EN DEHORS DE L’'ALLEMAGNE
Dans ces derniers temps, a surgi un nouveau système philosophique en opposition à tous les systèmes philosophiques rationalistes métaphysiques, intitulé le Pragmatisme, basé sur l’action et l'expérience. Ce système consiste à régler nos conceptions théoriques d’après nos conceptions pratiques, au lieu de chercher à appliquer nos conceptions théoriques à la vie pratique. Il reconnaît tout principe de philosophie, comme vrai, pourvu qu’il soit d'accord avec nos besoins et nos aspirations. D’après lui, le vrai n’est que l’opportun dans notre façon de penser, de même que le juste n’est que l’opportun dans notre façon de nous conduire. Une loi est vraie quand et parce qu’elle donne des
résultats pratiques dans ses applications, tant au point de vue
moral que social, mais non pas parce qu'elle serait vraie ou non
en soi ; Car, quand nous trouvons une loi et un phénomène qui
se contredisent, ce n’est pas le phénomène mais bien la loi que nous pouvons modifier. D’après le Pragmatisme, vérité veut dire vérificabilité, ou soit aptitude à nous guider à travers l’expérience. La science qui n'est que le résultat de l'expérience et de l'observation suppose non seulement un apport continu de l’esprit actif qui crée des symboles appropriés à son usage, mais
elle tend aussi à l’action et n’a d'autre objet que de servir à l’ac-
tion. Toutefois, la science, en même temps qu’elle satisfait un besoin de l'esprit, vise à la pratique, aux choses utiles de la vie, sert également d’instrument au développement de la raison, laquelle, pour se déterminer selon sa nature, a besoin de se repaître de vérités. La raison, comme tout être, c'est par la science et par son action intellectuelle qu'elle tend à arriver à son perfectionnement le plus parfait. Mais l’homme n'est pas seulement entendement ou raison, il est également volonté qui le pousse à l’action, et c’est la volonté initiale qui met en mouvement tout son être moral et intellectuel dans le but de chercher les rapports du moi, de la société et de l'huma-
nité avec l'infini, car c’est le moi, la subjectivité consciente
qui provoque dans l'esprit l’idée d’un être à la fois transcendant et immanent à l'égard de l’homme; c’est la satisfaction du besoin religieux qui se manifeste comme une source inépuisable d'énergie et de puissance, de manière qu'on doit
considérer, tant la science que la religion comme une énergie d'action, comme une activité dirigeant l'organisme à travers les
milieux dans lesquels il évolue.
Le Pragmatisme qui a pour but de rendre l'humanité aussi heureuse que possible, a pris son origine dans les États-Unis d'Amérique, patrie de lindividualisme, de la pensée et de l’action. C’est là qu’il a trouvé son représentant dans un des psychologues les plus distingués de son époque, William James. C'est lui qui a tâché de l’asseoir sur une base solide. D'après lui, les rapports hostiles entre la religion et la science, dont l’une re-
: présenterait le monde subjectif et l’autre le monde objectif, pro-
viennent simplement d’une définition artificielle qu'on a voulu donner de la science et de la religion. D'une part, on identifie la science avec les sciences physico-chimiques ; d'autre part, on fait résider la religion exclusivement dans les dogmes qui la Symbolisent. Mais si la science est avant tout la Connaissance des faits, du donné, il existe une science psychologique, au même titre qu’une science physique ; et si la religion est avant tout une croyance au surnaturel, elle est également une expérience, une chose éprouvée et vécue, et rien à priori ne s'oppose à ce qu'elle ait sa racine, de même que la science, dans l’expérience et dans la conscience même. Or, il se trouve (1) qu'un même fait, le prolongement continu du moi conscient en un moi subconscient, rend également compte d’une expérience psychologique et de ce qu’il y a d’essentiel dans l'expérience religieuse. Il s'ensuit que la relation du moi conscient et du moi subconscient forme un trait d'union entre la religion et la science. Elle est en définitive le point de départ commun de l’activité scientifique et de l’activité religieuse: celle-ci tendant à enrichir le conscient au moyen du subconscient : celle-là à réduire les jaillissements du subconscient aux formes et aux lois du conscient.
À l'appui de cette thèse, W. James invoque la théorie de Myers sur les états psychiques dits subconscients. Selon cet auteur, la personnalité humaine se compose, en quelque sorte, de trois cercles concentriques : 1e le foyer ou partie centrale: 2° la marge, qui s'étend autour de ce centre jusqu'à une limite marquée par la disparition, au moins apparente, de la conscience : 3° au-delà du moi marginal lui-même, Myers pense avoir
démontré expérimentalement l'existence d’un autre moi en Com-
paraison duquel les deux précédents, qui ne diffèrent que par le
(1) Emile Boutroux, Science et Religion, p. 324.
366 LES GRECS ET LES SÉMITES degré, n’en font qu’un : le moi situé au-dessous du seuil de la conscience, le moi subconscient ou subliminal. C’est là une sorte de conscience seconde qui, dans la vie ordinaire, est inconnue de la conscience proprement dite. Ce n’est que dans certaines circonstances et chez certains sujets que l'efficacité et l'existence de cette subconscience se manifeste d’une façon directe et certaine. Les productions des hommes de génie sont comme des révélations d’un monde différent du nôtre. — Les aspirations idéales de l’homme, individuel et collectif, sont souvent les manifestations du moi subconscient. — Les états mystiques dans lesquels
le moi subliminal communique avec un monde inaccessible au.
moi conscient sont également la démonstration de deux états
de conscience. Certains névropathes présentent une particularité :
qu’on appelle la double personnalité dans laquelle apparaissent deux moi distincts : l’un pessinuste, l’autre optimiste. Voilà des faits d'expérience qui fournissent une base objective et une valeur scientifique à la croyance au surnaturel, à la conscience religieuse formant partie intégrante de la nature humaine, Toutefois, il faut reconnaître que ces états de subconscience ne se trouvent pas développés au même degré chez tous les hommes, c'est plutôt une affaire personnelle, une aptitude particulière pour les émotions spirituelles qui varient avec le milieu, les connaissances et les dispositions d'esprit individuelles. Dans la réalité, il y a autant de formes de l'expérience religieuse qu’il y a d'individus religieux. Le religion tient à la vie et chacun vit selon son tempérament et son génie propres.
Le Pragmatisme de William James a surtout le mérite d'avoir
donné une théorie biologique de la conscience qui fournit à la psychologie expérimentale et scientifique un appui très précieux. Toutes nos connaissances, dit-il, partent de la conscience, mais pas dans le sens de Locke qui admettait que les différents états de conscience, tels que la sensation, images, idées, sentiments, sont Considérés comme une juxtaposition d'états indépendants ou comme unehiérarchie d'éléments auxquels l'unité est imposée par la raison, mais bien comme un champ de conscience d’une étendue illimitée. L'état de conscience se compose, pour lui, d’un foyer et d’une marge dont la périphérie est indéterminée. Cette théorie nouvelle de la conscience a également le mérite deremettre l'esprit dans la nature et de faire mieux comprendre les rapports entre la physique et la morale. Il est évident que l'activité psychologique diffère de l’activité biologique, mais ces deux ordres de relations s’enchaînent tellement qu'il y a entre
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elles une certaine continuité. De même que la vie d’un organe réside dans son fonctionnement, et que toute fonction implique l'équilibre constant de l'organe avec l'organisme et de l’adaptation de ce dernier au milieu, de même l’activité psychologique de l'homme se manifeste comme une condition nouvelle d’adaptation, de fonctionnement et d'évolution nécessaire chez tous les Organismes au moment d'atteindre un certain degré de complexité.
En résumé, d’après tion James, la religion est essentiellement chose réelle et personnelle. Il n'existe que des âmes religieuses, des vies religieuses, et il y a autant de religions que d’individus. Il élimine de l'essence de la religion tout ce qui est objectif ou intellectuel, qui peut se transmettre d’individu à individu, tels que les dogmes, les rites, lestraditions. Bien qu’elle soit la source dans le mysticisme, elle n’est pas un mysticisme passif, absorbé dans la contemplation ; elle est plutôt une exaltation de l’activité poursuivant des fins toujours plus hautes et s’appropriant les formules nécessaires pour les réaliser. En même
‘ temps, loin d’être un prétexte à dominer les hommes et à leur | imposer des croyances uniformes, elle considère comme un devoir, non seulement de respecter mais de chérir en autrui ce que sa religion a de propre et de personnel. Pour lui, la religion fait partie de la vie normale de l’homme et a évolutionné d’après les mêmes lois que toutes les facultés nécessaires au fonctionnement normal de l'organisme. De plus, la science'et la religion, : loin d’être antagonistes, sont reliées l’une à l’autre : elles ont une même fin : le bonheur et la puissance de l’homme ; une même méthode : l’expérience, l'induction et l'hypothèse; un même champ : la conscience humaine, dont la religion est le tout, la science une partie (1).