‹ Les grès wallons, grès-cérame orné de l'ancienne Belgique, ou des Pays-Bas, improprement nommés grès flamands; études formant une monographie au point de vue historique et descriptifChapitre 23 sur 81 · LES MARQUES ET CHIFFRES IMPRIMÉS DANS LES GRÈS BRUNS · texte numérisé non relu

LES MARQUES ET CHIFFRES IMPRIMÉS DANS LES GRÈS BRUNS

On imprimait sur les grès ornés bruns de la bonne époque des marques d'ouvriers ou d'artistes, de fabricants ou de négociants, des chiffres, .des devises, des blasons propres aux familles pour qui les objets étaient fabriqués. L'introduction des émaux tua l'usage de ces médaillons et de ces blasons sur nos grès.

Ces armoiries et ces chiffres, ces initiales et ces devises du grès-cérame ancien, qui était la poterie de luxe, sont les initiales, les chiffres, les noms du propriétaire, peints aujourd'hui encore sur la porcelaine commandée. On faisait souvent marquer ainsi les pièces que l'on offrait à quelqu'un à propos

d'ane fête, d'un anniversaire, d'un mariage surtout. Cette dernière tradition a résisté au temps ; au commencement de ce siècle encore, mais plus encore au siècle dernier, Tusage touchant et sage de donner au marié, et surtout à la jeune épouse, des objets d'art était général dans notre arrondissement. On mar-quait au chiiFre de la mariée tout ce qui était de luxe. Or on recherchait alors les objets d'art plus généralement peut-être qu'aujourd'hui. On aimait à trouver la beauté artistique dans la dreuôj dans Tarmoire, dans la garde-robes, dans le bahut, dans le grand coffre, et même sur la vaisselle en poterie, ou en verrerie. Nous avons plusieurs fois vu chez nos anciennes familles bourgeoises, de superbes meubles en chêne , artistiquement sculptés, portant au fronton le chiffre de Taïeule, de la vieille maîtresse de maison qui nous faisait les honneurs, et celle-ci nous montrait elle-même, dans l'armoire, de belles tasses en faïence ancienne, des verres en cristal taillé à la manière primitive et portant aussi un écusson au même chiffre. U s'agissait évidemment en tout cela de la corbeille de la nouvelle mariée. Doux souvenirs de famille qu'on aime à rencontrer.

Il est absolument nécessaire de distinguer ces marques et ces chiffres, ces écussons des .propriétaires pour qui ont été fabriqués les objets, d'avec les marques des artistes ou artisans^ des négociants ou des fabricants eux-mêmes. Les caractères qui distinguent ces deux espèces de marques et en établissent ridentité sont différents.

Le chiffre et le nom du propriétaire sont toujours placés en pleine vue, à l'endroit le plus apparent de l'objet, ils sont un véritable ornement posé avec un peu d'ostentation à la place d'honneur. On en forme des médaillons ornés et bien visibles. Sur ces beaux objets, ces pièces de commande au chiffre du propriétaire, les marques d'artistes, d'auteurs ou d'artisans, au contraire, se font modestes et sont relégués dans un coin ; ils sont simples et non entourés d'ornements tapageurs, ne

formant pas de médaillons brillants. Ce ne sont pas ordinairement des ornements, ce sont des initiales, nne seule lettre, un simple signe.

Au moyen âge, pour la poterie comme pour beaucoup d'objets d'art, la marque de Fauteur n'est pas la règle, surtout quand il s'agit d'objets de peu d'importance et non de tableaux ou d'œuvres de yaleur ; et encore combien de chefs-d'œuvre d'orfèvrerie non signés 1 Quelle différence avec notre siècle où l'on signe tout, même ce qu'on n'a pas fait.

Au point de vue de l'attribution du chiffre, des marques d'artistes ou d'artisans à Tun ou l'autre centre de fabrication on doit garder une extrême prudence.

Nous avons ailleurs cité de nombreuses erreurs dans lesquelles sont tombés sur ce point les hommes les plus compétents.

Les fabricants usaient de la même discrétion quand il s'agissait de pièces soignées, commandées au nom du propriétaire. Pour échapper à tout reproche, tout en plaçant leurs chiffres à la partie la plus apparente et la plus visible du vase, ils prenaient souvent un moyen détourné et ils les glissaient en quelque sorte au milieu d'ornements divers, sur le bord d'un écusson ou ailleurs, à la manière des artistes et des artisans.

On pourrait en trouver de même en grand nombre dans les produits des fabriques étrangères, Raeren, etc. Hous nous en tenons ici à ce qui regarde Bouffioulx.

Quantité d'écussons, de médaillons, de scènes etc., portent ces initiales modestes qu'il faut se garder d'attribuer aux propriétaires des armoiries ou du vase. C'est ainsi qu'à BoufiBoulx nous reacontrons entre autres : I.E., M.L.D., M.B., I.G., M.M.,etc., etc.

Mais cet usage de discrétion modeste qu'on affectait pour les marques en présence du chiffre ou des armoiries du propriétaire, était abandonné d'ordinaire, au moins par le fabricant et le marchand, quand il s'agissait de l'article usuel, des objets

d'usage courant, &briqué3 pour la clientèle ordinaire et fournis à tout le monde. Ces industriels avaient, en effet, un intérêt capital à faire connaître leur adresse au public, avec lequel leurs relations commerciales étaient directes, intérêt qui n'existait pas pour l'artiste et l'artisan. Alors la marque prenait de l'importance et devenait un ornement véritable, portant Tadresse du producteur.

Les fabricants et certains mai:chands avaient des marques ornées formant écusson ou médaillon. Tels sont : Jean Godart, Jacques Visnon, Jean Allers, Jean Bertrand, Mennicken, Jean Biflet, Beauduin-Mennicken, Quellin Pardique, Robert Thievin, Englebert Eran, etc., etc.

Mais pour éviter la monotonie et le manque de variété d'ornementation, ces écussons ne restaient pas toujours les mêmes. Â l'imitation des postainiers et d'autres maîtres, dont les poinçons officiels devaient obligatoirement différer chaque année, on modifiait souvent et l'on variait la forme de ces marques. Le dessin en était donc fort peu stable et l'on en changeait facilement sans y tenir beaucoup. Nous voyons Jean Allers mettre son nom dans un cartouche, emprunté à Théodore de Bry (A^ 313'), ; Jean Bertrand prendre à un certain moment pour cadre de sa marque, un écusson banal employé dans diverses fabriques (A^ 4450 ; J^^i^ Biflet adopter aussi, pour y mettre son chiffre, un médaillon qui se rencontre partout, une fleur de lis que nous retrouvons à diverses époques sans initiales(A^33). Enfin nous avons cité, de Jacques Visnon, deux marques ornées ou médaillons, A^ 25< et A^112S tout différents l'un de l'autre, bien que portant des millésimes fort rapprochés : 1592 et 1595.

Quant aux écussons armoriés, ou au chiffre des propriétaires pour l'usage desquels avait été fabriquée la vaisselle, nous devons encore nous y arrêter un instant.

On a trouvé, dans les rebuts do Baeren et dans ceux de

Boaffioolx et Ghâtelet, la preuve absolue que Ton avait conctirremment fabriqué dans ces deux centres de fabrication, de la vaisselle au chiffre d^une même famille ; souvent pour des membres différents et parfois aussi pour une même personne.

Cette difficulté qui frappe au premier abord, n'est qu'apparente et s'explique naturellement. On n'en peut tirer qu'une seule conséquence, c'est qu'à cette époque comme de nos jours, on quittait un fournisseur quand on y trouvait avantage, on changeait de potier comme de tailleur. Ça prouve enfin, comme le faisait remarquer plaisamment l'un de nos collègues,, que l'on ne se faisait pas toujours chausser par le même cordonnier et que l'on cherchait le bon faiseur. Or en fait de grès ornés, les bons faiseurs de l'époque, les fournisseurs à la mode étaient pour nos pays et les contrées voisines : Bouffioulx, Ghâtelet, Raeren, etc. Au moins le savons-nous personnellement quant aux deux premières localités, dont la réputation s'étendait au loin.

Disons encore que les circonstances dans lesquelles se trouvaient les fabriques ou leur clientèle et les personnes qui commandaient la vaisselle, les localités qu'elles habitaient momentanément ou d'une manière stable, leur position etc. ont pu se modifier et amener aussi un changement dans leurs relations, leurs connaissances, leurs idées, leurs dispositions envers leurs fournisseurs.

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