‹ Les Grenouilles dans la mareChapitre 2 sur 29 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Sa destinée avait été pénible et rocailleuse, mais le malheur n'avait pu altérer la bonté de sa nature.

Il s'appelait Joseph Chambournac. Natif de l'Auvergne, il gardait les troupeaux sur les pentes des Mont-Dore, parmi ces vagues de terre géantes, qui, dans leur immobilité, évoquent encore l'horreur des cataclysmes primitifs. Il vivait libre, heureux, confiant, foulant de son large pas montagnard l'herbe courte des hauteurs, que constellent des gentianes bleues. Par les midis accablants, il dormait de bons sommes sous les sapins revêtus de lichens qui pendent comme des chevelures verdâtres. Une bonté obscure sommeillant dans son âme le rendait pareil à ses moutons, à ses vaches, à ses chèvres, qui le fixaient parfois avec une étrange curiosité dans leurs yeux jaunes, et bondissaient soudain parmi les blocs de lave.

Son existence, libre comme le souffle qui balaie ces plateaux, était hantée de songeries farouches et d'ancestrales terreurs. Les pics de Cuzeau et de Cacadogne, couverts de neige ou drapés de verdures, lui apparaissaient comme des Dieux redoutables ou tutélaires. Ils nourrissaient les troupeaux, ou attiraient le voyageur dans leurs

« cheminées » pour l'écraser sous la masse des avalanches. Tous les soirs, le pâtre faisait sa prière à la Banne d'Ordanche, à l'heure où le soleil sanglant, frappé par le couteau divin, roule sur le granit monstrueux comme sur la table du sacrifice.

Quand la bourrasque peuplait la solitude de voix gémissantes, il s'enfermait dans le buron, bâti de blocs cyclopéens, dans la compagnie des bêtes dont le souffle paisible réchauffait l'étable. Là, il ahannait, pétrissant des mains et des genoux quelque fromage grossier, large comme une roue de chariot, que les charbonniers assaisonnent de vin bleu. Ou bien, pareil à un berger de Théocrite, il sculptait dans un éclat de hêtre une chienne à l'affût, un cerf à la haute ramure, une tourterelle couvant ses œufs. Et, comme il était simple, il ne concevait de ces œuvres aucun orgueil.

Ses plaisirs étaient rares. Les dimanches, dans quelque caboulot chaud comme une étuve, tandis que la vielle et la cornemuse, sur un rythme monotone, sonnaient sans repos une musique chevrotante comme une chanson d'aïeule, il donnait le branle à ses membres lourds. Il tournait lentement sur ses talons, les bras levés dans un geste hiératique; il claquait des doigts et frappait du pied le plancher, en poussant des « Hiou )) stridents, clameur sauvage, faite pour dominer le sifflement des pins et le fracas des torrents.

Cette danse avait la solennité d'un rite. La danseuse s'agitait pareillement. Et jamais ils ne

s'étreignaîent, car la volupté même restait chaste chez ce peuple de pasteurs.

Ainsi Chambournac avait conservé, jusqu'aux approches de la trentaine, une âme ingénue et farouche.

Le démon du lucre vint le tenter, dans cette paix profonde, sous l'apparence d'un marchand taillandier, qui vendait des serpes et des fers de bêche à la foire de Chambon. Il lui fit espérer une paie plus forte, un travail moins rude et des distractions.

— Compère, dit cet homme dont le sourire se perdait dans une abondante barbe noire, tu bois de l'eau, tu manges du fromage et tu vis avec les hiboux et les éperviers pour la somme annuelle et dérisoire de cent vingt-cinq francs. C'est un salaire de famine. Mort au capital exploiteur! Viens à la \i\\e, Chambournac, tu mangeras de la viande et tu iras au café-concert.

Chambournac, flatté, suivit l'homme.

Il descendit vers le Sud, arriva dans une ville dont les murs de brique étaient rongés par la suie et la poussière de charbon. Les platanes bordant les trottoirs élevaient dans le vide leurs végétations rachitiques et de hautes cheminées, vomissant des flammes fuligineuses, supportaient un ciel bas, chauffé à blanc, que le roulement des machines emplissait d'une assourdissante rumeur.

Une sorte de pressentiment sinistre arrêta le pâtre sur le seuil de la cité dolente, mais il passa outre, ayant honte de caponner devant son guide qui le suivait du coin de l'œil.

Le lendemain il entra dans une fonderie.

Il souffrit. Les fours, où les puddleurs brassaient ia fonte à coups de ringard, brûlèrent ses yeux de leur réverbération ardente, incendièrent ses poumons, tenaillèrent sa poitrine de morsures douloureuses. Il haletait, lui, l'homme habitué à respirer l'air frais et vibrant des montagnes. Ganté de cuir, le visage recouvert d'un masque, il retournait sous le marteau-pilon les plaques de blindage, tandis que les étincelles jaillissantes grésillaient sur sa chair. Et que devenait la haute paie, puisqu'il lui fallait avaler six francs de bière chaque jour, pour éteindre dans sa poitrine le souffle d'incendie allumé par le flamboiement du brasier?

Il gagna une pleurésie, un jour qu'il s'était attardé à respirer un souffle d'air câlin, qui venait d'une lucarne, et il fut trois mois à l'hôpital.

Quand il en sortit, amaigri et débile, résolu à tâter d'un métier moins pénible, un camarade l'emmena dans un tissage. Il souffrit encore. Toute la journée, il bondissait comme un écureuil en cage, pour rattacher des fils autour d'une machine dont le ronflement grêle lui forait le tympan. Le soir venu, sa tête tournait et il éprouvait la sensation bizarre de faire partie de la mécanique, d'avoir des membres d'acier qui claquaient à chaque mouvement.

Il dépérissait.

Mais il souffrait surtout du manque d'espace et de grand air. Lui, l'homme des solitudes, il se sentait mal à l'aise à la table d'auberge où les camarades, pour manger leur pitance, devaient jouer des coudes. Il dormait mal sur son lit de

fer, trop petit pour sa carrure géante. Il étouffait dans l'étroite soupente, glacée l'hiver et torride l'été. Parfois, relevant le châssis vitré qui tenait lieu de fenêtre, il passait sa grosse tête moustachue, qui apparaissait au niveau des ardoises et promenait sur l'horizon hérissé de cheminées un long regard nostalgique. Alors il aspirait fortement cet air qui sentait le cirage et le vieux cuir, pendant qu'une obsession implacable évoquait à ses yeux la hétraie bruissante et le courtil des fermes où des fontaines ruissellent dans les auges de bois.

Bientôt il se sentit si malheureux qu'il demanda à l'alcool sa consolante soûlerie.

Il aurait sombré dans les brumes de la folie sans un ajusteur qui, prenant pension à la même auberge, le ramena dans le bon chemin. C'était un \ieux très doux, dont les traits, sous la tignasse poudrée de limaille de fer, avait une gravité pensive qui en imposait à Chambournac.

— Au lieu de t'ivrogner et d'enrichir les bistros, dit-il un soir à l'auvergnat, tu ferais mieux de venir avec les camarades chez Campistrol.

Toute sa \ie, Chambournac devait se rappeler ce soir-là. On était en février; une pluie fine tombait. Ils prirent le tramway, longèrent un faubourg interminable, planté de marronniers rabougris, encombré de marmaille. Ils pénétrèrent dans la cour d'un estaminet où s'ouvrait une salle basse, éclairée par un quinquet fumeux. Sur des bancs étaient assis des auditeurs que Chambournac reconnut à leurs mains rugueuses, à leurs bourgerons élimés, pour des frères de ser- \itude et de misère. De sa place il apercevait

une rangée de fusains qui semblaient grelotter sous l'averse; les gouttes de pluie, crépitant sur la toiture de zinc d'un appentis, faisaient entendre un chant de cloches lointaines. Un petit homme entra; il louchait; une large barbe noire lui mangeait la figure et sous sa redingote de gros drap, un torse chétif se devinait. Mais il parla et soudain il se fit un prodigieux silence. Jamais Chambournac n'avait entendu parler avec une telle aisance et une telle facilité. Il l'admirait avec étonnement, comme il admirait les athlètes qui jonglent avec des poids dans les places publiques, aux sons d'un orgue asthmatique, sur un tapis de laine rouge. A chaque moment il s'attendait à voir le conférencier s'arrêter court au milieu d'une phrase, mais l'homme barbu, sans s'émouvoir, continuait sa phrase, comme l'acrobate rattrape les lourdes masses de fonte au moment précis où elles vont toucher le sol. Soudain, il se sentit conquis; le gringalet s'était animé, une flamme éclairait ses yeux sous la broussaille des sourcils. Avec des mots lumineux et frais comme une clarté d'aurore, il montrait le bonheur des hommes, quand le partage équitable de la richesse et la répartition du travail auraient rebâti la cité future sur les assises inébranlables de la justice et de la paix. Il montrait les machines recueillant la force des marées et la fougue indomptée des fleuves, et, soumises à la volonté de l'homme, le délivrant de l'antique fardeau, de la malédiction qui l'accable depuis le vieil âge biblique : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front ». Il montrait les champs pleins de récoltes et les ports pleins de navires.

les faubourgs riants, les maisons au seuil fleù de clématite et de jasmin abritant les couples heureux, dans la paix des bons arbres. 11 montrait les mères heureuses de suspendre à leurs seins de beaux enfants. Chambournac haletait. On n'applaudissait pas, mais les fronts inclinés se touchaient presque. Sur cet auditoire de sertisseurs, de mécaniciens, de forgerons, une clarté surnaturelle descendait. Quelque chose flottait dans l'air, qui rappelait la douceur mystique des catacombes.

Dès ce soir Chambournac fut conquis aux idées nouvelles. Il retourna souvent chez Campistrol. Le conférencier, qui était secrétaire de la Bourse du Travail, lui indiqua un choix de lectures qui achèveraient son initiation. 11 lut ainsi successivement la Société mourante de Jean Grave et les Contes de Perrault, l'Individu contre VEtat, d'Herbert Spencer, et le Lijs rouge d'Anatole France. Romans, essais, traités, il avalait tout avec une fringale inassouvie, admirant d'autant plus que le sens lui échappait. Que de nuits se passèrent à feuilleter des bouquins graisseux, noircis par les gros doigts des camarades, dans la rouge clarté d'un four à briques, qui flambait au fond d'un terrain vague. Les lettres dansaient devant ses yeux, les heures passaient, il continuait sa lecture enfié\Tée. Parfois une chouette ou une orfraie blottie au creux d'un saule poussait son hululement mélancolique. Chambournac levait la tête, promenait ses mains sur son front, car il avait peine à s'arracher à' son rêve, le rêve farouche et ardent où il voyait l'humanité pénétrer enfin dans la Terre promise, après des siècles

un

de détresse et d'égarement. Alors il regagnait son logement à travers la nuit glacée, et par moments, il tendait roreille, comme s'il avait cru entendre à l'horizon le piétinement lointain des foules, le roulement de sabots d'une Jacquerie triomphante.

De sa voix rauque qui réveillait les échos cachés sur les rives de la Dordogne, il chanta la Carmagnole et V Internationale; il apprit aussi toutes les locutions qui hantent le langage des révolutionnaires et des camarades syndiqués. II adjura les « ouvriers conscients », cita la loi d'airain, s'exerça à flétrir vigoureusement les infamies du Capital. Il répétait ces mots avec une complaisance secrète, flatté dans son orgueil de parler le langage nouveau. Gomme il n'en pénétrait pas le sens, il leur prêtait une vertu, une puissance salutaire et mystérieuse. Ils guériraient les maux de la société actuelle, comme les rebouteux et les sorciers guérissaient les membres démis et les articulations déboîtées en prononçant des paroles magiques.

Survint une grève. Le propriétaire d'une verrerie, ayant laissé quelque argent aux mains ingénieuses des Grecs, au cours d'une saison à Vichy, imagina de le rattraper en rognant le salaire des souffleurs phtisiques, des marmots épuisés qui marquent leur cheminement sur les dalles incendiées par le ruissellement de leur sueur. Ghambournac mit au service de la grève son ardeur combative et ses bras robustes. Il suivit les meetings et prit part à toutes les échauffourées. Sa haute taille le désignait aux coups. Un jour, comme l'air était plein de voix farouches, il reçut sur l'oreille le coup de latte d'un dragon. Une

brique, lancée à tour de bras par un gréviste, s'égara dans son chemin et l'atteignit en plein front; il chancela, roula sur le sol. Et la police, de ses doigts experts, cueillit cet homme étendu sans connaissance, et dont les poings étaient trop massifs, les muscles trop vigoureux pour qu'il ne constituât pas un danger.

Un juge qui feuilletait distraitement le code le condamna d'une voix bredouillante à six mois de prison. Ghambournac ne comprit pas grand'chose au redoutable appareil de la justice. La prison l'étonna davantage. Elle l'initia à toutes sortes de raffinements, à des merveilles de confort, qu'il n'avait pas connues jusque-là. Il apprécia le charme des grands murs revêtus de peintures brillantes, l'éclat des ampoules électriques, la tiédeur du chauffage central et la saveur des nourritures cuites à point. Mais la liberté lui manqua. Il étouffa dans cette étroite cellule où il avait à peine la place nécessaire pour s'étirer.

A sa libération, il vit se fermer toutes les portes devant lui. Les patrons le traquaient comme un meneur dangereux. Les contremaîtres l'appelaient repris -de justice et vieux cheval de retour. Alors il tomba à la vie errante. Il fut le chemineau farouche qui parcourt à larges enjambées le trimard, le vagabond que pourchasse le paysan craignant pour les récoltes mûrissantes, le rôdeur sinistre, hirsute, hàillonneux, qui pénètre vivement au cœur de la haie, dès qu'il voit les bicornes des gendarmes chevauchant dans le lointain.

CHAPiTiiE m

Chambournac sortit son grand corps du logis de rencontre où il avait passé la nuit. C'était une maison roulante, une cabane de berger abandonnée au milieu d'un champ.

Ayant bouclé le havresac à ses épaules et empoigné son gourdin, il se remit en marche. L'herbe était blanche de rosée; des toiles d'araignées étendues sur des fourrés de ronces semblaient des réseaux d'argent, et de tous les plis des sillons, de toutes les mottes de terre, des alouettes s'élançaient.

Chambournac était joyeux. Il y avait ainsi dans sa vie misérable des moments où son âme ressentait une mystérieure allégeance; alors rétape lui semblait moins longue, le sac pesait moins à ses épaules, et, plus fort que la faim, plus fort que la froidure, venant du fond obscur de sa vie, quelque chose le soulevait.

Il se mit à tracer dans le vide des moulinets terribles. Une côte se présenta devant lui : il l'escalada au pas de charge, et, quand il eut gravi le sommet de la montée, s'étant arrêté au pied d'un peuplier qui bruissait de toute sa ramure grêle, il contempla avidement la plaine déroulée à ses pieds.

Sous la lumière limpide du matin, la terre offrant ses flancs nus au soleil avait la majesté

d'une déesse. Un fleuve rapide et doux roulait ses eaux parmi des sables blonds que bordaient des oseraies. Plus loin s'étendaient des cultures, des blés verdissants, des coteaux plantés de "vignobles, des forêts dont les masses brunes s'éclairaient de ces nuances roses qui annoncent le printemps. Sur les berges en pente douce, une ville nonchalamment couchée, une ville ceinte de fossés et de tours, semblait une princesse de légende, épiant dans le flot quelque lointain mirage*

Chambournac distinguait nettement les tours de guet et les échauguettes en poivrière de l'enceinte. Une cloche, suspendue dans une armature de fer surmontant le beffroi, semblait un oiseau géant prisonnier dans une cage. Ainsi ramassée dans l'immense étendue des terres avoisinantes, la ville rappelait ces cités du moyen âge qu'on voit peintes aux vitraux des cathédrales gothiques, tandis qu'au premier plan des manants sarclent le blé et des seigneurs chassent le héron.

Mais le vagabond, incapable d'admirer longtemps ces spectacles, remarquait seulement la pureté du ciel et la fertilité du sol, qui se devinait à l'ampleur des cultures maraîchères. Quand il revit, dans son souvenir, la ville industrielle, avec ses cheminées d'usine et ses faubourgs étouffants, il se prit à aimer soudain cette terre bénie, qui, sous un ciel pur, reposait dans une paix profonde.

Aucun bruit de marteaux ne troublait le silence des larges avenues où des villas de rentiers offraient au soleil de mars leurs façades.

Alors il souhaita désespérément arrêter sa course lassée au bord de ce beau fleuve.

Il reprit sa route. La ville se rapprocha, tentante et chimérique. Maintenant le chemineau apercevait les péniches amarrées au bord du fleuve. Soudain la cloche prisonnière se mit en branle. Ce fut un signal. Le peuple chantant des clochers lança dans le vent ses volées de bronze : tours de la cathédrale qui bourdonnaient comme des chantres avec des voix de basse-taille, flèches aiguës des églises, tourelles des couvents qui égrenaient des carillons, avec des faussets d'enfant de chœur.

Et l'âme du vagabond se sentit encore réconfortée par cet alléluia.

Tout à coup il aperçut un poteau indicateur, qui se dressait à l'angle d'un carrefour. Il s'approcha, saisi d'une curiosité avide. Il lut ces mots :

Ménestreau-sur-Sauve, trois kilomètres.

— Ménestreau? répéta-t-il à mi-voix, cherchant où il avait entendu prononcer ce nom.

Une clarté illumina son cerveau.

— Ménestreau. C'était le pays du vieil ajusteur dont les enseignements avaient préparé sa conversion. Il se rappelait maintenant. Avec cette prolixité des vieux, qui ne tarissent pas quand ils racontent le temps heureux de leur enfance, le mécanicien lui avait souvent vanté la douceur de ce séjour. Chambournac croyait entendre la voix chuchotante et attendrie : « La vie est pour rien, camarade, et les denrées ne coûtent pas cher. Une douzaine d'œufs se paie vingt sous. Et puis du travail à la douce, des tanneries, du

jardinage, des bricoles, quoi ! Les dimanches, dans les patelins, tandis que les jeunes dansent SOUS les châtaigniers, on boit du vin blanc qui vous émoustille les jambes, ou bien, si on n*a rien de mieux à faire, on pêche sur les rives de la Sauve les gardons et les chaboisseaux. »

Brusquement, Chambournac se décida. Il résolut de planter sa tente dans ce pays privilégié. Il travaillerait au jardinage, dans les scieries, à quelqu'une de ces industries parfumées de senteurs forestières qui ont la lenteur reposante du travail de la terre.

Le cœur défaillant de félicités inconnues, il se voyait déjà en gros sabots, coiffé d'un chapeau de jonc, arrosant des petits pois et des plants de balsamine à la fraîcheur du soir.

Il se sentait réconforté, comme si on lui avait annoncé une bonne nouvelle, une chance inattendue et soudaine.

Il rattrapa un chariot chargé de fûts qui contenaient sans doute du vin de la dernière récolte, s'il fallait en juger par l'odeur enivrante et forte que l'attelage laissait derrière lui. Un garçon tonnelier, au ventre ceint d'un tablier de cuir, conduisait les deux percherons.

Le chemineau s'approcha de l'ouvrier, et, rassuré par sa face rougeaude et satisfaite, il dit avec un clignement d'yeux à l'adresse des barriques :

— Du fameux. L'autre répondit :

— Pour sûr. C'est pas de la rinçure de futaille. Chambournac s'enhardit :

— Camarade, faut me donner un renseigne-

ment. JVas à Ménestreau. Y a-t-il par là de Tembauche?

Le tonnelier s'arrêta, abattit son large poing sur l'épaule de Chambournac, et, jovial, il déclara :

— De l'embauche, y a qu'à se baisser pour en ramasser, autant dire. Partout on remue le terrain. On prolonge jusqu'à la Sauve le canal de Champleux, on agrandit les écluses... Sans compter le nouveau pont et le marché couvert.

— Bon, mais le vivre doit coûter les yeux de la tête.

— Si on peut dire... Ecoute : tu iras trouver de ma part M""" Robichon, rue de la Chèvre-qui- Danse, à l'auberge de la Coquille. C'est une grande femme brune, l'air agréable. Pour un écu de cinq francs la semaine tu auras une belle chambre avec du papier à fleurs. Compagnon, tu te lécheras les doigts quand tu auras goûté à sa matelote d'anguilles.

Ils marchèrent quelque temps côte à côte. Comme ils arrivaient à la barrière, un flot de paysannes glapissantes qui se rendaient au marché les sépara.

Chambournac parvint à l'entrée d'un large boulevard planté de marronniers. Il se préparait à le suivre, quand il chancela, atteint d'un malaise subit.

Ses jambes se dérobaient sous lui, molles et cotonneuses. Sa tête vide oscillait douloureusement sur ses épaules, et, devant ses yeux que la clarté du jour offensait, les arbres, les maisons, les verdures d'un square tantôt tournoyaient dans une ronde éperdue, tantôt se fondaient, dis-

paraissaient, comme vus à travers une eau trouble.

— G*est-y que je vas tourner de l'œil? songeat-il.

Mais il comprit la cause de cette défaillance soudaine. Il n'avait pas mangé depuis vingtquatre heures. Ses entrailles criaient une douloureuse complainte, et, pendant que ses dents crissantes mâchaient à vide, une obsession implacable évoquait à ses yeux une table chargée de victuailles, de jambon et de pain frais.

Il essaya de penser à autre chose, de distraire cette fringale en suçant un morceau de cuir qu'il trouva au fond de sa poche : rien n'y fit. La faim maintenant lui tordait l'estomac, lui mettait dans la poitrine le déchirement d'une bête rongeuse.

[1 fit effort, et, s'étant remis d'aplomb, il se dirigea vers un pâté de maisons, où il avait aperçu une boulangerie. C'était une boutique de belle apparence, un magasin à l'instar des grandes villes. Des panneaux de stuc, imitant l'onyx et le marbre vert, encadraient des peintures qui représentaient des semailles, un moulin avec sa roue moussue et des meules de blé dorées par le couchant. Par un soupirail du fournil, resté entr' ouvert, on voyait un geindre au torse nu, blanc de farine, qui, la fournée cuite, buvait un litre de vin rosé, à même le goulot. Le gosier de l'homme montait, descendait, et sembhit palpiter d'aise.

Maître Hochepot, le patron, joyeux du labeur terminé, fumait béatement sa pipe sur le seuil et ses yeux suivaient distraitement le manège de

trois pigeons qui picoraient des grains répandus sur la chaussée.

Chambournac s'approcha. Une sorte de fascination l'attirait vers le magasin, d'où sortait une appétissante odeur de brioche et de croûte chaude. Et il ne pouvait détacher ses regards des pains, des beaux pains de toutes grandeurs et de toutes formes, miches rondes, flûtes cassantes, couronnes blondes qu'une servante rangeait précieusement sur une étagère, dont les barreaux de cuivre luisaient.

Il avait le respect que les pauvres et les travailleurs ont pour le pain, qui est une' chose bonne, et qui coûte cher. Il se rappelait sa mère, l'humble paysanne d'Auvergne, qui, avant d'entamer une miche, traçait pieusement sur la croûte un signe de croix, et l'enveloppait aussitôt dans la nappe de toile grossière.

Il aborda le boulanger ventru, et parla d'une voix suppliante :

— Faites-moi la charité, mon brave monsieur. Donnez-moi un morceau de pain.

Maître Hochepot toisa le vagabond, puis il répondit, ayant ôté sa pipe de sa bouche :

— Je ne donne pas mon pain; je le vends.

Le chemineau baissa l'échiné et sa voix de nouveau implora :

— Je n'ai pas mangé depuis hier.

Le patron cracha son mépris en paroles brèves:

— Allons, ouste; suffit, l'homme, et décampons !

Mais Chambournac s'était redressé. Une flamme sauvage luisait maintenant au fond de ses prunelles, sous ses sourcils broussail-

leux, et, tandis que sa trique dessinait dans le vide un moulinet menaçant, et que son échine maigre se ramassait dans l'attitude de la bête qui va bondir, un flot de rauques imprécations s'échappa de sa bouche caverneuse :

— Vendu, salaud, buveur de sang.

Stupide, le gros homme chancela. Etre insulté sur le seuil de sa maison, lui, Hochepot, le commerçant patenté, le notable qui avait été candidat aux élections municipales- souffrir l'affront et l'injure de ce galvaudeux, bon à tirer les pieds de biche î Le boulanger ne parvenait pas à se remettre de son étonnement, et, de ses gros yeux pâles, arrondis à fleur de tête, il avait l'air de contempler un cataclysme monstrueux, l'écroulement de l'édifice social.

Mais il se ressaisit et fit signe à un sergent de ville dont la haute stature se dressa au tournant de la rue.

— Patureau, dit-il, a-t-on jamais vu? Voilà un mendigot qui insulte les personnes...

L'agent se tourna vers le chemineau. Il mit dans son muet hochement de tête tout l'inexprimable dédain, toute l'humiliante fierté, qui anime contre le chien errant, crotté et famélique, le mâtin gardeur de troupeaux. Ses mâchoires se contractèrent et il prononça cet ordre, qui sonna comme un aboiement :

— Circulez...

Le représentant de l'autorité balançait dans le vide des poings massifs, dont le choc aurait pu assommer un bœuf. Au ceinturon de cuir verni qui sanglait son large torse, un coupe-choux formidable était pendu.

Chambournac gagna le large, poursuivi par le rire de Hochepot, le rire insultant qui sonnait derrière lui comme une fanfare... De nouveau, il traîna sur les pavés, dont les aspérités meurtrissaient ses pieds saignants, son pas lourd de misère et de rancune. Il s'éloigna, sentant conjurées derrière lui, pour le détester, le maudire et le surveiller, les puissances inexorables qui veillent sur Targent. Il baissa le front sous le mystérieux anathème, qui, depuis des jours sans nombre, le proclamait déchu, le rejetait de la société, parce qu'il était vêtu de haillons et qu'il avait le ventre vide.

Il traversa un quartier que des riches habitaient. Les maisons bourgeoises, bâties par le caprice des architectes, arboraient des façades de cottages anglais, de chalets suisses, de chaumières normandes. Des arpèges de piano, sortant d'une fenêtre ouverte, faisaient paraître le silence plus profond et plus luxueux. Le regard de Chambournac, plongeant dans une salle à manger, aperçut une table chargée de vaisselle fine et d'argenterie. La soupière fumait; les maîtres allaient venir. Il y avait des petits pains blonds, à la croûte dorée, qui étaient nichés au creux des serviettes comme des poussins sous l'aile de leur mère. Sur la nappe brillaient des couteaux, des fourchettes, un tas de petits objets de cristal, d'ivoire et de métal, dont Chambournac ne s'expliquait pas l'usage. L'ignorance des pauvres est la sauvegarde des riches. Si les misérables pouvaient connaître les raffinements inutiles qui composent le bien-être de l'opulence, le souffle de

leur indignation balaierait ce luxe, comme un fétu.

Le vagabond cheminait et balançait sa lourde tête d'un air pensif, quand il s'arrêta soudain, les yeux captivés par une vision merveilleuse.

Devant la boutique d'un charcutier, imposante avec ses filets d'or et son étalage où trônait une hure de sanglier, une petite fille jouait à la poupée. Elle pouvait avoir cinq ans. Elle s'avançait sur les dalles du trottoir, menue et frémissante; l'ourlet de sa robe serré dans ses petits doigts, elle s'inclinait dans une révérence, à demi agenouillée, semblant accueillir une visiteuse imaginaire, et un gazouillement s'échappait de ses lèvres, pendant que la poupée, assise sur une chaise minuscule, contemplait cette scène de ses yeux d'émail privés d'expression. Une clarté douce enveloppait l'enfant, flattait délicatement sa joue, allumait une lueur dans ses fins cheveux blonds. Des moineaux pépiaient et voltigeaient autour d'elle. Un pot de réséda posé sur le rebord d'une fenêtre exhalait sa suave et pénétrante odeur.

Une expression de tendresse adoucit soudain la physionomie farouche du loqueteux. Charmant comme une fleur ouverte dans un buisson, un sourire se posa dans sa barbe hirsute, sur sa lèvre tordue. Il se rappela le temps où il descendait les sentiers de montagne en rapportant dans son sarreau les agneaux nouvellement nés, dont les roches avaient meurtri les pattes.

Il tendit des mains caressantes et murmura :

— Bonjour, ma petite fille. Bonjour, mon petit cœur.

— Bonjour, monsieur, répondit la fillette, que n'épouvantait nullement le rude aspect du loqueteux.

Puis elle lui renvoya son sourire. Ce fut un moment très doux. Chambournac savoura en cet instant, avec la senteur délicate de la fleur rustique, toutes sortes de félicités qu'il croyait à jamais disparues.

Mais il tressaillit, secoué par une voix menaçante dont les éclats remplissaient la rue :

— Rentre à la maison. Jeannette, et plus vite que ça.

Au fond du magasin la charcutière avait bondi du comptoir où elle inscrivait ses comptes avec le sourire satisfait de la commerçante qui voit prospérer son négoce. Tumultueuse, la poitrine palpitante et l'œil plein de flammes sous ses épais bandeaux noirs, elle se dressait sur le seuil, prête à défendre l'enfant contre des ravisseurs.

Elle saisit la fillette et, l'ayant redressée d'une taloche, elle la posa dans la boutique.

Cela fait, elle dit encore, d'une voix très haute, s'étant adressée à une voisine qui, assise sur le trottoir opposé, pelait pacifiquement des oignons destinés à un ragoût :

— Ma parole, le quartier est peu sûr. La police est partie en godaille. Jamais on n'a tant vu de maraudeurs! Pourtant nous payons assez de contributions pour mériter qu'on nous garde.

Ayant prononcé ces paroles, elle rentra dans sa maison, non sans s'être retournée pour asséner à Chambournac un regard de tranquille mépris.

Le vagabond repartit, les épaules ployant sous un lourd fardeau de honte. Il se rejeta vers les

30 LES GRENOUILLES DANS LA MARlt

ruelles désertes dont la solitude et le silence apportaient à sa détresse un obscur sentiment de réconfort. L'affront le suivit. Quand il se glissait le long des façades, se faisant petit pour passer inaperçu, il lui semblait que des mains soulevaient les rideaux aux fenêtres, que les judas obliques le guettaient, que des visages se collaient aux vitres, exprimant une insultante curiosité. Ses oreilles bourdonnaient. Il croyait entendre des rires, des huées, des bruits de voix. De toutes les murailles et de tous les toits sortait un ricanement qui, se confondant avec le roulement des voitures et les mille bruits d'une ville qui travaille, emplissait le ciel d'une ironique clameur.

Ah ! se terrer dans le creux d'une haie, comme les bêtes...

En même temps la colère grandissait en lui...

Chambournac passait devant une bâtisse opulente, quand de la porte cochère bondit un molosse à la lèvre baveuse, à l'œil sanglant, un chien riche, comme le témoignaient son poil luisant, son encolure grasse et son collier de cuir fauve.

Il l'attendit de pied ferme, et, comme l'animal accourait, la gueule pleine de rauques aboiements, il saisit le moment et lui abattit sur les reins sa trique ingénieuse :

— Attrape, sale cabot, et va dire cela à ton maître..

Le chien battit en retraite en déchirant l'air de ses hurlements.

Cette vengeance soulagea quelque peu Chambournac. Il se trouva sur une petite place plantée

d'ormes en quinquonce. Les arbres que les pluies d'hiver avaient revêtus d'une mousse verdâtre étendaient dans le ciel bleu leurs branches grêles, où des bourgeons se gonflaient et semblaient, de leurs ramilles fines comme des chevelures, boire avidement la lumière. Autour de leurs troncs, sur le sable humide, le soleil projetait un fin réseau d'ombres bleues. Vers le Septentrion, les murs d'une cathédrale, montant droit dans le vide, enfermaient dans des niches un peuple de statues, de saints gothiques, de vierges émaciées, qui regardaient la rue de leurs yeux vides, comme s'ils renonçaient à comprendre le monde des vivants.

L'air était tiède et le pavé luisait. Chambournac s'appuya au pilier d'un arc-boutant. Un vieux curé, qui lisait son bréviaire, tourna la rue... Son pas retentit quelques instants, puis se perdit dans un silence qui avait quelque chose de solennel.

Chambournac, se trouvant seul, se recueillit.

La ville se profilait devant lui avec ses toits d'ardoise, ses ruelles tortueuses, ses vieilles maisons, qui, du ventre et de l'épaule, se prêtaient un mutuel appui.

Le calme du vagabond ne fut pas de longue durée. Il la maudissait maintenant, cette petite ville paisible, cette cité menteuse, qui l'avait attiré sur la grande route, en lui promettant le refuge inespéré, le travail facile, la vie molle et accueillante. Imposture ! Hypocrisie !

Il savait maintenant ce que cachaient ces airs engageants, cette séduction dont la gueuse s'enveloppait, dans les brumes du matin, au bord du grand fleuve tournoyant et limpide. Ses bourgeois

étaient féroces, ses boutiquiers âpres au gain; ses policiers et ses chiens de garde, fermés à toute pitié, avaient le même aboiement. Ah! pénétrer dans les maisons fermées de grilles et de portes aux lourdes ferrures, saccager ces jardinets, défoncer ces plate-bandes, casser les reins aux larbins et aux concierges, traîner par les cheveux, comme les femmes d'une cité mise au pillage, dans les corridors retentissants, les servantes éplorées !

Un flot de sang monta à ses tempes; ses artères emplirent son cerveau de battements tumultueux. Des scènes de massacre et de dévastation se présentèrent à son esprit impatient de satisfaire son besoin impérieux de vengeance. Il vit rouge.

Machinalement il ramassa une grosse pierre, une pierre qui, ayant roulé du contrefort ruineux, se trouvait à ses pieds.

Il la brandit dans un geste de menace, la bouche grande ouverte pour maudire.

Tout à coup son regard tomba sur un bec de gaz qui se trouvait en face de lui, à l'angle de la petite place. Avec sa lanterne vitrée, sa haute colonne de fonte, élancée comme le fût d'un jeune pin, il avait quelque chose de débonnaire et de pacifique qui déplut à Ghambournac. Ce n'était pas le hideux réverbère, perdu au fond d'un terrain vague, effleuré par l'aile des oiseaux nocturnes, battu de pluie et de tempête, qui éclaire les conciliabules sinistres des rôdeurs et des assassins : c'était le luminaire paisible, ami de l'ordre et de l'autorité, qui dissipait les ténèbres dangereuses, et guidait les pas des

citadins, quand ils rentraient du cercle où ils avaient fait leur paille de manille ou de jacquet.

Il se dressait au bord du trottoir, et il avait l'air important qui convient à un fonctionnaire.

Chambournac le visa et lança sa pierre. Le projectile atteignit la cage vitrée dans son milieu. Un cliquetis de verre brisé s'effondra sur le pavé.

Des fenêtres s'ouvrirent; une voix cria : « Au secours! »

Alors l'agent Patureau apparut. Il ne s'émut pas, car il avait la conscience d'être la force et l'ordre social, choses qui sont vénérables. Il happa le vagabond d'une poigne robuste et qui ne souffrait pas de résistance, et, tandis que son genou venait s'appliquer sur les reins du pauvre diable, que ce choc catapulteux ébranlait, il le ploya, le redressa, le cassa de nouveau, et le poussa, pantelant et désemparé, vers les ombres augustes du violon municipal...

Le silence envahit de nouveau la petite place...

Deux heures après un camelot apparut en courant. Il portait sous le bras un paquet de journaux et criait d'une voix éraillée : « Horrible attentat anarchiste... Demandez le Sémaphore... Nouvelle édition... Horrible attentat anarchiste...»

Ce cri réveillait des échos habituellement assoupis. Impassibles dans leurs guérites de pierre, les statues d'évangélistes et de prophètes avaient l'air de fermer les oreilles à cette malsonnante clameur.

« Horrible attentat... »

Brillante et glissant sur le sol avec le mouvement aisé d'une hirondelle à l'essor, une limou-

sine déboucha sur la place. Le tonnerre d'un moteur de quarante chevaux grondait dans son flanc.

Un doigt frappa la \itre. Le chauffeur freina.

Un homme descendit, jeta un sou au camelot, qui tendit une feuille fraîchement imprimée.

Sans prendre le temps de remonter dans la voiture, qui attendait, trépidante, secouée de pétarades et de grondements, comme impatiente de reprendre sa course, il déploya le papier et lut.

Il fronça les sourcils, haussa les épaules et dit au chauffeur, dont le regard interrogeait :

— Sale affaire, Victorin, sale affaire. Cette histoire-là me fera perdre trois cents voix. C'est couru, Victorin. Nous sommes foutus. Je resterai sur le carreau aux élections prochaines.

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