LA LOI SOCIALE DES GRÈVES
L'expression est de M. Boissard, qui a écrit sur le développement historique du mouvement gréviste quelques pages (1) dont les conclusions nous semblent quelque peu hardies. D'après cet éminent économiste, il y aurait trois stades dans le processus de cette évolution ; celle de la grève révolutionnaire violente et brutale, correspondant aux législations prohibitives, celle des conflits à haute fréquence correspondant à la période de jeunesse des groupements professionnels sous un régime de liberté, celle des négociations et des traités qui correspond à leur maturité. Cette explication purement théorique du processus du mouvement gréviste est en contradiction avec plusieurs théories qui cherchent une explication de ce mouvement dans les influences du milieu économique. Il faut reconnaître, au surplus, que seule de tous les pays industriels du monde, l'Angleterre a suivi, et fort irrégulièrement, l'évolution économique décrite par M. Boissard.
En Angleterre, en effet, le nombre des grèves qui était de 615 en 1893, est descendu à 355 en 1904, 337 en 1905,
399 en 1908 et 436 en 1909. Encore ne faut-il pas oublier
(4) Contral de travail el salarial, p. 111 et suiv,
16 PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE J1l
qu’en 1906 le nombre des grèves était de 486, avec 217.773 chômeurs, que le nombre de grèves en 1907 atteignit 6or, entraîna le chômage de 147.500 ouviers, la perte de plus de deux millions de journées de travail et de dix millions environ de salaires ; que, même en 1908, 294.507 ouvriers ont chômé du fait des grèves et perdu 10.632.688 journées de travail ; qu'en 1909, c’est encore 300.819 grévistes qu’on à compté, et qu'en 1910, 531 grèves ont occasionné pour 515.165 chômeurs une perte de 9.545.537 journées de travail. Le nombre total des chômeurs en 1910 estainsi le plus élevé qu'on ait enregistré depuis 1893 (1).
Au Danemark, se dessine un mouvement identique, et en même temps le nombre des grèves qui avait été en moyenne de 90 de 1887 à 1904 a fléchi de 43 en 1905 à 4x en 1906, à 4o en 1007, à 43 en 1908, à 37 en 1909.
Quant à la Belgique, elle est stationnaire. En 1896, ii y eut 133 grèves ; en 1897, 130 ; en 1898, 91 ; En 1899, 104 ; en 1900, 146 ; en 1903, 71 ; en 1909, 85 ; en 1905, 130.
Mais en dehors de ces trois pays, tous les autres pays d'Europe ont vu grandir le mouvement gréviste. C’est ainsi que l'Allemagne, qui de 1899 à 1908 a compté 1.979.450 grévistes et 455.644 lock-out soit 2.035.094 vic-
(1) Sur les conditions particulières des statistiques anglaises, V. Fagnot, Rapp., p. 87. — Il convient d'autre part de remarquer — comme symptôme d'esprit révolutionnaire — qu'en 1910 les grèves relatives aux questions de personnes ont intéressé 29,8 0/0 des ouvriers, tandis que celles relatives aux questions de salaires n’en ont intéressé que 19,80 0/0, et celles relatives à la durée du travail que
29,90 0/0. C'est la première fois qu'en Angleterre cette cause groupe le plus grand nombre de grévistes (Bull. Off. trav., nov. 1911).