu, ses sœurs, les mêmes qui figuraient dans les contre-danses improvisées de l'atelier Le Bas étaient un peu plus droites et plus sveltes que leur frère. Rien ne nous empêche, de lui supposer, en vrai bossu qu'il était, beaucoup d'esprit ; en tous cas , ii sembie avoir été bien vu de ses camarades : « Chenue vous embrasse et atend une lettre de vous pour partir en poste, » écrit Le Bas au suédois Rehn, son ancien disciple , ce qui n’était qu'une plaisanterie, comme bien l’on pense.
Chenu né en 1730, à Paris,semble avoir si rapidement profité des leçons de son maître Le Bas, qu'il se trouve de très bonne heure chargé d'importants travaux. Il est un des graveurs les plus employës par Cochin dans la grande édition des Fables de La Fontaine où il interprète avec habileté les dessins d'Oudry. Son fort, c'est de terminer au burin les planches commencées par Cochin père à l’eau-forte. C'est à cette intelligente collaboration que nous devons Ze Meunier, son Fils el
l'Ane, l'Ane chargé d'éponges, la première planche des Deux Mulets. Chenu grave seul pour le même ouvrage un grand nombre d’autres sujets, le Cog et la Perle, le Singe et le Dauphin, la Poule aux œufs d'or, l'Ane vêlu de la peau du Lion, le Saveher et le Financier et la jolie composition du Mal Marié.
Dans le même temps (1753), Chenu avait gravé en compagnie de Le Mire, d’après les dessins de son ami Eisen, dont c’est un des premiers travaux , une partie des figures de la Chrishiade, de l'abbé de la Baume- Desdossat , poëme religieux que le gazetier ecclésiastique appela méchamment l'Evangile travesti. Si le texte ne valait pas grand chose, les illustrations du moins étaient extrêmement fines.
Chenu a encore gravé pour les livres par exemple ; des titres pour l'Ænéide, d'après Zocchi (1760); la vignette en tête du livre IV de Zucrèce (1764); une suite de 8 pièces pour le LZutrin , d'après Le Mesle; des pièces pour l’Essai sur la Musique de La Borde (1780).
On trouve aussi la signature de Chenu dans un livre composé presqu'uniquement de figures de Gabriel de Saint-Aubin, /e Spectacle de l'Histoire Romaine par Philippe de Prétot. Les figures furent gravées de 1760 à 1764 d’après les dessins si piquants mais si difficiles à interprèter de cet artiste. Quelques suites des figures furent tirées alors, mais les planches ne furent réellement utilisées qu'en 1789 pour l’Abregé de l’'Hisioire Romaine de l'abbé Millot. Notre graveur s'y trouve représenté par quatre figures, /e Supplce de Régulus , la Balaille de Cannes, la Mort de César , et le Supplice de Vilellius qui ne sont pas des meilleures.
Chenu poussé et recommandé sans doute par son maître Le Bas, nous semble avoir eu plutôt la spécialité de graver les tableaux des grandes collections particulières. Pour Orry de Fulvy, fils du surintendant des bâtiments du Roi, deux Vues de Venise d'après Casparo ; pour le comte de Brubhl, premier ministre de S. M. le Roi de Pologne, les Baigneuses de Van der Neer {et Van der Werf pour les figures), le Curieux d'après Béga; pour le comte de Baudouin le Vrelleur Hollandais, d'après Ostade, mais il est surtout le graveur attitré du comte de Vence , maréchal de camp des armées du Roi et honoraire associé libre de l’Académie de peinture et sculpture, dont il reproduit presque toute la collection. Cet amateur avait évidemment une prédilection marquée pour Téniers, aussi les tableaux de ce maître s’y trouvaient-ils en grand nombre ; le Fumeur flamand, le Forgeron mililaire, le Buveur , et le plus important d’entre eux, les Amuseineris acs Maiclois, que Chenu vendait 6 livres, sont gravés d’après ce maître. Le Cheval fondu d'après David Ricard, et deux bonnes figures d'étude du peintre Pierre , le Repos de Bacchus et le Supplice de Promélhée reproduites par Chenu, faisaient aussi partie de cette célèbre collection.
Chenu semble , lui aussi, avoir affectionné Téniers, car il n’a pas gravé moins de quatorze tableaux de ce maître, au nombre desquels il faut citer deux petites peintures appartenant à Eisen, {a Coquetle de Village, et le Jeu du Trou-Madame, pièces dédiées à M. Eisen par son ami Chenu. Deux autres d’après le même maître, le Bon accord et le Repos sont dédiés à M. Le Bas, par son très-humble serviteur, élève et
art. Enfin pour finir cette énumération de « magots » fort à la mode alors comme aujourd'hui, le Porte- Balle est gravé à l’eau-forte par Mie Victoire Chenu, et terminé par son frère (1776). Il faut dire à la louange du graveur qu'il a bien rendu ces intérieurs enfumés de tabagie et ces types populaires aimés du peintre , mais, grands dieux , que d’horribles têtes !
En dehors de ces esiampes , Chenu a encore gravé un certain nombre de portraits, ceux de Henri IV et de Sully, dessinés par Gabriel de Saint-Aubin d’après les peintures de Porbus appartenant au Roi; ceux de Diderot la figure appuyée sur sa main droite, et de Marivaux , tous deux d’après Garand; de Dumont de Valdajon, chirurgien-renoueur du Comte de Provence; de M" Favart, vue de face la tête nue avec les cheveux bouclés, un nœud de velours autour du cou, la robe à corsage ouvert :
Par ses talents, sa grâce naturelle, Justine plaît sans le secours de l'art; Ët du laurier qui couronne Favart, L'Amour détache une feuille pour elle.
Son plus curieux travail dans ce genre est le portrait de François 1 d'après Niccolo de lAbbate. Cette très originale effigie royale est en pied dans un accoutrement antique orné à la mode du XVI siècle et d'après une délicieuse miniature du maitre italien. Le comte de Caylus, du cabinet duquel elle faisait l'ornement, désireux de faire profiter le public de ce précieux monument de l'art, se fit un devoir et un plaisir d'en faire hommage au Cabinet des Estampes : «Ille vint voir encore peu de jours avant sa mort el
376 LES GRAVEURS DU XVIIIe SIÈCLE.
> dit avec transport : ce portrait a aussi bonne grâce » à la têle de ce riche cabinet qu'avoit François 17 > lui-mesme à la journée de Marignan.
» Le sieur Chenu qui vient d'exercer son burin sur > le portrait de Henri IV servant de frontispice à sa » vie écrite par M. de Bury et qui a gravé aussi celui » du conseil et de l’ami de ce bon roi, le duc de Sully, > n'a rien négligé dans la gravure du portrait dont il > s'agit pour mériter la protection de M. Bignon qui > lui a fait confier cette précieuse miniature. L'artiste > afin d'être plus fidèle à l’action et à la grandeur du > tableau s’est assujetti à le copier dans la glace. »
Une autre pièce de Chenu, intéressante tout au moins pour le souvenir de l’ami des arts et de l’antiquité, dont nous venons de citer un trait de générosité, est le Tombeau du comte de Caylus à Saint-Germain l'Auxerrois , avec la représentation du sarcophage en porphyre que le fameux antiquaire destinait à contenir ses restes. Son vœu fut respecté par son cousin le comte de Maurepas qui fit élever par le sculpteur Vassé un tombeau où le sarcophage, maintenant au musée du Louvre, joue le principal rôle et c’est ce sujet que Chenu grava et dédia avec sa permission, au célèbre ministre.
L'abbé de Petity, prédicateur de la reine, était un autre amateur de beaux-arts ; il avait même publié une Bibliothèque des artistes ; en général c’est lui qui indiquait aux dessinateurs les compositions qu'il désirait d’eux.Dans son opuscule des Étrennes françoises(1766) ornées de jolies figures de Gabriel de Saint-Aubin, la pièce allégorique où se trouve le médaillon de Louis X V est inventée par de Petity, dessinée par Gravelot et
gravée par Chenu. Il en est de même d’un autre opuscule publié en 1770, les Vœux de la France el de l'Empire, médaillons allégoriques pour le mariage du Dauphin. Ces compositions ornées d’encadrements gracieux étaient trouvées par Petity (Petity invenit), dessinées par Pierre Lélu , un bon élève de Boucher, et gravées par Chenu.
On trouve encore dans l’œuvre de Chenu, deux frais paysages de Boucher. dédiés à M. Le Lièvre, distillateur ordinaire du Roy, pour son amy Chenu, /e Pescheur amoureux et l'Agréable solitude.
Quant à deux pièces de genre historique, le Souper d'Henri IV chez le Meunier et Henri IV et Sully, d'après Herwik, elles sont disgracieusement gravées.
Chenu nous a souvent donné son adresse au bas des estampes qu'il a gravées. Il demcurait rwe de la Harpe, à côlé du passage des Jacobins vis-à-vis le café de Conde à Paris.
Ses deux sœurs Thérèse et Victoire Chenu amies de la fille de Le Bas, reçurent les leçons de ce maître et ont gravé quelques paysages. Nous trouvons un portrait de Lherminier, chanoine de Saint-Cloud , in-8, gravé à l'eau-forte par Mele Chenu et terminé par son frère.
L. T. Chenu femme Desmaisons, signait des vignettes pour lettres de faire part de mariages et de naissances. Ces vignettes, que dessinait le S' Desmaisons , représenlaient, on le devine, des sujets de circonstance ; un Jeune couple s'agenouillant devant la statue de l'amour, ou bien deux médaillons que des amours enguirlandent de fleurs: où bien encore des fiancés recevant la bénédiction nuptiale. Pour la naissance , un enfant nouveau-né dans une corbeille, etc.
Les CHÉREAU.
Voici, d’après Jal, toujours consciencieux et bien informé , parce qu'il remonte aux sources mêmes , qui sont le plus souvent les actes de l’état civil, les dates véritables concernant la dynastie des graveurs Chéreau, au X VIII siècle.
François Chéreau est le fils d’un menuisier de Blois , et naît dans cette ville où il est baptisé le 20 mars 1680. Il épouse en 1714 Marguerite Caillou.fille de marchands épiciors de Houdan. Il est reçu académicien le 26 mai 1718, sur la présentation du portrait de Louis de Boullongne, et meurt d’apoplexie le 15 avril
Jacques Chéreau, son frère, également graveur en taille douce , est né à Blois le 29 octobre 1688 , et non pas en 1694 comme l’écrivent Michaud et Le Blanc, il habitait à Paris dans la même maison que son frère, rue Saint-Jacques, cette patrie de la gravure. Il mourut le 1° décembre 1776. Jacques Chéreau travailla d'abord avec son frère, puis chez les Audran, et épousa une des filles du peintre Yvart.
François Chéreau , second du nom, fils du premier des deux frères, est né le 30 mars 1717; il avait épousé
CHÉREAU. 379
sa cousine Geneviève, fille de Jacques. Il mourut le 21 février 1755.
Enfin Jacques-François Chéreau , fils du précédent est né Le 14 octobre 1742 ; il épousa une femme-graveur, Anne-Louise Foys de Vallois ; il était graveur et marchand d'estampes , et mourut en 1794.
Une des filles de Jacques Chéreau, premier du nom, épousa Jacques-Gabriel Huquier, graveur et marchand d'estampes.
Les deux graveurs dont nous avons à nous occuper ici sont les deux frères, François et Jacques.
FRANÇOIS CHEÉREAU , l’ainé , fut un remarquable graveur de portraits que l’on reconnait élève de Gérard Audran et de Pierre Drevet le père, à la manière savante et ferme dont il taille le cuivre. Son œuvre se compose d'une série de portraits où il se montre parfois le digne successeur de ses maîtres.
Celui du peintre Largillière (1715) d’après lui-même quoiqu'un peu noir de ton, fait honneur au burin de Chéreau, avec sa tête vivante et ses mains artistement traitées.
Mais c’est d’après les peintures d'Hyacinthe Rigaud, dont il a admirablement compris et rendu la majestueuse ampleur et le beau modelé, que sont gravées ses meilleures planches.
Choisissons dans le nombre les portraits de Louis- Antoine de Pardaillan de Gondrin, du Cardinal de Fleury, de Nicolas de Launay (1719), de Dettlev von Dehn et du Cardinal de Polignac (1729), couvert de dentelles habilement traitées.
Soutenu par les remarquables tableaux qu'il s’est donné Ja tâche de fixer sur le cuivre, guidé le plus
souvent par les conseils et les indications du peintre, François Chéreau est arrivé à produire des planches dignes de ses modèles. Il fait preuve dans ses ouvrages, a dit M. Duplessis, d’un savoir égal à celui des Drevet ; il manie le burin avec la même dextérité et son dessin savant sans pédantisme, rend très-heureusement la physionomie des personnages fixée par ces peintres sur la toile.
Le portrait de Boileau d'après Rigaud, ainsi que celui du régent Philippe d'Orléans d'après Santerre , avaient été gravés vers 1716 pour être ajoutés à une édition des Œuvres de Boileau-Despréaux publiée pas Brossette, en 2 vol. in-4. On trouve aussi dans cet ouvrage six figures de François Chéreau pour les six chants du Lutrin.
C'est pour sa réception à l’Académie Royale que François Chéreau grava le portrait de Louis de Boullongne d'après lui-même (1718). Nous pourrions multiplier les citations, parler de ses nortraits de Pécour, de Louise-Marie d'Angleterre, ou de la Princesse Sobieska, mais il faut être bref, François Chéreau étant, malgré les dates, plus XVII que XVIII siècle de style. Notre graveur exploitait luimême ses planches et celles de son maitre : sa veuve dut prendre la suite de ses affaires, car on trouve souvent des suites de gravures ainsi qu'un catalogue d'estampes provenant des fonds de planches de Gérard Audran et François Chéreau , à Paris, chez la veuve Chéreau, rue Saint-Jacques, aux deux Piliers d'Or, 1742.
Jacques CHÉREAU, dit le jeune , élève de son frère , comme nous l'avons vu, né en 1688, a dans son œuvre
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quelques bons portraits qui le recommandent aux amateurs : le Duc d'Orléans, Henri de Harcourt et Madame de Sévigné, in-8, et dans un plus grand format, Madame de Sabran et Madame de Prte, toutes deux d’après Louis Michel Van Loo, mais l'œuvre qui préservera son nom de l'oubli est son remarquable portrait de Marie Leckzinska, reine de France, toute jeune encore; très-belle gravure, d'une véritable habileté d'exécution dans les chairs , les étoftes et les dentelles, et d'une grande richesse d'aspect. En fait d’estampes, sa reproduction de la Belle Jardinière mérite aussi les plus grands éloges.
Jacques Chéreau passa en Angleterre, appelé par Dubosc qui y était établi et gravait les cartons de Raphaël du palais d'Hampton-Court. Il y resta quelque temps et grava à Londres un portrait du roi Georges 1°, in-4, d’après Kneller, une composition d’après Raoux , représentant une Jeune Fille donnant à manger à un oiseau, et commentée par ces vers philosophiques:
L'Amour est un oiseau , l’Hymen est une cage Où pour le retenir nos soins sont super flus :
A peine ressent-on les soucis du ménage
Que le traître s'envole et ne reparaît plus.
et d’autres pièces, mais n'y lrouvant pas Son comple, il revint en France où il ne s'y occupa plus que du commerce des estampes.
Il mourut fort âgé. « Le 2 décembre 1776, a été > inhumé dans la cave de cette église (Saint-Benoît), > le corps de Jacques Chéreau, âgé de 89 ans environ, >» décédé la veille, rue Neuve des Mathurins; l'inhu- > mation faite par M. le curé en présence de Jacques-
Simon Chéreau , de Villefranche, fils du défunt, de Jacques-François Chéreau, petit-fils et de Bonaventure Louis Prévost, exécuteur testamentaire. »
PORTRAITS