LA CHEVAUCHÉE DE LA DAMOISELLE MAGTELT
Illustration pour le Sire Malewyn de Charles de Coster.
Gravure à l'eau-forte par AUGUSTE Donnay (1904).
Pica, toute mon admiration pour une douzaine d'eaux-fortes, dans lesquelles il a démontré qu'il savait traiter la figure humaine avec une grande et rude vigueur de dessin et un grand sentiment pur du vrai, aussi bien dans les scènes de la cité que dans celles de la campagne.
Il n'y a rien de surprenant si, décidé à poser son regard investigateur sur le troupeau humain, il se soit laissé induire, de par la tristesse rêveuse de son âme, à choisir ses types dans les bas-fonds sociaux où se concentrent les rebuts de la société, les restes abrutis du vice, les louches recrues du délit; néanmoins, il faut reconnaître que, à cause de cela, ces figures de Maréchal, lesquelles révèlent dans leurs visages cruels et abrutis, leurs vêtements usés et bizarres, dans leurs attitudes équivoques et provocatrices, la misère profonde et angoissante, ou la brutalité meurtrière, ou encore la débauche sans pudeur et incurable, s'accordent d'une façon admirable avec le scénario inquiet dans lequel, seul, il sait les présenter.
Enfin, dans la revue Emporium de mars 1907, sous ce titre: « l'Italie dans les eaux-fortes des graveurs modernes étrangers », Vittorio Pica reproduit quatre paysages des environs de Rome de François Maréchal et apprécie, en termes des plus flatteurs, cette partie de l'œuvre du fécond artiste: Dans ces fort belles planches gravées durant ses trois années de séjour en Italie, il évoque, avec une rare puissance de dessin, les aspects grandioses et un peu tristes de la campagne romaine et réussit magistralement à en exprimer les solennelles poésies (1).
Pol de Mont, le savant conservateur du Musée d'Anvers a, lui aussi, consacré, en 1900, de nombreuses pages illustrées à nos artistes graveurs liégeois. Ses appréciations élogieuses ont
(1) Emporium, revue artistique illustrée. Bergame 1907, vol. XXV, p. 210.
été publiées dans la grande revue d'art viennoise: Die Graphischen Kunste,
« Ces jeunes artistes, est-il dit dans cette intéressante étude en parlant de MM. Auguste Donnay, Emile Berchmans, Armand Rassenfosse et François Maréchal, sensiblement du même âge, ayant grandi sous les mêmes influences, ont su acquérir un renom bien mérité non seulement dans notre petite Belgique, mais aussi à l'étranger. Et c'est à juste titre qu'on peut les considérer, je ne dirai pas comme les pionniers d'un « Art wallon » bien déterminé, mais certainement comme les représentants les plus brillants de r « Art » dans la partie belge soi-disant latine, en réalité semi-latine, semi-germanique ».
Après avoir constaté que Berchmjans et Donnay cultivent aussi, avec succès, les divers procédés à l'huile, à l'aquarelle, au pastel, Pol de Mont se plaît à reconnaître que ces quatre ou cinq artistes excellent surtout dans les différentes branches de l'art graphique; Auguste Donnay se révélant comme un décorateur supérieurement doué, possédant le rare talent d'idéaliser la nature sans exagération, de rendre la vie dans toute sa beauté par la puissance de la synthèse; Armand Rassenfosse marquant ses connaissances approfondies de la nature vivante et en premier lieu du corps humain aux formes riches et merveilleuses: « Les couleurs dont il se sert pour rehausser ses dessins sont choisies avec un goût d'une finesse particulière, employées avec sobriété, la plupart claires et s'alternant; parfois aussi, suivant les exigences du sujet, travaillées en une seule tonalité. »
En ce qui touche François Maréchal, Pol de Mont admire, jusque dans ses audacieuses fantaisies, la vie puissante de son œuvre, ses lignes étonnantes de justesse, émouvantes de sentiment.
Depuis la mort de Félicien Rops, je peux le proclamer sans hésitation, déclare-t-il. Maréchal est, sans contredit, le graveur
LA CHERCHEUSE D'ESCARBILLES Gravure à la pointe sèche par François Maréchal.
wallon le plus complet et le plus fort de notre pays, comprenant, on ne pourrait mieux, que l'apparence extérieure des choses cache une vérité morale et sentimentale, que les grands artistes de toutes les époques essayeront de pénétrer et de rendre.
En 1898, Georges Eckhoud disait dans le Mercure de France^ livraison de mars, à l'occasion d'une exposition des premières œuvres de François Maréchal, au Cercle artistique de Bruxelles : « Ce dessinateur et aquafortiste appartient à cette école de Liège où la correction, l'élégance, voire la minutie, n'excluent point l'accent, la fermeté et l'émotion. En les œuvres de M. Maréchal on respire une vive et sincère sympathie pour les humbles et leurs travaux... Le tout est admirablement dessiné et composé. Ce ne sont pas de simples études, ce sont bel et bien des œuvres d'art achevées consciencieusement, mises au point avec cette probité et cette pudeur qui manquent à tant d'artistes de ce moment, confondant trop souvent le débraillé, l'ignorance et la négligence avec l'impressionnisme. »
Et le peintre Fernand Khnoff, dans la livraison de juillet 1900 de The Studio, vante de même le talent original et sincère de cet artiste, la dominante passion du graveur pour son art, sa recherche obstinée et impitoyable d'une technique impeccable. Il relève enfin ce détail que Maréchal s'étant habitué à graver directement d'après nature, sa gravure y gagne énormément en souplesse et en vivacité.
Enfin, dans les conférences jubilaires faites à l'Exposition universelle et internationale de Liège en 1905, Camille Lemonnier, traitant de l'Art national belge, caractérise, à son tour et de maîtresse façon, le groupe si intéressant de nos peintres graveurs.
« Donnay, avec élégance, dit-il, spiritualisa le réel; il eut le clair et simple dessin des maîtres de la fresque, il sut faire tenir
des fresques dans de petits dessins. Il allie à une érudition ingénieuse une fraîcheur toute primitive. Son art est léger, aimable, fleuri, tout en arabesques, d'une grâce qui évoquerait Puvis de Chavannes si elle n'était plus wallonne que latine. Dans le paysage, aussi bien que dans la figure, se suggère chez lui un état de l'âme symbolique, délicat et païen. On pourrait l'appeler un créateur d'églogues et d'idylles dans ce pays oii le sentiment de la nature est resté si vif.
Emile Berchmans se caractérise par un sens de l'allégorie souple et ondoyant: il possède l'imagination, le caprice, le goût et la grâce. Comme Donnay, mais autrement, il a l'esprit métaphorique: il pense en aimables images; le jeu et l'amusement des allégories sont comme le tour naturel de son art. C'est un esprit meublé de lignes et de formes, comme un répertoire, et il y puise avec sûreté les éléments d'une œuvre qui trouve encore le moyen d'être personnelle. La femme, la beauté des attitudes sans voiles lui ont fourni des thèmes de dilection, où se révéla sa maîtrise adroite et rythmique.
Maréchal, lui, est le notateur précis et mordant d'une humanité de travail et de misère, dans cette grande forge turbulente qu'est Liège. C'est chez lui le pâtira des banlieues industrielles, le trimard guettant une aubaine, l'enfant famélique fouillant dans les détritus et les scories, la rencontre amoureuse au tournant des ponts, avec, derrière, tout le hasardeux paysage noir et rouge du fleuve, des rives hérissées de hautes carcasses éructant les flammes et les fumées. Un art social et humain, d'une technicité merveilleuse, étend sa gravité sur ces images authentiques et émouvantes où passe quelque chose de la grande pitié fraternelle d'un Charles De Groux et d'un Meunier.
La psychie et la plastique de Rops furent l'école terrible où Rassenfosse apprit à la fois la piassionnalité et l'art. Cette double
LES PEUPLIERS - HERMALLE-SOUS- ARGENTEAU Gravure à l'eau-forte par François Maréchal (1906).
sorcellerie eut pour effet de l'assouplir à son concept d'humanité spéciale et à un métier où il égala souvent le maître, où luimême demeure sans égaux. Coloriste nerveux et puissant, d'une science très sûre du geste et de l'effet, il fut certes, en Belgique, un des caractéristes les plus expressifs des aspects de l'être sexuel. La probité et le charme de son art lui viennent d'avoir, aux limites de la chasteté, exprimé avec hardiesse, mais aussi avec le sens de la beauté éternelle, l'incomparable splendeur du nu dans son naturel édénique, son jeu libre et son harmonieuse symétrie (1). »
La renaissance de la gravure qui se manifeste si brillamment en ces annonciateurs et réalisateurs personnalistes d'un art nouveau, et qui n'a plus rien de secondaire, pourrait-elle ne pas avoir de lendemain? Nous le pensons moins que jamais.
Les jeunes artistes — ou les vieux, comme dit Félicien Rops dans sa lettre au maître imprimeur Delâtre, qui, munis d'une éducation artistique théorique et intégrale, sont à même et ont le désir de s'initier à l'art du graveur, veulent essayer d'y faire pratiquement l'application de leurs connaissances et de leurs idées, trouvent aujourd'hui en François Maréchal un maître facilement accessible, accueillant, tout disposé à leur enseigner les éléments du métier, la pratique professionnelle, aussi bien que la mise en œuvre des divers procédés usités en gravure.
Sans doute, il est de ceux qui pensent qu'une fois ces notions acquises, il ne reste plus aux novices en son art, qu'à essayer souvent, chercher sans cesse, travailler toujours sans vouloir prendre le genre, la manière d'un autre, en ayant soin, au contraire, de s'efforcer de ne pas perdre ce que l'on peut
(1) La Nation Bel^e, 1830-1905, p. 328.
avoir le bonheur de posséder en fait de talent personnel. Mais un nouveau venu: le peintre Richard Heintz, s'inspirant des conseils de ce maître, a débuté naguère comme graveur et ses premiers essais en eaux-fortes sont riches de promesses pour l'avenir. Aussi avons-nous été heureux de voir, récemment, M. Maréchal aller rejoindre MM. de Witte, Berchmans et Donnay dans le très distingué corps professoral de notre Académie des Beaux-Arts, parce que nous sommes convaincus que le professeur, en lui, homme de grand travail, n'étouffera point l'artiste.
Une dernière observation qui, du reste, tiendra lieu de conclusion.
Souvent l'on a parlé d& l'école liégeoise de gravure ; récemment encore, Albert Neuville, dans son intéressante étude sur François Maréchal, disait, après avoir constaté qu'Adrien de Witte fut pour beaucoup de jeunes un excellent initiateur, un maître de bon conseil: « Rassenfosse, Donnay, Berchmans forment avec Maréchal un quatuor inséparable; il est impossible de parler de l'un sans parler des autres. A eux quatre ils ont fait fleurir chez nous une renaissance artistique et si la critique salue l'aurore d'une école liégeoise, c'est à eux que nous le devons. »
Ces artistes, qui ont travaillé sur leur propre terroir en l'embellissant de leurs œuvres, comme le dit très bien Neuville, fonderont-ils réellement, en gravure, une école liégeoise, à l'exemple de celle de Lombard au XVJe siècle, ou même de l'école de Goswin, Douffet et Bertholet Flémalle au XYII^ siècle? Nous ne le pensons pas.
Une école en beaux-arts implique l'idée d'une classe d'artistes, s'inspirant d'un même maître et travaillant d'après certains principes, suivant certaines matières; or, nos graveurs d'aujourd'hui, moins encore que ceux des siècles passés, ne représentent le
FURNES Gravure à l'eau-forte par Richard Heintz.
faire d'aucun génie novateur. Au contraire, ils se montrent surtout créateurs, et les manières qui les caractérisent, lorsqu'on les considère isolément, sont souvent des plus divergentes.
Mais si nous ne possédons pas ce qu'à proprement parler on appelle une école de gravure, il est incontestable, et du reste incontesté, que nous pouvons être fiers de la belle série d'artistes graveurs qui ont illustré notre cité. Ceux d'aujourd'hui continuent brillamment; chacun dans leur genre, la tradition des précieux maîtres des siècles passés. L'on peut même affirmer, qu'étant plus personnels, ils sont aussi plus intéressants que leurs glorieux ancêtres.
La Ville de Liège possède la collection des principales planches gravées par de Witte, Donnay, Berchmans, Maréchal, Rassenfosse et Heintz.