‹ Les Grenouilles dans la mareChapitre 27 sur 29 · CHAPITRE XXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIII

Ayant traversé la place Médicis, Jacques et Charlotte s'engagèrent dans l'allée centrale du Luxembourg, dont les ombres vertes étaient traversées de flèches d'or. La jeunesse et l'amour partagé donnaient à leur démarche une vivacité joyeuse. Les grâces de la mode paraient la jeune femme. Elle était vraiment la déesse dont les pas n'auraient pas courbé la cime des épis. Un jeune nègre s'arrêta et lui adressa un sourire d'une éblouissante candeur.

Ils vinrent s'asseoir au bord de la terrasse orientale, près d'un vase de marbre que supportaient des génies. Aux pieds des amants le jardin s'ouvrait comme une coupe de lumière. Des ramiers soupiraient parmi les branches. Une flottille aux voiles minuscules dansait sur les moires éclatantes du bassin.

— Je suis heureux, dit Jacques, qui se pencha à l'oreille de son amie. Je te trouve charmante. Ce chapeau te coiffe à ravir. Tu es dans le cadre qui te convient. Ta beauté se rehausse de toute cette vie frémissante qui anime la grande ville.

— C'est vrai, répondit Charlotte. Saurais-tu dire pourquoi une jolie robe en province a toujours l'air de sortir du fond d'une malle?

— Regarde ces feuilles. A Paris seulement elles

ont le don de vivre et de respirer comme des fleurs. Quelle ville ! Quelle fièvre ! Quel mélange de plaisirs sensuels et de pensées élégantes! Quand j*y rentre après un séjour en province il me semble que les arbres des squares ont de l'esprit.

— N'oublie pas que Boniface t'a donné rendez-vous pour trois heures. Il va peut-être recevoir ta pièce. Le moindre retard serait impardonnable.

— Tu as raison. Attends-moi à cette place. Jacques s'éloigna et il se dirigea vers l'Odéon,

non sans avoir donné au passage un coup d'œil à la fontaine, où Polyphème menace éternellement Acis et Galathée. Il arriva sous les galeries et, le cœur secoué de battements, il monta vers le bureau du secrétaire.

Il trouva un jeune homme soigneusement rasé, décoré des palmes académiques, qui, lorsque Jacques éprouva le désir de parler au directeur, se mit à le dévisager avec une curiosité où se mêlait la crainte d'avoir affaire à un fou. Parler à Boniface! Jamais ministre du Grand Mogol n'écrasa de plus de dédain le Tehandala impur prosterné dans la poussière sur les dalles du palais.

En même temps les yeux du secrétaire se portaient avec insistance vers la poche de Jacques, comme s'il s'attendait à en voir surgir l'inévitable rouleau de papier, l'œuvre inédite, l'ours, effroi des directeurs.

— C'est pour un manuscrit, n'est-ce pas? demanda-t-il d'un ton bref. Vous pouvez me le confier. On vous écrira.

Jacques montra sa lettre d'audience. Une

nuance de considération réchaufifa la face dédaigneuse. Boniface était sur la scène. On répétait une pièce nouvelle. Si Monsieur voulait aller trouver le directeur il n'avait qu'à suivre le couloir, descendre l'escalier, tourner à droite, il serait aussitôt dans la salle.

Jacques suivit ces indications.

Le vaste amphithéâtre avec tous ses fauteuils couverts de housses paraissait rempli de fantômes. Une clarté venue on ne savait d'où faisait surgir des ténèbres des formes indécises. Sur la scène des ombres s'agitaient.

Mais une lampe électrique s'alluma et Jacques reconnut la face narquoise, les lèvres boudeuses, les yeux toujours clignotants de l'illustre imprésario. Il se tenait contre un portant et avait avec l'auteur de la pièce, Marc Sébastien, une conversation animée.

La répétition commença. Jacques, qui n'avait pas osé affronter le terrible directeur, se glissa dans une baignoire en se promettant d'attendre une occasion plus favorable. Il écouta de toutes ses oreilles. C'était la première œuvre dramatique d'un jeune romancier déjà connu par quelques volumes de nouvelles. Des indiscrétions courant les journaux vantaient la force des situations, la beauté de la forme, la profondeur des symboles qui rattachaient cette œuvre au théâtre génial de Bjornsonn et d'Ibsen.

Le décor représentait une plage de Norvège. Sous la lumière pâle du ciel liyperboréen, un fjord reflétait ses murailles de granit, vêtues de sapins noirs, dans les eaux immobiles. Un chalet

se trouvait an preîp ier plan et trois barques goudronnées reposaient sur le sable.

Un homme d'une trentaine d'années, dont les yeux brillants et les pommettes rouges révélaient la misère physiologique, la phtisie arrivée à son dernier degré, sortit du chalet et vint s'asseoir sur un banc. Une jeune femme blonde déposa sur ses genoux une couverture avec des précautions maternelles. Jacques reconnut Suzanne Maurita, la fameuse comédienne dont toute la critique s'accordait à louer la voix émouvante et le talent pathétique.

Le dialogue s'engagea. Le mourant murmura parmi des hoquets d'agonie :

— Chère Barbara, quand je ne serai plus, j'espère bien que tu ne seras pas fidèle à mon souvenir et que tu épouseras aussitôt ton cousin Ralph, l'ingénieur. Il t'aime depuis son enfance. Tu pleures, tu dis non! Vois la vie qui te tend des mains avides et frémissantes. Tu dois répondre à son appel. Vivre, Barbara ! Il faut vivre ! On ne vit pas avec les morts. Je hais les annonciateurs de la foi ancienne qui attachent à un cadavre le corps d'une jeune femme, parée de jeunesse et de beauté.

— Coupez, déclara Boniface d'une voix qui ressemblait à un aboiement.

— Mais, cher maître, hasarda l'auteur...

— Je dis qu'il faut couper. C'est trop long. Ça ne passe pas la rampe. Voulez-vous que les gens prennent leur chapeau et aillent faire un tour au foyer dès votre premier acte?

Marc Sébastien inclina avec soumission sa haute taille grêle. Il connaissait Boniface. Cet

homme qui avait un fond de timidité naturelle, comprenant qu'il était perdu si on la découvrait, s'était Ingénié à la masquer de bonne heure par des roulements d*yeux, une voix cassante, un vocabulaire emprunté au ruisseau. Ainsi tout le monde pliait devant lui et ses comédiens, peuple hargneux et rebelle, obéissaient au moindre froncement de ses sourcils. On lui avait fait une réputation de tyrannie et de brutalité qui évoquait à la fois le dompteur de fauves et le caporal-schlague. Il l'entretenait soigneusement, car elle lui facilitait l'exercice de sa profession.

Au fond, c'était un brave homme qui aimait le théâtre et les artistes et éprouvait parfois un plaisir aigu à mettre en scène un jeune, sous les regards attendris des Parisiens étonnés qu'on pût encore avoir un amour désintéressé pour les belles choses.

La pièce continua. Un vieux pêcheur qui s'appelait Ralph et qui raccommodait ses filets assis sur un cabestan à demi ensablé, proféra quelques aphorismes dont l'apparente trivialité recouvrait des abîmes de pensées profondes. Il parla des mouettes et des grands albatros qui déchirent leur proie pêchée dans les bancs innombrables de poissons et conclut que les choses se passaient de même parmi les hommes. Ceux qui sont forts volent dans la tempête et ne nagent pas en rangs serrés.

La voix de Boniface l'interrompit. Il clamait :

— Grouillez-vous, Maurita; on dirait que vous avez les pieds dans la colle forte. Passez.

Alors on vit une chose extraordinaire. L'illustre comédienne, connue dans le monde entier.

qui avait contemplé les cowboys des pampas et les mineurs du Colorado attelés à son carrosse, la Maurita enfin s'inclina respectueusement et « passa » comme une figurante du théâtre de Belleville.

— Ça va mieux, déclara Boniface, qui eut l'air de trouver la chose toute naturelle.

Mais un orage éclatait dans la montagne. La foudre fracassait la cime des pins pendant qu'on entendait rouler la basse continue des torrents débordés. Lamentables, trempés par l'averse, un groupe de pasteurs, descendant par des sentiers de chèvres, venait apporter au mourant les consolations de la foi.

Boniface hurla :

— Foutez le tonnerre sur la gueule du Consistoire...

La répétition était terminée. Assis dans le bureau du directeur, Jacques entendait la voix bourrue qui lui arrivait lointaine et défigurée par sa propre stupeur, comme on entend des voix dans le rêve. Boniface disait :

— C'est bien, votre machine. J'ai trouvé ça très bien et je vous jouerai dès que je pourrai. En novembre, hein, la bonne saison. On s'arrangera pour que la machine fasse une honorable carrière et rapporte de l'argent. Je vous donnerai une distribution superbe et des décors nouveaux. On engagera qui vous voudrez. Hein! Vous en faites une figure. Vous me remerciez. Mais, nom de Dieu, c'est moi qui vous remercie de m'avoir donné une bonne pièce. Allons, au revoir. Vous avez autre chose? Apportez-moi ça tout de suite... j

Jacques sortit. Sa joie para le monde d'une splendeur nouvelle. La lumière lui parut plus pure et le ciel plus radieux. Il avait la sensation qu'un événement extraordinaire était tombé dans sa vie.

Il s'arrêta un moment sur le bord de la chaussée pour laisser passer le flot des voitures. Vers quel but se hâtaient tous ces gens? Ils ne savaient rien de ce qui se passait en lui? Pourquoi ne l'arrêtaient-ils pas pour lui parler? Ils étaient la foule, la foule anonyme qui demain viendrait l'applaudir, lui jeter à pleines mains les couronnes et les succès. Un moment 11 contempla tous ces passants obscurs comme les instruments de sa gloire.

Il quittait la terre méprisable. Il entrait dans un monde de clartés et d'harmonie. Ne lui appartenait-il pas, ce magnifique jardin avec son peuple de blanches statues, ses reines souriantes, ses poètes pensifs qui se penchaient vers lui avec une secrète fraternité?

Il se rappela des soirs où il avait erré dans ces allées, se sentant affreusement seul, le cœur gonflé de regrets et de désespoirs.

Il revint à lui quand il retrouva Charlotte. Les mains tremblantes, la voix changée, il lui annonça la bonne nouvelle. Elle eut le tact de ne pas rappeler ses démarches qui avaient facilité la lecture du manuscrit. Ils s'étreignirent et, dans l'ombre de l'allée, toute murmurante de cris d'oiseaux, ils échangèrent leur plus grand baiser d'amour.

Ils redescendirent le boulevard Saint-Mirhel. 11 s'ouvrait comme une avenue triomphale. L'iin-

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mense Paris, qu'ils avaient vaincu, poussait autour d'eux une rumeur joyeuse.

— Regarde, dit Jacques.

Une vision grotesque les secoua. Chargé de boîtes, de cartons, de paquets, innombrables achats dont l'avaient chargé ses électeurs, le député Grapillard courait derrière le tramway du Square Monge et tentait vainement de se hisser sur la plate-forme.

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