LA LESSIVEUSE
Gravure à l'eau-forte par Adrien de Witte, d'après son tableau du Musée de Liège (1880).
nombre de beaux panneaux décoratifs, mais il a peint aussi les plafonds du foyer et de la salle de spectacle du Théâtre de Verviers, le Dôme de l'église Saint-Michel d'Aix-la-Chapelle et le plafond du Théâtre Royal de Liège.
Cette dernière œuvre — capitale parce que l'artiste a pu dans son exécution donner carrière à sa remarquable faculté de composition — est ainsi décrite par Maurice des Ombiaux:
Dans un rayonnement de beauté, de jeunesse et de gloire, le divin Apollon musagète apparaît.
A sa gauche se trouve le groupe gracieux des neuf soeurs qui se partagent tous les charmes du monde. Les muses, mères des arts, resplendissent de l'éclat du dieu de lumière.
A sa droite, quelques pères de la musique moderne, graves, recueillis, semblent attendre l'instant sacré où il dardera sur eux quelques-uns de ses rayons. C'est le charmant Lulli, Gluck et Grétry, Rossini, Wagner et Gounod, escortés de leurs créations: Faust et Marguerite, le Barbier de Séville, Brunnehilde qui dort sur le roc élevé entourée de flammes, tandis que les vaillantes filles de Wotan, les Walkyries, ses sœurs, chevauchent à travers un ciel de tempête.
De l'autre côté, Terpsichore conduit un cramignon qui ondule comme une écharpe de gaze, s'atténue, se fond et se perd dans le lointain.
La danse et la chevauchée viennent mourir auprès d'Orphée qui chante aux accords de la lyre, tandis que l'aigle plane à ses pieds.
L'appréciation, par le même auteur, de cet ensemble décoratif si varié est aussi juste et vraie : C'est une œuvre d'art qu'Emile Berchmans a réalisée là. Les attitudes des personnages sont d'une simplicité très neuve. Les groupes se relient entre eux sans effort, ils se complètent l'un l'autre.
Un tel artiste se doit à lui-même de revenir à l'art si vivant et si évocateur de l'eau-forte pour la pratique duquel il est admirablement préparé.
Il le fera quelque jour, nous en conservons l'espoir.
En attendant, il n'est guère possible de séparer Berchmans de Donnay, Maréchal, Rassenfosse, parce qu'il existe, entre eux quatre une fraternité artistique indéniable.
Les historiens d'art l'ont, du reste, généralement compris et tout le premier Vittorio Pica, le savant et délicat critique italien, qui s'est montré si souvent « initiateur » aussi bien en art qu'en littérature.
Dans son volume: A travers les albums et les cartons^ sous ce titre- « Quatre dessinateurs de Liège », il apprécie de même façon et très élogieusement, l'œuvre de Donnay, Berchmans, Rassenfosse et Maréchal. Il fait ressortir les caractères particuliers du talent de chacun de ces artistes dont il admire, sans réserve, l'originalité de conception en même temps que l'exquise élégance de facture de leurs nombreux travaux (1).
Auguste Donnay, dans son œuvre multiforme, passe, dit-il, de l'incision sur bois à l'eau-forte, de la lithographie à la chromolithographie, mais, toujours, il garde un admirable sens de la simplicité élégante des détails et de l'harmonie décorative de l'ensemble. Il s'est essayé avec succès dans le portrait et dans le paysage, mais c'est surtout comme décorateur qu'il s'est fait apprécier des connaisseurs. Ses estampes sont d'une originalité bien particulière, l'artiste s'y distingue surtout par une noble austérité de conception, une grande facilité de composition, un dessin synthétique et idéalisateur du vrai qui atteste l'influence
(1) Attraverso gli Albi e le cartelîe. — Sensazioni (Varie. Quattro disegnatori di Liegi, par Vittorio PiCA, Bergamrne.
FRONTISPICE POUR LA PLUME Gravure à la pointe sèche par Emile Berchmans.
impérieuse qu'a exercée sur lui le grand poète du pinceau, Puvis de Chavannes. Mais où Donnay apparaît dans toute la grâce exquise de son « inventive » et dans la simplicité efficace et pleine de bon goût de sa facture, c'est dans les petites illustrations qu'il a composées pour le volume de vers de Nicolas Defrecheux, le célèbre poète populaire de la Wallonie, et aussi dans les vignettes qu'il a faites pour VAlmanach des Poètes^ édité à Paris, en 1895. Dans le peu de lignes brisées, dans les contours ténus qui forment ces vignettes, on trouve une telle justesse d'ensemble, un tel charme suggestif que rien ne pourrait mieux correspondre à l'exquis raffinement des vers que, pour ce volume, avaient écrits Emile Verhaeren, Henri de Régnier et Francis Vièlé-Griffin.
D'Emile Berchmans, Vittorio Pica écrit que cet artiste possède une souplesse de talent et une chaleur d'imagination vraiment surprenantes qui lui font traiter avec une égale aisance les sujets les plus variés, changeant de technique comme il change d'inspiration.
Après avoir constaté que Berchmans possède un sens exquis de la couleur, que son dessin révèle une grande élégance de ligne, qu'il sait mettre dans ses sujets une gracieuse coquetterie, Vittorio Pica cite, comme l'ayant particulièrement intéressé dans sa production variée d'illustrateur, de lithographe, d'aquafortiste, les vignettes en couleur exécutées par cet artiste pour le Dialogue des Courtisanes, de Lucien, et les ébauches à l'aquarelle de ses projets d'affiches dans lesquelles « à la vivace harmonie des teintes se trouve unie une rare légèreté de dessin et une ingénieuse simplicité de conception. »
Le même auteur, parlant d'Armand Rassenfosse, déclare que si cet artiste a subi longtemps l'influence dominatrice de Félicien
Rops, son imitation n'a cependant jamais été servile, ni vulgaire; qu'il a su, du reste, se libérer peu à peu de toute influence étrangère et affirmer une originalité bien à lui, tout en gardant plus d'un point de contact avec le génial maître belge de l'eauforte dont il était l'ami.
« La femme, qui est le sujet favori de Rassenfosse, se présente presque toujours dans ses estampes comme un être voluptueux, ensorcelant et pervers; dans l'opulence pétulante de ses formes, dans la profondeur énigmatique de ses yeux ardents, dans le sourire malicieux de ses lèvres charnues, dans la libertine provocation de ses gestes audacieux il y a en même temps une invite et une menace. » Ainsi s'exprime Vittorio Pica; il ajoute: « Rassenfosse ayant cette conception de l'éternel féminin, quoi de plus naturel que le type légendaire de Salomé inspirât la pointe de cet aquafortiste; aussi deux de ses plus belles estampes, élégantes de dessin, rehaussées de légères colorations roses et jaunes, évoquent devant nos yeux la figure de l'alerte et irrésistible danseuse biblique ». Appréciant enfin les études de nus féminins du même artiste, il dit qu'elles forment peutêtre « la meilleure et la plus saine partie de son œuvre », reconnaissant cependant que l'ouvrage dans lequel Rassenfosse a donné vraiment la mesure de sa valeur, non commune, de ses dons d'invention et d'exécution, c'est l'illustration des Fleurs du Mal, dans la luxueuse édition des Cent Bibliophiles qui ne comprend pas moins de trois cent vingt-trois eaux-fortes grandes et petites.
Le Dr Hans de Winiwarter rapporte que Rassenfosse mit trois ans pour finir ce travail de longue haleine et je vous assure, ajoute-t-il. que ce temps est relativement court quand on songe au grand nombre de pièces constituant le volume: que chacune comporte un frontispice gravé en plusieurs tons et nécessitant
FAUNESSE A LA SOURCE Gravure à l'eau-forte par Auguste Donnay (1902).
donc au moins le travail de deux cuivres, que chaque gravure et chaque cul-de-lampe demande au moins un dessin préparatoire.
« Surmontant des difficultés inouïes, le plus souvent, si pas toujours, Rassenfosse a réussi, reconnaît Vittorio Pica, au moyen d'une admirable transposition esthétique, ce qui de prime abord semble impossible, à donner une forme concrète et très impressionnante aux visions tantôt voluptueuses, tantôt macabres du génial poète français que fut Beaudelaire. »
Pol Neveu, d'autre part, parlant de cette œuvre capitale de Rassenfosse illustrateur, n'hésite pas à déclarer, qu'au point de vue professionnel, « c'est le plus complet répertoire de la science de la gravure en son actuel épanouissement. Toutes les méthodes connues y sont écloses, comme aussi toutes les investigations, tous les tâtonnements d'un fertile novateur. (1) »
Cet excellent critique français nous dépeint encore, on ne pourrait mieux, Rassenfosse fixant, dans ses productions dernières, de palpitantes visions empruntées au monde du travail qui se meut autour de lui. « Il aime, dit-il, à nous montrer, aux heures de repos, les ouvrières des mines adossées à des wagonnets ou assises près des Belles Fleurs, ces énigmatiques gréements qui dénoncent l'orifice des puits. Elles rêvent, les yeux perdus sur la vallée infinie...
» Constantin Meunier les a dessinées, ces hiercheuses, aux heures de travail, le visage dur et ferme, tout l'être tendu et crispé par l'effort; Rassenfosse les a fixées à son tour, avec la même véracité, aux courtes minutes de trêve : une lassitude alors s'épand sur leurs corps, baigne leurs figures tièdes, résignées, et durant un instant, sous le clair soleil, devant le paysage même indigent, ces libérées des infernales galeries portent sur elles la poésie des filles des champs de notre François Millet. »
(1) L'Art moderne, 1905, p. 262.
Quant à François Maréchal, Vittorio Pica n'hésite pas à le ranger parmi les plus originaux, les plus valeureux champions de l'aristocratique art du blanc et du noir que possède aujourd'hui la Belgique:
Il ne puise pas, comme Donnay, l'inspiration dans le monde poétique de l'allégorie et du symbole, ne s'attache pas, comme Berchmans et Rassenfosse, à évoquer les grâces séduisantes ou la lascivité perverse de la femme, mais observateur simple et sincère de la nature et de la vie, les sujets de ses eaux-fortes il les demande ordinairement à cette Liège où il est né, oii il vit... Liège avec sa ceinture de fabriques fumantes et avec la Meuse qui la traverse sous les arches de toute une série de ponts massifs, voilà le protagoniste des eaux-fortes de François Maréchal qui, dans cettte reproduction, démontre une puissance évocatrice et une science de technique, lesquelles, bien que dans un genre tout divers, le firent primer, avec son ami Rassenfosse, au concours de la Société des Aquafortistes belges, en 1893.
Il cite parmi les plus magistrales compositions de Maréchal Un Barbare et Tombée de nuit dans la vallée de la Meuse.
En elles, dit-il, se dessinent sinistrement, sur un fond désolé de campagne et sur un ciel nuageux, les masses imposantes des aciéries et des verreries derrière lesquelles notre esprit devine facilement tout un peuple d'ouvriers qui peinent et luttent pour la conquête du pain quotidien.
Laissant les rares scènes de campagne illuminée de soleil et les caractéristiques effets de neige qui attestent que Maréchal a une prédilection pour les pittoresques impressions nocturnes, il n'entend pas limiter à eux seuls son art de paysagiste; laissant les variées et curieuses planches d'études d'animaux et de fleurs d'une facture minutieuse et patiente, qui m'a fait repenser à quelques albums de Hokusai, je veux dire, poursuit Vittorio