LA QUATRIÈME PHASE DE L'ÉVOLUTION HUMAINE : LES JUIFS
Nous avons vu dans les pages précédentes que les Grecs, malgré leur état avancé dans les sciences et les arts et malgré les progrès prodigieux qu'ils ont fait faire à l’évolution du sentiment et de la pensée ont fini par succomber à la force brutale et à l'ambition conquérante d’un peuple beaucoup plus inférieur en culture qu'eux, ce qui permet de supposer qu'ils n’ont pas tout à fait réussi à accomplir leur mission éducatrice de l'humanité, car leurs successeurs, les Romains, peuple fortement organisé pour la lutte, après s'être assimilés la culture grecque et s’en être faits les propagateurs en Orient et en Europe, ont subi le même sort. Par conséquent, on ne peut pas s’empêcher de se demander quelle est donc la lacune, dans la culture grecque, qui s’est opposée à la solution du problème du D or progressif de l'espèce humaine.
Il est incontestable que les Grecs ont donné un grand essor aux progrès des sciences et des arts, qu'ils ont été les premiers à tracer les règles fondamentales du beau et du bien, qu’ils ont su don-
ner dans leurs œuvres toutes les formes et les manières d’expression de la pensée et du sentiment, qu’ils ont de plus perfectionné
les méthodes d'investigation de la vérité et compris mieux qu'aucune autre nation la vie et ses besoins matériels et intellectuels ; cependant, en ce qui concerne le culte de la personnalité humaine, comme incarnation de la raison et du sentiment, reflet de la divinité, considérant tous les hommes égaux devant la loi, leur accordant les mêmes droits etles mêmes devoirs de citoyens, de même qu'en ce qui a rapport aux principes de justice et de charité, témoignant de la sympathie pour la misère humaine et pour tout ce qui touche l'humanité souffrante, la compassion
pour les races opprimées et persécutées, l’horreur pour tout ce qui fait souffrir inutilement les hommes, en un mot, le relèvement du sentiment de la solidarité humaine, la Grèce est restée aussi arrièrée que les peuples contemporains.
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H suffit de rappeler les observations personnelles de Platon et d'Aristote relatives à l'esclavage et aux droits du maître sur l’es- + clave, de même que le régime dur et anti-humanitaire des
Athéniens pour les Grecs étrangers domiciliés chez eux, leur refusant le droit de citoyens, dont nous avons rendu compte dans les pages antérieures, pour se convaincre de la médiocre estime qu'ils ont eue de la personnalité humaine. Cela s'explique! le système religieux polythéiste des Grecs n’a pas cessé, pendant toutes les périodes de leur vie nationale, de dominer toutes les classes sociales et de constituer l’idéal duquel se sont inspirés, de même leurs poëtes, leurs écrivains que leurs architectes, peintres et sculpteurs, et c'est ce même idéal qui leur a fait revêtir d'un caractère religieux tous leurs actes privés et publics, aussi bien les jeux olympiques que les pièces de théâtre qui se sont jouées devant l'autel d’un Dieu: mais c’est précisément cet idéal religieux national qui divinisait les forces de la nature et les héros et prêtait en même temps des passions humaines à leurs dieux, qui les à privés de la connaissance d’un Etre suprême infini, créateur de l'univers, dont toutes les forces de la naturene sont qu'une émanation et dont l’homme forme une des parties constituantes. C’est ce manque de conception d’un idéal supérieur de Dieu et de ses rapports avec l’homme qui les a privés également du sentiment moral intégral, qui renferme en lui le sentiment d'amour du prochain et le sentiment de justice et de charité envers les faibles, les pauvres et les opprimés, c'est cette lacune que les Grecs ont laissée sans la remplir dans leur grande mission éducatrice de l'humanité, qui a été réservée au peuple juif. Ce peuple a le premier inauguré le monothéisme parmi les nations, monothéisme d'où sont sortis le christianisme d’abord, puis l'islamisme. C'est au sein du peuple juif qu est née la Bible, livre qui, outre son caractère religieux et l'intérêt historique qu’il renferme, présente un document littéraire tout original qui a fait l'admiration de tous les grands penseurs de l'humanité, parmi lesquels il faut bien citer Renan (1) : « Si nous envisa- « geons dans son ensemble, dit-il, le développement de l'esprit « hébreu, nous sommes frappés de ce haut caractère de perfec- « tion absolue qui donne à ses œuvres le droit d’être regardées « comme classiques, au même sens que les productions de « la Grèce, de Rome et des peuples latins. Seul entre les peuples « d'Orient, Israël a eu le don d'écrire pour le monde entier. Les
(1) Histoire génér ale et système comparé des langues sémitiques, par Ernest Renan (Ouvrage couronné par l’Institut).
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«autres littératures de l'Orient ne sauraient être lues et « appréciées que des savants; la littérature hébraïque est la « Bible, le livre par excellence, la lecture universelle: des « millions d'hommes, répandus sur le monde entier, ne connais- « sent pas d'autre poésie. Il faut faire sans doute, dans cette « étonnante destinée, la part des révolutions religieuses qui, « depuis le xvi° siècle surtout, ont fait envisager les livres hé- « breux comme la source de toute révélation ; mais on peut affr- « mer que, si ces livres n'avaient pas renfermé quelque chose de « profondément universel, ils ne fussent jamais arrivés à cette « fortune. Israël eut, comme la Grèce, le don de dégager par- « faitement son idée, de l'exprimer dans un cadre réduit et « achevé; la proportion, la mesure, le goût, furent en Orient le « privilège exclusif du peuple hébreu, et c’est par ià qu’il réussit « à donner à la poésie et au sentiment une forme générale et « acceptable pour tout le genre humain ». En effet, personne ne saura nier que toute la tradition du peuple juif, aussi bien mythique qu'historique, a été considérée du commencement jusqu’à la fin comme une vérité incontestable et que sa littératuré nationale a été regardée comme une révélation divine. Toutefois, dès le xu° siècle, lorsqu'on se mit à cultiver l’exégèse de la Bible parmi les juifs d'Espagne, le doute commença à surgir sur l'authenticité de l’auteur de la Bible.
Il est convenu que la première partie de ce livre sacré, appelé le Pentateuque, est un recueil de sujets divers; d’abord, un aperçu succinct de la cosmogénie, un récit sur le déluge en Asie Mineure, la généalogie des patriarches, un exposé d'épisodes de l’histoire nationale, ensuite, la législation mosaique consistant dans les lois religieuses, c'est-à-dire les commandements révélés par Dieu même à Moïse, des préceptes d’une morale sublime et des ordonnances d'hygiène sociale. Eh bien! pendant plusieurs
siècles, le Pentateuque fut considéré comme un livre sacré écrit par la main de Moïse et dicté-par l'inspiration divine, et c’est encore l'opinion dominante parmi les écoles orthodoxes, tant israélites que chrétiennes; mais cette opinion est depuis longtemps battue en brèche par les exégètes et les hébraïsants les plus compétents et réputés en même temps par leurs investigations philosophiques, tels que Ibn Ezra et Spinoza (1). C’est surtout ce dernier qui a démontré par un raisonnement très logique et par des arguments très convaincants que Moïse n’est
(1) Traité théologico-politique, par Spinoza. Traduit par Emile Saisset, Vol. I, page 185, à
pas l’auteur exclusif des cinq livres du Pentateuque et que c’est bien un ou plusieurs écrivains postérieurs à lui de plusieurs siècles qui les ont complétés en ajoutant des chapitres entiers et des passages à l'original. Bien qu’il admette que Moïse est le vrai auteur du Livre de la Loi de Dieu qui contenait les dix commandements qu'il lut, après sa descente du mont Sinaï, au peuple d'Israël rassemblé, en même temps que les conditions du pacte sacré, soit l'alliance entre Dieu et son peuple, il reconnaît qu'il. est également l’auteur des lois morales et des préceptes hygiéniques exposés dans le Pentateuque. Les investigations des exégètes modernes confirment non seulement l'opinion émise par Spinoza, mais ils vont encore plus loin en admettant qu'aucun livre du Pentateuque ne s'est conservé intégralement en son état original et que certaines pages ou versets d’un même livre ont été écrits ou ajoutés en marge par des auteurs différents et à des époques très éloignées l’une de l’autre. Cependant, tous sont unanimes à reconnaître Moïse comme un des plus grands hommes de l’histoire, grand comme libérateur et éducateur d’un peuple d'esclaves, grand comme fondateur d’une religion de l'humanité et grand comme législateur savant et clairvoyant. Tous rendent également hommage à ce peuple qui a eu le courage de défendre au courant des siècles, opiniâtrement, le monothéisme intimement lié à sa conscience nationale contre toutes les violences étrangères et les faiblesses intérieures. En effet, c'est le peuple unique dans l’histoire qui a su conserver et défendre sa personnalité, malgré les innombrables persécutions qu’il a dû souffrir à travers les siècles et à travers les luttes incessantes qu'il a été obligé de soutenir contre une infinité de circonstances hostiles à son développement, grâce à l'isolement qui lui fut imposé et qu’il s’est imposé souvent lui-même au milieu des peuples les plus divers dans lesquels il a vécu et grâce aussi à sa faculté prodigieuse de s’assimiler la culture des peuples sous la domination desquels il se trouvait.
Nous nous proposons de prouver, par des faits historiques relatifs à l'évolution progressive du peuple juif, depuis son exode d'Egypte, sous la conduite de Moïse, jusqu’à nos jours : É
1° Que le monothéisme institué comme dogme national par Moïse n'était compris dans le sens conçu par son auteur, ni par la grande masse du peuple d'Israël, ni par les chefs d'Etat, juges ou rois, qui le gouvernèrent jusqu’à l’époque d'Esdras ;
9 Que ce n’est qu'à la suite du contact, à Babylone, avec une autre culture plus avancée que la sienne, que l'esprit du peuple