‹ Les graveurs du dix-huitième siècleChapitre 74 sur 275 · BOISSIEU (JEAN-JACQUES DE · texte numérisé non relu

BOISSIEU (JEAN-JACQUES DE

Jean-Jacques de Boissieu , connu par ses paysages à l'eau-forte, si précis et si frappants, ses scènes d'intérieur si pleines d'effet et ses têtes d'étude, est né à Lyon le 20 avril 1736, d'une honorable et ancienne famille de lyonnais, originaire d'Auvergne. Son père était docteur en médecine, et sa mère, Antoinette Vitalis, la fille d'un des hérauts d'armes de France. Ses deux frères aînés avaient tous deux embrassé la carrière de ieur père : quant à lui, on le destinait à la magistrature , mais tout enfant il avait déjà montré de grandes dispositions pour le dessin ; ayant trouvé dans la maison paternelle quelques bons tableaux, il s'amusait à les copier bien grossièrement encore. Sa famille ne fut pas opposée à cette vocation naissante, mais au lieu de lui ouvrir les portes de l'art, elle lui fit apprendre le métier plus facilement lucratif du dessin industriel pour les fabriques de soieries. On lui donna d’abord un premier maitre nommé Lombard, bientôt insuffisant ; on s’adressa ensuite à un peintre d'histoire de talent, fixé depuis peu à Lyon , Jean-Charles Frontier, qui ne put que peu de temps diriger le jeune de Boissieu, étant mort en 1753. Mais il avait reçu là de bons principes et appris

à dessiner correctement la figure humaine et les animaux , aussi se sentit-il capable de marcher seul. Quelques cabinets d'amateurs de peinture s’ouvrirent dans sa ville natale au fils du docteur de Boissieu , qui put pendant quelques années étudier et copier les maitres.

C'est à cette époque qu'il faut rapporter cette intéressante lettre, datée de Lyon, le 4 novembre 1761 et adressée au graveur Wille pour lui demander un de ces conseils qu'il ne refusait jamais. Elle nous renseignera aussi sur les débuts de Boissieu dans la carrière des arts, où l’appelait une vocation irrésisüble , et sur les difficultés qu'il rencontrait à la suivre : « Monsieur, Monsieur le Conseiller de Reiffenstein , » votre amy , à son retour de Paris m'a fait l'honneur » de m'écrire à la campagne où j'étais alors, et m'a > beaucoup engagé à me procurer celuy de faire » connaissance avec vous, je n'oublieray jamais ce » trait de son amitié, je serois trop heureux si je » pouvois mériter l'honneur de la votre et vous » exprimer le vif empressement ou je suis de la » réclamer ; ouy, Monsieur, je me feray une gloire et » une loy de suivre vos lumières dont je sens tout le » prix. L’espérance flatteuse ou je suis que vous » voudré bien m'en faire part , jointe à la grande envie » que j'ay de les mettre à profit, et un amour pas- » sionné pour mon art me donnent un grand courage : » enfin monsieur j'ay une confiance infinie en vos » bontés. Mons’ le Conseiller m'en a beaucoup inspiré » en me faisant l'honneur de me parler de vous avec » les éloges que méritent vos talens éminents et la » bonté de votre cœur. Je n'ay jamais eut tant de

» plaisir qu'en admirant vos ouvrages ; je les admire > tous les jours ; tout y est précieux et intéressant, > enfin je ne crois pas qu’on puisse avoir une plus belle » exécution ny qu'on puisse dessiner avec autant de + correction et de finesse : je joins en cela mes faibles > accens à la voix des amateurs éclairés.

» Jay l'honneur de vous envoyer deux de mes » desseins , et de vous prier de m'en dire votre senti- » ment. Ils méritent peu votré attention , mais j'espère » qu'avec les conseils que vous auré la bonté de me » donner et l'application au travail, ils le mériteront » dans la suite. Rien n’a pour moy tant d’attraits que » l'étude de la peinture , et personne n'a peut-être tant > d'envie de s’y perfectionner et n’a eu plus d'obstacles. » Ma mère m'avoit destiné pour le dessein de fabrique ; »Jy suis resté trois ans par obéissance pour elle, » luy représentant par intervalle que j'avois beau » combattre, que je ne pourrois jamais m'y faire. > Elle a à la fin cédé à mes vives instances et depuis > deux ans que j'en suis dehors elle m'a laissé la liberté » de suivre mon goust. J'ay continuellement dessiné > d'après nature, n'ayant point de plaisir plus piquant » et ne trouvant d'émulation que dans mon amour pour » cet art et pour guide que quelques bons tableaux » que des particuliers ont eu la bonté de me prêter. » Je sens combien un voyage de Paris me seroit utile, > mais ma mère ne veut point en entendre parler; je » n'ose plus lui en témoigner mon envie, de crainte > d'avoir moins de liberté. Enfin , Monsieur, je serois » bien charmé de luy faire voir que cetart là peut être > lucratif. Comme vous connoissé les amateurs je vous > prie d’avoir la bonté de me procurer une vente de

> mes desseins ; j’aurois l'honneur de vous en envoyer >» soit dans le genre des effets de lumière et de pai- » sages. Vous me feriés un plaisir des plus sensibles »et ma reconnoissance seroit sans égale. Je suis » honteux de vous donner cet embarras, mais rien ne » pourroit mieux engager ma mère à faire des » réflexions en faveur de mon inclination. Je vous > en auray une obligation inexprimabie et que je » n'oublieray jamais. J’ay l'honneur... etc. J.-J. de » Boissieu. Mon adresse est ché M la veuve de » Boissieu , rue Luyzerne près des Terreaux. 1 »

Notre jeune artiste ne s’occupait guère encore, on le voit, que de dessin et s'était à peine essayé déjà timidement sur le cuivre enfumé. En effet, ses premiers essais d’eaux-fortes qui nous aient été conservés datent de 1760-1761. Ce sont des Vues de Lyon et de ses environs , /e Fort Saint-Clair, la Porte d'Ainay, le Pont sur le Rhône, ete... D'autres vues déjà plus habiles des bords de ce fleuve et des environs de sa ville natale datent de quelques années plus tard.

Enfin ce voyage de Paris, dont ilavait si longtemps caressé le rêve , il fut donné à Boissieu de l’exécuter et Wille voulut bien le guider de ses conseils. C’est exactement le 28 juillet 1762, que Boissieu, débarquant dans la capitale, courut le trouver: « Me vint » voir M. de Boissigeu , de Lyon, arrivé hier à Paris. » Ilest de bonne famille et comme il a un amour » prodigieux pour la peinture, il m’avoit écrit plusieurs > fois pour avoir de mes conseils. Sa mère a enfin » consenti pour le voyage de Paris. Il étoit ravi de

! Cette lettre a été publiée dans les Archives de l'art français.

» me trouver et moi charmé de voir un jeune homme > qui paroît avoir de la confiance en moi. »

Boissieu put admirer à son aise, dans la collection royale, ces Téniers, ces Ostade, ces Berghem, pour lesquels il se passionna , qu'il reproduisit souvent avec bonheur et dont il chercha ouvertement dans ses eaux-fortes à s'inspirer : dessiner et graver, telle était son unique occupation. Les études d’après nature aux environs de Paris ne furent pas non plus négligées, et nous retrouvons de lui toute une jolie série de Vues de la forêt de Fontainebleau , datées de 1764.

Entre autres connaissances heureuses que le graveur fit à Paris, il faut citer celle du duc Alexandre de La Rochefoucauld qui se faisait déjà connaître par son goût éclairé des arts. Les deux jeunes gens se lièrent ensemble et quand, en 1765, ce seigneur passa par Lyon pour aller faire en Italie une excursion artistique, li emnena Boissieu auquel ce voyage devait ouvrir des horizons nouveaux.

C'est alors sans doute qu'il fit les dessins de trois de ses plus belles eaux-fortes, dédiées à son compagnon de voyage, la Vue de l'Arc de Titus, la Vue d'Aqua-Pendente, et la Vue de Ponte-Lucano (1773- 1774).

De retour à Lyon,de Boissieu publia un grand nombre d'eaux-fortes , remarquables par la vérité, l'expression et l'effet; les Petits Tonneliers (1770), les Grands Charlalans (1772), la Fêle champêtre (1773) , avec de nombreux personnages bien campés, de beaux paysages d’après Ruisdaël (1772-1782) et un nombre considérable de paysages peuplés d'animaux et de figures, enfin des têtes d'étude, dont l'examen détaillé

nous entrainerait trop loin. On en trouvera la description complète dans Œuvre de J.-T.de Boissieu!. Notre amateur avait surtout eu en vue defaire de l’art un passe-temps, et ne s'était pas trop préoccupé de ce que ses eaux-fortes pouvaient lui rapporter. Il s'était fait nommer trésorier de France au bureau des finances de la généralité de Lyon, et, en 1772, il avait épousé Mie de Valous. Habitant le plus souvent à la campagne, soit à Crussol, soit à l’Arbresle, il passait son temps à dessiner les sites voisins de ces habitations.

La Révolution vint troubler cette quiétude embellie par le culte du beau. Religieux et royaliste, il fut inquiété etn'eut la vie sauve que grâce à l'intervention d’un artiste, membre de la Convention. Mais quel ne dût pas être son chagrin d'apprendre que son ami, son compagnon de voyage en Italie, le duc de La Rochefoucault , avait été assassiné à Gisors (1792). La fortune du graveur n'avait pas été beaucoup plus respectée, et c’est alors que son talent l’aida à vivre et que la vente de ses estampes iui permit de conserver une honnête aisance.

Boissieu s'était heureusement mis, au temps de son succès , en relation avec les éditeurs : Basan , Pariset, la veuve Chereau, lui avaient édité des Suites de Paysages ; 1 était également en rapport à l'étranger avec des grands marchands d’estampes, de Méchel à Bâle, Artaria, à. Vienne, qui lui avait demandé la reproduction de deux tableaux l’un de Ruisdaël et l'autre de Wynants, et avec Frauenholz, à Nuremberg.

1 Catalogue raisonnée de l'œuvre de J.-J. Boissieu. Paris, Rarilly, 1878. — In-8.

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Il leur avait cédé des planches sur lesquelles ceux-ci avaient mis leur adresse et c’est à l'occasion d’un marché de ce genre avec ce dernier que Boissieu lui écrivait cette lettre que nous avons retrouvée et où le consciencieux artiste donne de précieuses indications sur la meilleure manière de tirer les épreuves et de réparer les cuivres 1.

« À Monsieur J-F. Frauenholz et comp°, marchand » d’estampes et autres objets d'art , à Nuremberg.

> Lyon, ce 9 octobre 1807.

» Monsieur. Je reçu hier votre chère et honnête » lettre du 28 7bre, La dernière que j'ay eut l'honneur » de vous écrire en vous envoyant les eppreuves que » vous désiriés, répond en partie aux reflexions que » vous faites touchant l'acquisition de mes 2 dernières » planches , comme il ya cependant deux articles que » vous désiriés sçavoir et qui pourroit arreter votre » decision ; je me hate de vous dire avec verité ce que » jepense à cet égard, ces 2 planches ayant bien » mordu tres net et bien au point qu'il convenoit, je » crois pouvoir presque vous assurer et surtout d'après » l'expérience, qu'elles peuvent tirer mille belles » eppreuves, je dis presque n'étant pas tout à fait aussi » sur de ce nombre que si la planche étoit entre mes » mains, comme c’est toujours les grands noirs qui au > bout d'un tems deviennent un peu gris, rien n'est » plus facile de nourir et entretenir ces noirs avec » quelques coups de pointe seche, un peu ferme , ou » deburin, en faisant avec intelligence cette petite

1 Cette lettre inédite de Boissieu fait partie de la collection de M. Portalis.

» ceremonie qui peut se faire tous les cents, s'il est

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