CHAPITRE II
Nous avons eu en France, de 1899 à 1910, 9.779 grèves affectant 2.188.479 ouvriers. Mais tandis qu’en 1904 le nombre des grèves était de 1.024, qu'il était en 1906 de 1.309,et en 1907 de 1.275.,il est descendu en 1909 à 1.025. Et tandis que par exemple les grèves de 1906 intéressaient 438.466 grévistes, celles de 1909 n’en affectaient que 167.492 (1).
Pour donner une idée exacte de ces chiffres, il n’est pas sans intérêt de rappeler ici les calculs très précis qui ont été faits pour la période 1897-1906 (2).
De 1897 à 1906, en dix ans, on a compté en France 1.884.978 grévistes, soit en moyenne 188.498 par an. Or, d’après le recensement de 1901, le nombre total des ouvriers et employés,en dehors de ceux des services publics non industriels, est de 9.451.979. La proportion des ouyriers en grève serait donc annuellement de 2 0/0. Cette proportion ne donne pas encore une idée exacte de l'im-
portance relative du mouvement gréviste par rapport à
(4) Sur les statistiques de 1907, 1908, 1909, voir d'intéressants développements dans Nesbaumer, op. cil., p. 127 et suiv. (2) Picquenard, Le droit de grève, p. 161 et suiv.
l’ensemble de l’activité ouvrière. Parmi les grévistes, il en est, en effet, qui n'ont chômé qu'un jour, et d'autres qui ont chômé des mois. IL vaut donc mieux considérer le nombre des journées perdues par suite des grèves plutôt que le nombre des grévistes. Or,de 1897 à 1906, les grèves ont entraîné, tant pour les grévistes eux-mêmes que pour les ouvriers contraints au chômage par la grève, une perte de 34.402,798 journées, soit par an 3.440.280. Le chiffre paraît énorme. Mais caleulons le nombre total annuel des journées de travail pour l’ensemble des ouvriers et empioyés de l’industrie privée. À 300 jours par an on obtient un total de 2 milliards 836 millions.Par rapportà ce chiffre formidable, les journées perdues par suite de grèves ne représente que 0,12 0/0, ou 1,2 0/00. C’est une proportion infime quand on la rapproche de celle des journées perdues par les chômeurs involontaires, qui est de 33 0/00 d’après le recensement der9o1 (r).et de 810/00 d’après les statistiques mensuelles de l'Office du travail de 1900 à 1907 (2) (3).
Les pertes en salaires subies par les grèves sont très variables. C'est ainsi qu'en 1906 les 438.466 ouvriers qui ont participé aux 1.309 grèves de cette année-là, ont perdu
environ g millions 1/2 de journées de chômage, soit
(1) Bulletin de l'Office du travail, juillet 1906, p. 700. La proportion est de 29,4 0/00 pour l’ensemble des employés et ouvriers de toutes professions ; elle est de 33 0/00 si l'on ne tient pas compte des ouvriers et employés des services publics non industriels,
(2) /bid., février 1908, p. 128.
(3) Picquenard, Le droit de grève, p. 163.
43 millions de salaires environ, tandis que les 1 073 grèves de 1908 ont entraîné seulement, pour 99.042 grévistes, une perte de 8 millions de salaires. Mais pour l’ensemble des années 1897-1906, on arrive à une moyenne annuelle des jours chômés par suite de grèves de 8.440.280 francs (dont 2.977.870 chômés par les grévistes et 462.410 par les non grévistes), soit un nombre annuel moyen de 188./497 grévistes, une perte de 15,8 journées par gréviste, et une perte de salaire d'environ 5,27 0/0 par gréviste. Mais de 1896 à 1907, 62 0/0 des grèves se sont terminées par une réussite totale ou partielle, — étant entendu que ce mot partiel ne doit pas faire illusion et qu'il semble bien marquer plus souvent des échecs que des succès ouvriers. Malheureusement les résultats obtenus ne peuvent pas tous se traduire en argent. C'est le cas, par exemple, pour les grèves ayant pour cause des contestations relatives à la durée du travail, aux règlements d'atelier, à des renvois d'ouvriers ou de contremaîtres. On ne peut donc retenir, pour calculer les gains que retirent les ouvriers des grèves, que celles de ces grèves qui ont pour objet une question de salaire : demande d'augmentation de salaire ou résistance à une réduction de salaire. Il n’est même pas possible de retenir toutes ces grèves. Dans quelques-unes la demande n’a porté que sur le prix des heures supplémentaires du: travail de nuit ou sur la majorité des primes à la production ; dans d’autres grèves, le différend ne portait que sur le prix de façon d’un seul article fabri-
qué d’une façon intermittente et simultanément avec
12 PREMIÈRE PARTIE, — CHAPITRE Il
d’autres ; dans d’autres, l'augmentation du prix de l'heure ou de la pièce a été obtenue en même temps qu'une diminution du temps de travail. Enfin, pour d’autres, les renseignements fournis ne permettent pas de déterminer le nombre des grévistes pour chaque spécialité, ni le salaire réel des grévistes qui sont, par exemple, rémunérés en partie par des pourboires, etc., ele. (1).
Le calcul des gains est à peu près impossible. Comment, en effet, calculer le gain obtenu par les grévistes à la suite des augmentations de salaires qu'ils ont conquises ou des réductions de salaires auxquelles ils ont échappé ? Remarquons tout d’abord que lies résultats consignés dans la stalistique sont les résultats constatés au lendemain de la grève, etilest impossible qu'il en soit autrement. Or on ne peut savoir combien de temps ces résultats ont persisté. Il peut se faire, et il est arrivé, que les augmentalions consenties à la suite de la grève aient été relirées peu après par le patron ; par contre il arrive assez fréquemment que le patron a finalement accordé, quelques mois après la reprise du travail, l'augmentation qu'il n'avait pas voulu consentir immédiatement, aa moment de la grève. D'autre part, si les augmentations pour le salaire au temps se conservent souvent plus d’une année, les changements de tarifs dans le travail aux pièces, surtout dans l’industrie textile, lorsqu'ils s'appliquent à un artiele de fabrica-
tion temporaire, n’ont d'effet que pendant quelques mois.
(1) Picquenard, op. cit., p. 168.
IL'est impossible de tenir compte de tous ces éléments au moment où les renseignements sont recueillis. ILest donc nécessaire d'adopter une base moyenne : on a adopté en France, pour calculer les gains réalisés par les grévistes, une période de 300 jours de travail payés aux conditions obtenues à la fin de la grève: c'est également la base adoptée par plusieurs bureaux de statistique étrangers.
En prenant cette base de 300 jours, on constate que le bénéfice brut pour les 3.135 grèves pour lesquelles le calcul a été fait de 1897 à 1906, s'élève à 62.231.977 francs, ce qui ferait ressortir un bénéfice net de 11.865.525 francs, soit 18 fr. 72 par gréviste. Le montant des salaires perdus s'élevant pour ces grèves à 50.366.452 francs, soit 79 fr. 47 par gréviste.
Pour les années 1898-1906, les augmentations obtenues et les réductions non maintenues représentent un gain moyen net par gréviste et par jour de o fr. 327. Chaque gréviste ayant perdu en moyenne 79 fr. 47, ils'ensuit qu'il faut, en moyenne, 243 jours de travail payés aux nouvelles conditions pour compenser les sacrifices pécuniaires entraînés par la grève. C’est beaucoup. Nombreux sont les ouvriers qui ne restent pas aussi longtemps chez le même patron. Evidemment ils sont remplacés par d’autres, qui seront vraisemblablement payé au nouveau tarif. Dans l'ensemble de la masse ouvrière il y aura compensation. Mais il n'en est pas moins vrai qu’il y a des cas individuels très douloureux qui n'apparaissent pas dans ces moyennes,
des ouvriers non repris ou congédiés quelque temps après
14 PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE Il
la grève, victimes des exécutions d'ensemble et qui mettront beaucoup plus longtemps à récupérer leurs salaires perdus.
Si, d'autre part, nous nous attachons aux résultats immédiats des grèves, et si nous comparons ces résultats en France, en Allemagne et en Angleterre, les chiffres résultant de cette comparaison sont instructifs. Il y a eu en France, de 1899 à 1909, 8.754 grèves. Pencette même période, il y en a eu 18.739 en Allemagne et b.037 en Angleterre. Or, sur 100 grèves, les statistiques enregistrent : | En France : 22,10 0/0 de succès :
38,28 0/0 de succès partiels ; 39,97 0/0 de défaites :
En Allemagne : 19,76 0/0 seulement de succès ; 37,48 0/0 de succès partiels ; 42,70 0/0 de défaites ;
En Angleterre : 27,22 0/o de succès ; 42,78 0/0 de succès partiels ;
et seulement 30 0/0 de défaites.
Ne ressort-il pas de ce tableau, avec la clarté de l’évi-
dence, que « plus le nombre des grèves est grand, plus
celui des victoires ouvrières est proportionnellement petit » (1)?
(1) Millerand, Rapporl au nom de la commission du travail, 13 novembre 1911 (Ch. dép., n° 1325),