‹ Les Grecs et les Sémites dans l'histoire de l'humanitéChapitre 90 sur 106 · STE · texte numérisé non relu

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ment mortel d’une réalité désespérante et de trouver le courage « de continuer à vivre. » Mais il n’a pas tardé de reconnaître que l'illusion est un besoin instinctif de la nature humaine, L'un s'attache à la vie dans l'espoir d’atteindre le bonheur par 4 l'acquisition des GOnAISSANCES scientifiques, nourrissant la | chimère de pouvoir, grâce à elles, guérir les éternelles blessures ; de l'existence ; l’autre trouve son bonheur en s ‘enveloppant du

É. voile séducteur de la beauté de l’art qui flotte devant ses yeux, % prenant pour une réalité ce qui n’est qu’un produit de son 4 imagination.

Ce n'est que très tard, au moment d'arriver à l’apogée de l’âge viril et après être revenu à la santé, que Nietzsche chercha à se % familiariser avec les doctrines évolutionnistes de Darwin et de à Spencer. Depuis lors, il a abandonné une grande partie de son romantisme, ou plutôt, il a amalgamé les idées romantiques empruntées à l’art et à la poésie grecs, avec les doctrines évolu- tionnistes des naturalistes anglais, ayant fini par considérer le è . développement de la vie comme principe de toute réalité et le perfectionnement de la personnalité humaine comme but de

toute action, bien qu'il n’ait cessé d'affirmer que l'intuition artistique est un auxiliaire puissant à l’homme pour pénétrer dans l'intimité de la réalité vivante. Cependant tout en admettant la doctrine évolutionniste comme partie essentielle de son système philosophique, il reste éloigné de la doctrine utilitaire de la morale de Spencer et s'approche plutôt de Darwin chez lequel domine les idées de lutte pour la vie et de sélection. Pour Nietzsche, la vie est synonyme de la lutte et de la victoire du plus fort. En somme, on peut dire que Nietzsche fut le dernier représentant du romantisme classique en Allemagne, ayant eu la prétention d'élever l’art au rang de puissance rivale de la science et de présenter l'œuvre d'art comme une interprétation de la réalité. Le

mouvement réaliste en Allemagne a été trop fort pour permettre

un accueil favorable à l'idéalisme romantique de Nietzsche. La conception de l’art chez les Allemands a tout à fait changé dans ces derniers temps; elle a plutôt la tendance de s ‘approcher de la vie réelle et de se démocratiser. L'art n’a qu'une valeur réelle, dit Lichtenberger, que lorsqu'il est au service de la vie pour la parer

… de beauté, pour la rendre plus digne d’être vécue, tandis que la science a pour mission de dévoiler les secrets de la vie et d’étu-

dier ses lois. « C'est l'homme qui crée la Beauté en projetantins-

tünctivement dans les choses sa propre perfection à lui, en faisant déborder dans la nature le trop plein de cette vitalité qu’il sent

bouillonner en lui. L’art n’est que la dernière floraison qui jaillit d’une nature exceptionnellement riche et féconde(1) ». Dans notre époque s’accentue partout un mouvement parmi les artistes de démocratiser l’art, surtout en Allemagne. « Peintres et poètes se sont efforcés à l’envi de se rapprocher de la foule, de retracer par le menu les destinées des travailleurs des villes ou de l’habitant des campagnes, de décrire avec une scrupuleuse fidélité la vie populaire dans la diversité de ses aspects provinciaux ou locaux. Les architectes et décorateurs, de leur côté, ont abordé résolument la tâche malaisée de créer pour le peuple des habitations saines et confortables et de mettre ainsi un peu de beauté dans la vie quotidienne des humbles (2). » ;

Il est incontestable, que tant dans la littérature que dans les beaux-arts, s’accentue toujours davantage l’évolution vers le Réalisme, malgré les efforts des partis réactionnaires qui mettent toute leur influence en mouvement pour réveiller l'esprit du moyen-âge. Ces deux. forces antagonistes sont engagées dans une lutte à outrance, dont la victoire n'appartiendra qu’au plus sage, au parti qui tiendra le plus compte des réalités de la vie et qui donnera plus de garantie à l'amour de Justice, au droit des faibles et aux besoins moraux et matériels de la société moderne.

. Le même antagonisme et la même lutte qu'entre la science et l’art se présentèrent vers la fin du xix° siècle entre la science et la religion, abstraction faite de toute espèce de dogmatisme ; chacun d’eux s’arroge le droit à la suprématie. Bien que cet antagonisme se fût déjà prononcé dans l’école d'Alexandrie entre les cultures grecque et juive, lorsque l’une invoquait en sa défense l’autorité de la révélation et l’autre l’origine divine de la raison, les condition de lulte ont tout à fait changé. Aujourd’hui les deux adversaires ont choisi la raison et les conquêtes de la science même comme ‘champ de lutte, tous les deux sont d'accord dans l'explication des phénomènes de la matière morte et vivante par les lois physico-chimiques en ce qu’ils ont des rapports avec l’entretien de l'organisme; mais la divergence commence lorsqu'il s’agit d'expliquer les phénomènes de la vie intellectuelle et le mécanisme de la vie même. ;

(1) L'Allemagne moderne, par H. Lichtenberger, p. 338 et 339. (2) Loco cit. p. 345.

Les uns, ou soit les néo-vitalistes, prétendent que la vie est un principe spécifique, original, irréductible aux forces mécaniques et aux phénomènes physico-chimiques, bien qu’elle les utilise souvent dans son intérêt pour s'adapter mieux aux circonstances plus ou moins favorables à ses conditions d'existence, tandis que les mécanistes cherchent leur appui dans la méthode expérimentale quinous amène tous les jours davantage àlaconnaissance des lois dela vie individuelle etcollective et à mesurerles échanges d’énergieentrel’organismeetsonmilieu;bien qu’on n'ait pasencore réussi à faire l'analyse complète du protoplasme ni la synthèse de la matière vivante, cela tient plutôt à ce que celle-ci est le résultat d’une évolution transformatrice qui a duré des milliers de siècles et l’homme ne pourra jamais se faire une idée claire et nette de ce qu'a pu être la vie à l’origine sur la terre. Il convient de rappeler que déjà au milieu du xrx° siècle, une lutte très vive s'était engagée entre les matérialistes et les vitalistes qui prit un caractère des plus âpres après le fameux discours de Dubois- Reymond au Congrès des naturalistes allemands en 1880, qu'il termina par une formule prophétique : « Ignorabimus ». De sept énigmes qu’il signalait, quatre au moins, disait-il, étaient à tout jamais insolubles ; l'essence de la matiere et de la force, l'origine du mouvement, l'origine de la sensation simple et la liberté de la volonté. Les Rationalistes métaphysiciens invoquent encore d'autres arguments empruntés à l’ordre de la vie pratique et sociale. La vie collective, disent-ils, a besoin, pour être féconde en résultats moraux et matériels, du dévouement et de l’activité désintéressée des individus, de leur bonne foi dans la destinée humaine et de leur collaboration sincère au bien-être de la société. L'homme est avant tout un être moral qui vit dans l’histoire, ayant des attaches indestructibles à son passé de même qu’à son avenir. L'humanité est une continuité et une solidarité dans le temps; elle se compose également des morts et des vivants. Ceux-ci vivent de l'héritage légué par leurs ancêtres et ceux-là vivent dans le souvenir actif et senti de la génération contemporaine. Or, jamais la science ne saurait fournir des raisons suffi- Santes pour déterminer les hommes en faveur du sacrifice et de la discipline sociale, et étant données les limites de la science, tant dans l’ordre pratique que théorique, il faudrait revenir aux enseignements de la religion. Les rationalistes métaphysiciens ne se contentent pas d'exhumer les formules antiques de l'arsenal de la scolastique pour proclamer l'éternité et l’immuabilité des principes religieux, mais aussi ils se plaisent d'invoquer le fait

362 | LES GRECS ET LES SÉMITES de l'incapacité de la science malgré ses progrès immenses dans l'ordre physico-chimique de construire des corps organiques et d’imiter la synthèse de la vie pour proclamer la faillite de la science, car la science, disent-ils, est changeante, se refait à chaque génération et ne constitue qu'une série de théories ou d'hypothèses transformées en lois, mais qui ne sont qu'imaginées

par l'esprit pour expliquer les phénomènes de la nature, et ren-

dre compte des relations constantes entre les phénomènes. D'un autre coté, si on remonte l’histoire et si l’on cherche l’origine des sociétés humaines qui se sont transformées ensuite en de grands Etats, on trouve que c’est la religion qui a formé les liens sociaux et que c’est grâce à l'idée religieuse que s'étaient formées les nationalités grecque, juive, arabe et les premiers états chrétiens. C’est, l’unité du sentiment religieux qui a précédé l'union des intelligences pour la formation d’un organisme social,

Par contre, les défenseurs dela pensée philosophique moderne n’abandonnent pas leurs positions purement scientifiques, Pour eux, la science, qui n’a pour but que la recherche de la vérité, est le seul et unique guide de toute activité humaine, et la seule voie pour arriver à la vérité est la méthode expérimentale associée à l'observation des faits. Pour elle, il n’y a que l'inconnu, mais point d'inconnaissable, et les problèmes qui sont encore

aujourd’hui enveloppés d'obscurité peuvent être résolus demain à la suite de nouvelles recherches et de nouvelles découvertes.

La science ne cesse de grandir et de se multiplier dans des branches tous les jours plus nombreuses : la biologie, la bactériologie, la psychologie et la sociologie ne sont que des enfants du xix° siècle. À mesure qu'elle avancerà dans le champ des connaissances de la matière, elle prouvera qu'il n’y a aucune différence de nature entre les phénomènes de la vie et ceux de la matière, et que le mécanisme biologique est régi par les mêmes lois physico-chimiques que la matière inorganique. Dans ces derniers temps, c’est Le Dantec qui s’est avancé même pour étendre l’interprétation mécanique de la vie à la doctrine évolutionniste de Lamarck et de Darwin. « S'il est, dit-il, de la nature de la vie d’être une suite d’équilibres chimiques, on conçoit très bien que toute substance vivante se modifie, se transforme, évolue continuellement en vertu des lois générales de l'équilibre chimique. L'assimilation, d’où l’on peut faire dériver tous les autres phéno-

mènes de la vie, y compris la motilité et la reproduction, n’est

rien autre que l'effet des lois générales de l'équilibre chimique dans la matière vivante. C'est une équilibration constante du colloïde,

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équilibration interne de ses éléments entre eux et équilibration de l'être total avec le milieu. Or, étant donné le milieu changeant d’une façon continue, il est nécessaire, pour que l'équilibre soit à chaque instant rétabli entre le vivant et ce milieu, que ce vivant change aussi d’une façon continue. Le colloïde, qui constitue le vivant, subira donc à chaque. instant des modifications dans sa constitution interne, dans ses propriétés spécifiques, et comme résultantes de ces modifications internes, des modifications dans sa configuration externe. Selon les actions du milieu dans lequel il se trouve placé, notre colloïde, notre vivant, prenant une forme et une structure nouvelles, produira une espèce nouvelle. Les formes diverses sous lesquelles se manifeste la vie, seront par suite, toutes engendrées mécaniquement par les conditions de l'équilibre ét de l’assimilation qui n'est qu’un procédé d’équilibration (1). »

Quant à la part active qu'ont prise les religions dans la formation des sociétés dans l’antiquité, il est incontestable que lorsque l'humanité se trouvait encore dans son enfance, ce n’était que le sentiment religieux qui pouvait exercer un pouvoir suggestif sur l’homme pour unir dans une collectivité d'une même mentalité les peuples et les tribus de mêmes langues et de mêmes coutumes, ce qui n'arrivait plus à l’époque de son âge viril, lorsque l'intelligence ‘s'était plus développée et que la raison a commencé à intervenir dans l'exercice de la volonté et dans le choix des , moyens pour se constituer en- nation et se grouper autour d’un drapeau déterminé, Nous avons des exemplés dans les temps modernes, qui prouvent que c’est l'intérêt matériel et moral et la parenté des langues qui ont exercé une influence prépondérante dans la constitution des Etats nouveaux. L'histoire a démontré que jamais une société ou nation n’a pu vivre, grandir et prospérer, sans être animée d'un idéal quelconque, mais cet idéal a changé dans chaque phase d'évolution humaine, et dans la phase où l'humanité se trouve actuellèément, la religion ne forme qu'un des nombreux idéaux qu'elle poursuit pour arriver à son perfectionnement.

(1) Le Dantec. — Théorie nouvelle de la vie (Paris, Alcan)

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