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Les Grenouilles dans la mare

Le rude hiver s'était enfui : il y avait des violettes dans les haies et des primevères dans les cours des fermes; les talus des routes étaient recouverts d'une herbe luisante et fine qui frémissait sous les souffles tièdes.

Le soir teinté de mauve et de lilas descendait sur la terre. Une ombre apaisante enveloppait les vignes, les pommiers chargés de gui, le carrefour où une croix de pierre dressait ses bras rongés par la pluie et par le soleil. C'était un clair paysage de la vieille France, dont les lignes reposantes avaient un grand charme de discrétion et de simplicité.

Entre les branchages grêles on apercevait les toits d'ardoise d'un hameau voisin. Des fumées bleues montaient droit dans l'air immobile. Des vignerons passèrent, venant de tailler leurs cépées • ils portaient sur leurs épaules des boyaux et des bêches dont les fers luisaient et ils devisaient gaîment, car ils avaient fini la journée et ils marchaient vers la soupe chaude et vers l'âtre flambant. Le parler français sur les lèvres de ces

rustres avait une netteté d'accent et une douceur souveraine.

Comme ils s'éloignaient dans les brumes du soir, un pas retentit sur la route et un homme, un chemineau parut.

Il semblait las, harassé, fourbu. La bretelle de son ha^Tesac lui sciait les épaules et, par les trous de ses grosses chaussures à clous, ses orteils passaient, saignants.

Il pouvait avoir trente ans. Sa carrure de géant se dressait immense sur le soir. Ses haillons et son front suant lui donnaient une physionomie effrayante et farouche, que démentaient pourtant ses grosses moustaches de chef gaulois tombant sur une bouche débonnaire, ses larges yeux emplis de somnolence et de rêverie. Il ressemblait vaguement aux grands bœufs qui ruminent dans les herbages et portent un monde de pensées inachevées dans leurs fronts lourds.

Vainement il avait frappé à la porte des chaumines où s'allumaient les grands feux du soir. Vainement il avait baissé la voix pour demander humblement un morceau de pain et une place à retable chaude : les paysans avaient secoué la tête en signe de refus; un d'eux même, comme le vagabond insistait, avait levé la main pour atteindre une longue canardière accrochée à la muraille.

L'injustice des hommes lui serrait le cœur à l'étouffer.

Il tendit le poing et menaça :

— Cochons, salauds, feignants!

Les maisons derrière lui, coiffées de leurs toits

d'ardoise, semblaient le regarder de leurs lucarnes comme avec des yeux indifférents.

Le miséreux s'avançait à pas égaux, mesurés, tramants, comme marchent les compagnons qui savent l'étape lointaine. Ses entrailles tordues par la famine criaient douloureusement. Pourtant les souffles du soir passant sur son poitrail où s'embroussaillait une rude toison, apportaient à sa détresse de bête errante un vague réconfort. Et tout son être se tendait dans un désir éperdu d'arriver il ne savait où, de s'asseoir sous un toit, de trouver enfin l'âtre en feu et la soupe chaude.

A l'horizon, le soleil agonisait.

Les yeux douloureux du chemineau buvaient avidement la magnificence de ce spectacle. Il ne se lassait pas de le contempler, comme s'il avait lu dans le ciel flamboyant le secret de son avenir, le secret de la misère humaine.

Tantôt les nuages, blessés par les derniers rayons de l'astre, laissaient couler de leurs flancs éventrés de larges flaques de sang, comme une mer de carnage qui menaçait de submerger la terre, tantôt des palais féeriques, des temples dorés, des architectures prodigieuses s'érigeaient, qui, sous l'atteinte des flammes allongeant leurs langues de feu, croulaient subitement, s'abîmaient en ruines chancelantes, comme si un embrasement universel allait jeter au néant les restes du vieux monde.

Et le vagabond murmura, ayant applaudi presque :

— Ça y est! Voici le grand chambardement.

Soudain il chancela, vaincu par la fatigue. D'un coup d'épaule il envoya le havresac rouler

dans le fossé et se laissa tomber sur le talus au pied d'un grand orme, dont la ramure versait dans le soir un bruissement mystérieux.

C'en était trop, à la fin : il n'en pouvait plus! Sa tête se renversa et ses flancs haletèrent, creusés de soubresauts convulsifs, comme se creuse le ventre des grands cerfs que les chasseurs égorgent parmi la vase des étangs.

Au loin les clartés s'éteignaient; la nuit tombait, noire et tragique, sur le monde.

Le misérable délaça ses souliers; ses pieds saignaient. Il considéra mélancoliquement ses ribouis dont les semelles bâillaient; il n'y avait plus moyen de les rafistoler avec des bouts de ficelle et des morceaux de vieux cuir : demain c'est la plante de ses pieds que le vagabond usera sur le sol de la grand'route.

Il tira un moignon de pipe, chercha dans ses poches quelques bribes de tabac. Il ne trouva rien. Alors il lui parut qu'il faisait noir en lui comme sur la terre.

Assises en rond, les chaumines s'accroupissaient pour dormir plus commodément, comme des bêtes au fond des herbages. Les fenêtres éclairées clignotaient et le vent tiède apportait à l'affamé des odeurs savoureuses de choux et de soupe au lard.

Un accès de colère le dressa de nouveau sur ses pieds; il serra les poings et cria :

— Salauds! feignants! prop' à rien! Laisser crever un homme comme un chien! J'ai cogné à toutes les portes, j'ai tendu la main, j'ai mendié du travail : on a lâché après moi tous les cagoinces. Pourtant j'ai de bons bras et l'ou-

vrage ne me fait pas peur. Mais on me paiera ça à la fin : je me révolterai. Sales croquants, cambrousards de malheur, je flanquerai le feu à vos cambuses et je vous grillerai comme des cochons; je couperai les ceps, j'incendierai les meules de paille, je trouerai le ventre des vaches qui pâturent.

Formidable, il lançait ses imprécations dans la nuit. A ce moment il entendit une petite voix, un sanglotement épeuré qui tremblait au fond du crépuscule.

Le vagabond s'étant approché aperçut un garçonnet, un blondin de cinq à six ans qui, accroupi, avait l'air de chercher quelque chose :

— Pourquoi pleures-tu, petit? demanda-t-il en adoucissant sa grosse voix.

— C'est une pièce de vingt sous que j'ai perdue. J'allais chercher du pain chez le boulanger. Maman me grondera pour sûr.

Le chemineau frotta des allumettes et tâtonna dans la poussière. Au bout de quelques instants il retrouva la pièce de monnaie.

II la tendit au garçonnet, le redressa d'une bourrade bienveillante et lui flatta la joue :

— Tâche moyen de ne plus la perdre.

Et il se remit en route.

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