‹ Les grèvesChapitre 43 sur 46 · kilos de viande à · texte numérisé non relu

kilos de viande à

277 — lard 1.20 319.20

G. 924 — pain 0.2G 1.880.24

— sel et poivre.... 89.98

Total 14.9S7.G1

Chaque repas revient ainsi à 0 fr. 1035.

La dépense par jour et par personne à 21 centimes.

Les pommes de terre ne sont pas portées en compte parce qu'elles sont données par les paysans.

Les grévistes s'étaient divisés en 33 sections d'environ 360 personnes. Les chefs de section dressent les listes des familles à secourir, fixent les quantités de vivres nécessaires, faisant ainsi un véritable rôle de fourriers. Chacun était libre d'emporter sa ration, mais nombreux étaient les grévistes qui s'attablaient au restaurant social. Chaque repas se terminait par des chansons

(chacun chantant la sienne) et par des danses. Ainsi, pensaient les grévistes, on pourrait attendre que la Compagnie capitulât.

L'organisation de la police n'était pas moins remarquable que celle de la cuisine.

Les charretiers qui transportaient du charbon devaient se munir auprès du maire ou des adjoints de sauf-conduit sur papier municipal :

« M. X... fait venir des charbons des mines des environs et les vend au commerce. Ces charbons ne sortent pas des puits de Blanzy. » Tel en était le libellé.

M. Gabion, rédacteur du Temps, voulut se rendre compte du fonctionnement des patrouilles pendant la nuit. Il en rencontra six, composées de deux à six hommes. Et partout les mêmes questions : « Où vastu? Quel est ton nom? Dis ton nom, ou on va te frotter les côtes, » En revanche, pas une seule patrouille de gendarmerie. Certaines patrouilles surveillent les hameaux, où logent les mineurs. « Nous surç^eillons le hameau, et personne ne peut sortir de sa /naison la jiuit, sans que nous le {^oyions. »

Cependant la Compagnie ne paraissait pas disposée à céder. L'augmentation de 25 centimes par jour pour tous les ouvriers à la journée équivalait à une augmentation de 5 ^ et à un excédent de frais de 750.000 francs. Or, déjà au début de l'année, la Compagnie avait concédé une première augmentation de 5 ^ sur les salaires, valable pour neuf mois. Et cette concession avait été célébrée alors par les journaux socialistes comme une grande victoire du syndicat. Accorder de nouveau 5 ^, c'était accorder en somme les 10 % primitivement refusés, c'était aussi la rupture de la convention de janvier 1900.

Les grévistes répondaient, sur la question de la majoration des salaires, quil était injuste de confondre une majoration de 25 centimes par jour avec une augmentation de 5 ^, qui ne favorisait que les gros salaires. Il y avait, faisait remarquer le maire de Montceau, M. Bouveri', «. des jeunes gens qui ne gagnent à la Compagnie que 80 centimes, 1 franc ou 2 francs. La prime de 5 ^ accordée en janvier n'augmente leur salaire que de 4 centimes, 5 centimes ou 10 centimes. Qu'on leur accorde 25 centimes, et ils renonceront à la prime de 5 ^. Quant aux véritables mineurs, aux ouvriers du fond, ils ne réclament rien et ils ne se sont mis en grève que par pure solidarité ».

Les réunions publiques, qui ne pouvaient se tenir dans aucune salle assez vaste, avaient lieu sur la place de la mairie, qui se trouve en bordure du canal et d'où Ton aperçoit, sur l'autre rive, les bâtiments de la mine et ses grandes cheminées. Du haut du balcon de la mairie, qui sert de tribune, l'orateur peut tendre le poing vers « ces instruments de misère et d'esclavage qu'il faut briser... cette forteresse capitaliste qu'il faut anéantir ». M. Maxence Roldes - est l'orateur habituel de ces meetings. Lorsqu'il paraît, nous dit le reporter du Temps, « redressant sa haute taille, alors qu'un rayon de soleil se joue dans sa barbe d'or fauve et éclaire ses traits réguliers, il est vraiment beau. Il

1. M. Bouveri était ouvrier mineur lui-même et gagnait 5 fr. 20 par jour. Il devait se lever à trois heures du matin pour aller prendre son travail et ne remontait au jour (ju'à trois heures de l'aprés-midi. II recevait comme maire une indemnité annuelle de 2.400 francs, presque entièrement absorbée par les dépenses imposées par ses fonctions municipales.

2. M. Maxence Roldes est originaire de Brantôme (DordogneMl était boulanger. Il s'établit ainsi à Paris, puis se lança dans le mouvement socialiste, s'instruisit et entra à la Petite République.

domine d'un étage cette foule qui semble lui constituer un piédestal et parle d'une voix sonore, nette, éloquente... Alors des murmures flatteurs s'élèvent des groupes de femmes et montent jusqu'à lui ».

Pendant ce temps une véritable émeute se déchaînait à Chalon, préparée et organisée par trois cents anarchistes que Sébastien Faure avait catéchisés dans cette petite ville.

Les ouvriers de l'usine de ferblanterie Juillet s'étant mis en grève au nombre de soixante-dix, le patron les remplaça presque immédiatement. Aussitôt ces ouvriers parcourent la ville, visitent toutes les usines, entraînent leurs camarades dans un but de protestation contre les « renégats ». C'est ainsi qu'ils débauchent les trois cents ouvriers du Petit Creusot, ceux de l'usine Galland dont ils ont défoncé les portes, ceux de l'usine Prinette. Chargés par la troupe, ils se donnent rendez-vous pour le lendemain 16 février, devant l'usine Juillet. Ce jour-là, les grévistes enfoncent les portes de la verrerie Aupècle, en débauchent les ouvriers, ainsi que les ouvriers de la société coopérative « les Fondeurs-Réunis », les ouvriers de la raflinerie de pétrole, ceux des usines Adelot, et Heithlin et Brill, puis le cortège, ainsi grossi, arrive au contact des troupes qui sont au nombre de 4.000 ou 5.000 hommes, sous l'autorité du sous-préfet, M. Trépont. Une femme en avant agite le drapeau rouge. Le sous-préfet s'avance et donne aux grévistes l'ordre de se disperser. Ils s'y refusent et crient : « Vive les soldats! A bas les officiers ! » Puis, découvrant leurs poitrines : « Assassins, tirez donc! » Les trois sommations légales sont faites, les roulements de tambours

retentissent. Les o-révistes ne reculent pas. Alors les agents et les gendarmes font un mouvement tournant et coupent les premiers rangs des manifestants quils font prisonniers. Cinquante d'entre eux sont enchaînés et conduits à la prison.

La grève de Chalon était terminée. Elle avait été violente, mais de courte durée, et les Montcelliens qui s'étaient bercés de l'espoir d'une grève générale départementale, qui devait leur faire obtenir la victoire, se voyaient cruellement déçus. Ils vont essayer, suprême argument, d'en appeler à la fédération de leur métier.

Le syndicat jaune, dont le titre réel était « Syndicat des corporations ouvrières », aurait voulu reprendre le travail. Il comprenait 526 noms, mais sur ce nombre, fort peu d'ouvriers du fond.

Ne pouvant travailler, ils ne participaient pas néanmoins à la distribution des subsides réservés aux « rouges ». Ils firent alors un appel « aux travailleurs français » au nom de la solidarité qui doit unir tous les travailleurs français de toutes les classes et de tous les partis. Comme on le voit, ils étaient éclectiques.

«> Nous sommes en grève malgré nous, disaient-ils, parce qu'il a plu à quelques révolutionnaires de venir organiser le chambardement chez nous.

« Si les chantiers étaient ouverts, nous n'hésiterions pas à passer malgré les menaces et les coups et à opposer la force à la force, malgré l'infériorité de notre nombre.

« Nous aimerions mieux risquer d'être tués en allant au travail ■que de voir soutïrir de la faim nos femmes et nos enfants.

« Mais les chantiers restent fermés, et les grévistes se moquent >de notre misère, parce que nous n'avons plus de pain, alors -qu'eux-mêmes, soutenus par les syndicats révolutionnaires, font la fête et dansent la Carmagnole autour de leur soupe populaire.

« Pour donner à nos jeunes svndicats la force de lutter contre

202 LES GUÈVES.

ceux qui font le jeu de l'Angleterre et de l'Allemagne, il faut que les bons citoyens viennent à notre secours, comme d'autres viennent au secours des syndicats révolutionnaires.

« Il faut qu'ils nous aident à défendre la liberté du travail, à organiser notre secrétariat du peuple et les autres œuvres ouvrières de paix sociale, dont nous voulons opposer la fécondité à la stérilité des syndicats de haine et de guerre sociale.

« C'est pour la liberté que nous luttons!

« C'est pour les travailleurs français que nous souffrons!

« C'est pour la France que nous vaincrons !

« A nous les Français î "

La Liberté, la Croix, la République, le Nouvelliste de Lyon, organisèrent des souscriptions pour répondre à cet appel. En quelques jours, 100.000 francs furent envoyés diVi^i jaunes.

La grève semblait sans issue, et il fallait, pour ceux qui s'en étaient improvisés les chefs, en sortir d'une façon honorable. Car si nul avantage ne devait être le résultat de cette grève inconsidérée, adieu la confiance que les Montcelliens manifestaient pour les théories révolutionnaires. Bien vite ils auraient repris leurs idées d'antan et rallié le syndicat jaune qui représentait assez bien les idées paternalistes de l'ancienne administration.

Les secours même commençaient à diminuer. M. Guesde se faisait fort, avec les 40.000 adhérents qu'il dit appartenir à son parti, de fournir les 2.000 francs par jour nécessaires pour faire la soupe — " 2.000 francs, disait-il, c'est-à-dire 40.000 travailleurs y allant chaque matin de leur sou » ; — les 40.000 adhérents restaient sourds à la voix ordinairement si écoutée.

Il ne restait plus qu'un espoir : la déclaration de grève générale. Le 24 février, le Comité fédéral des mineurs vote, à Saint-Etienne, la grève générale; mais cette décision est noyée dans un chaos de formules diplomatiques, et il n'est pas aisé de comprendre si la

grève générale a été votée en principe seulement, ou bien si elle est décidée réellement dans un délai rapproché.

Une commission était en effet déléguée pour obtenir du gouvernement qu'il obligeât les compagnies de Montceau-les-Mines et de Saint-Éloy à donner satisfaction à leurs ouvriers, faute de quoi les troupes devaient être retirées et les mines faire retour à lÉtat.

Cette même commission devait également obtenir du gouvernement le vote immédiat de lois donnant à la corporation des mineurs :

lo La retraite de 2 francs par jour après 25 ans do servie^ sans condition d'âge et proportionnelle, en cas d'invalidité du travail ;

2° La fixation à huit heures de la journée de travail, descente et montée comprises;

3° L'établissement du minimum de salaire fixé par les fédérations syndicales régionales.

Une réponse ferme devait être donnée sur ces trois questions pour le prochain Congrès national de mineurs qui était décidé pour la première quinzaine de mai.

La grève générale était donc ajournée d'ores et déjà à la seconde quinzaine de mai, et ce fut une première désillusion pour les mineurs de Montceau. Personne, le premier jour, n'osa leur rendre compte des résolutions votées à Saint-Etienne. M. Maxence Roldes lui-même fut atteint dune grippe soudaine. Il n'osait expliquer que les résolutions accessoires démentaient la résolution par laquelle la grève générale était votée, et excluaient l'idée de grève générale immédiate. Sa déception était aussi cruelle que celle des grévistes, et probablement hésita-t-il entre l'acceptation de ces résolutions et la lutte farouche contre le Comité fédéral

des mineurs qui avait encore la naïveté d'espérer dans le gouvernement. Il se décida à plaider la cause du Comité fédéral.

« Que signifie, dit-il le lendemain aux grévistes, cette intrusion dans vos affaires du comité qui représente Tarmée des mineurs tout entière? Elle signifie que l'ensemble du prolétariat minier a dit : « Leur ft cause est la nôtre, c'est nous qui prenons la direction « du conflit! « Les camarades du Conseil fédéral ont estimé qu'on ne pouvait pas organiser en quelques jours la grande bataille qui a nom la grève générale. Voilà pourquoi ils ont voté la grève générale seulement en principe. Ils ont dit : « Donnez-nous le temps de « nous organiser, de saisir le prolétariat tout entier de « nos projets. Laissez-nous faire, non pas une démarre che, mais une sommation aux pouvoirs publics. »

Cependant ce retard épuisait les grévistes de Montceau, qu'on continuait à alimenter tant bien que mal avec du bouillon maigre et des pommes de terre. Les enfants commençaient à n'avoir plus de sabots et plus d'habits, le père n'avait plus de tabac. Mais il ne pouvait être question de tenter un pas vers la conciliation. Compagnie et chambre syndicale estimaient que l'autorité morale de celle qui d'entre elles ferait le premier pas serait compromise. Et de plus les grévistes se voyaient entraînés par des événements étrangers à leur vie propre.

Une autre déception suivit la première. Le groupe socialiste avait annoncé une interpellation à la Chambre. Cette interpellation n'eut aucun succès. La lassitude se manifestait. 3.000 rouges seulement prenaient maintenant part aux réunions et aux processions — chiffre très réduit des premières manifestations. — Le syndicat jaune prétendait avoir reçu, dans la seule

journée du 6 mars. 75 adhésions de i^ouges qui avaient laissé comme gages de soumission leurs livrets et leurs insignes. Le 16 mars, il faisait signer à son siège social — le fort Chabrol — tous ceux qui désiraient reprendre le travail et il obtenait 700 signatures dont 150 de mineurs du fond.

Quelques-uns de ces malheureux, en venant prendre part au vote, étaient frappés et couverts de crachats par les j^ouges.

Enfm une dernière désillusion — la dernière — attendait les grévistes.

Le Congrès de Lens. réuni le 12 avril, votait le principe — toujours ce fameux principe si souvent voté — de la grève générale, si y dans un délai de dix jours, le gouvernement n'avait pas obtenu de la compagnie qu'elle renonçât aux 450 renvois qu'elle avait annoncés comme nécessaires: mais il ajoutait, sur la proposition de M. Basly, un amendement à cette résolution, portant que la grève générale, votée en principe, ne pourrait être déclarée que si, dans un délai de quinze jourSy la majorité des mineurs consultés par voix de référendum y était favorable. La complication de cette formule indiquait déjà que la grève générale ne serait pas encore déclarée cette fois-ci. C'était en tout cas un nouvel ajournement dont devaient profiter les jaunes pour renforcer leurs troupes, car les jaunes avaient repris le travail, depuis le 25 mars, en petit nombre il est vrai, mais leur exemple pouvait être facilement suivi par tous ceux que ces déceptions successives finissaient par lasser.

La grève générale devait complètement échouer. Votée par 36.012 mineurs contre 18>.401 opposants sur

162.000 mineurs français et 61.724 syndiqués, elle n'éclata pas. On craignit dengager ce mouvement où 107.000 hommes s'étaient abstenus. Les mineurs du Pas-de-Calais particulièrement, sous la direction de MM. Basly et Lamendin, répugnaient à la grève générale et ne se gênaient pas pour la combattre. Ils reprochaient également au syndicat rouge de Montceau d"avoir jeté dans la balance leurs 6.000 suffrages, alors qu'ils n'avaient pas le droit de prendre part dans cette délicate affaire où ils se trouvaient juges et parties.

Sous le prétexte que tous les centres houillers n'avaient pas pris part au vote, on ajourna encore à huit jours la terrible échéance de la grève générale pour permettre, disait-on, aux retardataires de voter. C'était une nouvelle reculade. « Ajourner encore l'effet du référendum, disait M. Létang, député blanquiste de IWllier, cela constitue un procédé inqualifiable, et j'en rends responsable le gouvernement qui a malheureusement des amis parmi nos camarades du bureau fédéral. Si le référendum avait été favorable à la grève, les ministériels l'auraient considéré comme acquis; comme il est défavorable à la grève, on veut en sophistiquer l'expression et Ton spécule sur la misère des pauvres mineurs de Montceau. Dans huit jours, on espère bien qu'ils seront vaincus par la misère. »

Cet atermoiement nouveau causa une véritable fureur parmi les grévistes qui avaient déjà escompté le succès de la « révolution libératrice ». Déjà ils avaient déclaré qu'ils repoussaient toutes les offres et tous les points sur lesquels la Compagnie avait répondu, se disant plus résolus que jamais à continuer la lutte, et protestant contre l'insolence patronale de la Compa-

gnie. Et ils allaient arborer des drapeaux aux fenêtres pour fêter la résistance à outrance et leur centième jour de grève.

Les ressources étaient épuisées. Il ne restait même plus d'argent pour faire bouillir les marmites populaires; le 6 mai, la grève de Montceau était terminée et la grève générale, devenant sans objet, était complètement abandonnée.

La grève ne rapportait aux ouvriers qu'une augmentation valable jusqueii octobre seulement — de o ou 10 centimes pour les ouvriers gagnant moins de 3 francs par jour et une augmentation de 20 centimes pour quelques mineurs de Montmaillot. — La prime de 2 %, qui devait récompenser la régularité du travail, s'était trouvée, par contre et par le fait même de la grève, entièrement supprimée.

Les pertes que les Montcelliens subissaient pouvaient s'élever à 100 jours de salaires environ, soit o. 800. 000 francs, d'où il faut déduire cependant les salaires payés aux jaunes et aux autres mineurs qui avaient travaillé : 50.000 francs en février, 100.000 francs en mars. 200.000 francs en avril. — Les pertes de salaires s'élevaient donc réellement à 3.450.000 fr.

A cette somme, il fallait ajouter les versements de 1/2 % à la caisse de secours et 3 12 % k la. caisse de retraites que la Compagnie n'avait pas effectués, c'està-dire 180.000 francs, et enfin la prime conditionnelle de régularité de 2 % k laquelle les ouvriers avaient perdu leurs droits. Le paiement de cette prime aurait coûté à la Compagnie 240.000 francs.

Les concessions sur la répartition de la prime de 5 %, valable jusqu'en octobre, ne représentaient, par contre, qu'une dépense totale de 70.000 fr. C'est tout ce que les ouvriers obtenaient par cette longue grève.

Le personnel employé à la mine comptait 5.861 ouvriers — dont 4.630 du fond, et 1.231 du jour — et 147 contremaîtres.

Le personnel des établissements annexes comprenait 3.021 ouvriers et 600 femmes. Les 3.021 ouvriers se répartissaient ainsi : 659 dans les ateliers de réparation et d'entretien, 188 terrassiers, 2.069 manœuvres non attachés à la mine et 205 employés dans une scierie.

Les 600 femmes étaient employées dans un tissage.

C'était sur ce personnel accessoire que portait la discussion, qui empêchait la grève de se clore.

La mine affirmait la nécessité du renvoi de 100 ouvriers des ateliers de réparation, 110 terrassiers, 185 manœuvres et 55 ouvriers de la scierie.

« Nous n'admettrons jamais le principe des renvois, disaient les ouvriers.

— Mais, leur répondait-on, vous savez bien que la Compagnie ne cédera pas. que comptez-vous donc faire ?

— Nous emmènerons les ouvriers renvoyés en exode à Paris. Nous dirons au président du conseil : « Monsieur Waldeck-Rousseau, voilà votre œuvre. Vous n'avez pas « voulu obliger la Compagnie à leur donner du travail, « donnez-leur du pain ! »

Et c'est avec de semblables naïvetés qu'était bercée leur crédulité.

Cependant la reprise du travail avait commencé dès le 25 mars et la grève finissait réellement le 6 mai, dans les conditions que nous avons signalées.

La grève de Calais.

(Grève li-gislative.)

Une grève peut être justifiée par un salaire insuffisant, un renvoi injustifié, une vexation gratuite. Ici, rien de tout cela. Les salaires sont des plus élevés qui existent dans l'industrie française, il n'y a pas eu de renvoi, pas de vexation. La grève est déclarée pour faire respecter la loi. Mais le gouvernement est assez fort pour faire observer ses édits, et ce nest point à un syndicat à se substituer à un gouvernement.

D'ailleurs la loi était-elle applicable dans la circonstance? Le pointa été contesté: en admettant que la loi soit applicable, devait-on l'appliquer strictement? Il est toujours dangereux de vouloir faire des lois générales pour toutes les industries. Ici l'effet est salutaire, là la répercussion peut être désastreuse. Et c'est à ces inconvénients qu'obvient des règlements d'administration publique.

A Calais, la pratique de la loi avait pour résultat immédiat de réduire la journée de onze ou même douze heures à huit heures, avec les deux aggravations suivantes :

1° Nottingham. qui est le grand concurrent anglais de Calais, continuait à faire dix heures ;

2° Les ouvriers tullistes payés à la tâche devaient être les premiers à souffrir lourdement de la diminution de salaire provenant de la diminution du travail, à moins que les patrons ne consentissent à majorer les salaires de 20 et même de 30 ^^, ce à quoi ils se refusaient énergiquement.

Le grand centre de la fabrication de la dentelle

mécanique est Calais. L'ouvrier tulliste est payé au rack (1.920 tours de métier), c'est-à-dire à la tâche, d'après un tarif établi en 1890 par une commission mixte de patrons et d'ouvriers. Il gagne des semaines de 50 à 80 francs. Lorsqu'il fait des changements au montage de son métier, il est payé 4 francs par jour. Le personnel accessoire est payé à la semaine.

Chaque métier comporte deux ouvriers se succédant de quart en quart, du lundi matin au samedi soir, les métiers battant jour et nuit et ne s'arrêtant que pour le grand repos du dimanche. Le travail s'arrête en effet du samedi soir à 6 heures au lundi matin à 9 heures. Il existe encore un arrêt consacré par l'habitude du lundi soir au mardi matin, les ouvriers étant fatigués par les parties de plaisir du dimanche.

Calais eut une grande période de prospérité pendant laquelle certains ouvriers gagnèrent plus de 400 francs par mois. Ce fut de 1880 à 1883. Le chiffre des affaires s'éleva à 120 millions par an, c'est-à-dire au double du chiffre actuel, alors que la fabrique ne disposait que de 1.200 métiers et qu'on en compte 1.800 aujourd'hui. On voyait, dit-on, des tullistes venir en landau pour prendre leurs quarts!

Ces salaires n'existent plus; mais il est évident que le tulliste d'aujourd'hui gagne dans son année 1.800 fr. environ, bien que son salaire hebdomadaire soit très réduit pendant les périodes de morte-saison. Et ici encore il est nécessaire de faire une distinction entre les ouvriers, en les classant par catégories de maisons :

Les 1.830 métiers de Calais sont répartis entre 360 fabricants; 170 industriels ne possèdent que de 1 à 3 métiers, 130 possèdent de 3 à 7 métiers, une soixantaine en ont un nombre supérieur à 7. L'un deux possède 3 métiers et un autre 60.

Les petits fabricants écoulent assez difficilement leurs produits et ne travaillent guère que sur commande. Les grandes maisons au contraire ont une vaste clientèle, de nombreuses relations et assurent à leurs ouvriers un minimum de salaire — 50 francs par semaine — pendant les périodes de chômage. Leurs ouvriers gagnent parfois 3.000 et même 4.000 francs.

La loi du 30 mars 1900 est ainsi conçue :

Article premier. — Les articles 3, 4 et 11 de la loi du i novembre 1892 sur le travail des enfants, des filles mineures et des femmes dans les établissements industriels sont modifiés ainsi qu'il suit :

Art. 3. — Les jeunes ouvriers et ouvrières jusqu'à Tàge de dix-huit ans et les femmes ne peuvent être employés à un travail eflectif de plus d'onze heures par jour, coupé par un ou plusieurs repos, dont la durée totale ne pourra être inférieure à une heure et pendant lesquels le travail sera interdit.

Au bout de deux ans, à partir de la promulgation de la présente loi, la durée du travail sera réduite à dix heures et demie et, au bout d'une nouvelle période de deux années, à dix heures.

Dans chaque établissement, sauf les usines à feu continu et les mines, minières ou carrières, les repoi? auront lieu aux mêmes heures pour toutes les personnes protégées par la présente loi.

Art. 4, g additionnel. — A l'expiration d'un délai de deux ans à partir de la promulgation de la présente loi, les dispositions exceptionnelles concernant le travail de nuit prévues aux paragraphes 2 et 3 du présent article cesseront d'être en vigueur, sauf pour les travaux souterrains des mines, minières et carrières.

Art. Il, S 3. — Dans les établissements visés par la présente loi autres que les usines à feu continu et les établissements qui seront déterminés par un règlement d'administration publique, V organisation du travail imr relais, sauf ce qui est prévu aux paragraphes 2 et 3 de l'article 4, sera interdite pour les pjersonnes protégées par les articles précédents, dans un délai de trois mois à partir de la promulgation de la présente loi.

En cas d'organisation du travail par postes ou équipes successives, le travail de chaque équipe sera continu, sauf l'interruption jjour le repos.

Article deuxième. — Il est ajouté à l'article 1" du décret-loi des 9-14 septembre 18481a disposition suivante :

Toutefois, dans les établissements énumérés dans l'article l"' de la loi du 2 novembre 1892 qui emploient dans les mêmes locaux 1 des hommes adultes et des ptersonnes visées par ladite loi, la journée de ces ouvriers ne pjourra excéder onze heures de travail effectif.

Dans le cas du paragraphe précédent, au bout de deux ans à partir de la promulgation de la présente loi, la journée sera réduite à dix heures et demie et, au bout d'une nouvelle période de deux ans, à dix heures.

La pjrésente loi, délibérée et adoptée par le Sénat et par la Chambre des députés, sera exécutée comme loi de l'État.

Fait à Paris, le 30 mars 1900.

Il semble bien quil y ait deux parties distinctes dans cette loi nouvelle :

Une partie qui modifie la loi de 1892 sur le travail des femmes et des enfants ;

Une partie qui modifie le décret-loi des 9-14 septembre 1848, en ce qui concerne le travail des ouvriers adultes.

Aucune connexité ne paraît exister entre ces deux lois modifiées, et, si Ton refond nos Codes, chacune de ces modifications rentrera dans la loi qu'elle concerne, comme dans un tiroir approprié, et il n'y aura aucune confusion possible entre la loi qui régit les femmes et les enfants et celle qui régit les ouvriers adultes.

1. I/expression « mêmes locaux » s'entend non seulement des locaux où se lait un travail en commun du personnel protégé, mais de tous ceux (jui servent de lieu de travail à toute industrie, où tous efforts sont combinés pour concourir à une même production. Délinition du rapporteur M. Dubiel. Rapport du 27 mars 1900.

Avant le vote de cette loi, les femmes et les enfants des fabriques de Calais faisaient une journée de neuf heures et demie ou dix heures, coupée par un repos de une heure et demie. La nouvelle loi ne pouvait donc s'appliquer à eux puisqu'elle stipulait un temps de travail plus long. Elle ne visait pas davantage les tullistes en admettant que les ateliers de Calais pussent être considérés comme ateliers mixtes. Les ouvriers travaillaient en deux équipes : la première, de 9 heures du matin à 1 heure du soir et de 6 heures du soir à 2 heures du matin, avec un repos de 10 à 11 heures du matin ; la seconde, de 1 heure à 6 heures du soir et de 2 heures à 9 heures du matin, avec un repos d'une heure, ce qui représentait pour chaque équipe une durée de travail effectif de onze heures.

Les patrons calaisiens ne s'étaient donc pas préoccupés de la loi nouvelle, lorsque, au commencement d'octobre, l'inspecteur du travail les mit brusquement en demeure de modifier l'organisation du travail par équipes pour les adultes, en prétendant que ce système était contraire à la loi.

Les patrons, pris au dépourvu, se mirent en rapport avec le syndicat ouvrier YUnioriy pour rechercher avec lui une organisation du travail qui permît de supprimer l'alternance des équipes, considérée comme illégale. Une convention fut signée.

Mais ce système, qui réduisait la durée de travail, eut comme second résultat d'amoindrir les salaires. Et les ouvriers furent les premiers à protester contre son application, malgré le doux optimisme de M. Jaurès qui leur annonçait le rétablissement des prix anciens par la hausse du prix de main-d'œuvre.

Le second syndicat ouvrier, V Émancipation ^ , écrivit alors aux patrons pour leur indiquer que le système approuvé par une délégation des patrons n'était pas légal et se trouvait en contradiction avec la loi nouvelle en ce qui concernait les repos pour le personnel protégé. Les repos navaient pas lieu à la même heure pour les hommes, les femmes et les enfants.

Les patrons sempressèrent de profiter de cette protestation pour dénoncer la convention.

La grève éclata immédiatement.

Le système prôné par la fameuse convention était critiqué à laide d'arguments que nous allons développer :

La première équipe prenait le travail à 4 heures du matin jusqu'à 1 heure de l'après-midi avec repos de 8 heures à 9 heures du matin.

La seconde de 1 heure de l'après-midi à 10 heures du soir avec repos de 6 heures à 7 heures du soir.

L'ouvrier de l'équipe du matin est forcé de se lever à 3 heures pour se rendre à son travail. L'heure de repos ne lui permet pas de rentrer chez lui : il va au cabaret.

L'ouvrier de l'équipe du soir ne peut, lui non plus, profiter de son heure de repos que pour aller au cabaret.

Si, de plus, l'on tient compte que la semaine commence généralement le lundi à 9 heures du matin, pour se terminer le samedi à 6 heures du soir, l'ouvrier ne fait plus guère que sept heures de travail par jour; ce qui est insuffisant pour lui assurer un bon salaire, puisqu'il est à la tâche.

1. Il y avait deux syndicats : l'Union, qui déclara la grève et la soutint de toutes ses forces ; V Emancipation, qui se montra hostile à la grève et qui devint une des causes les plus efGcientes de son insuccès.

LES DIFFÉRENTS TYPES DE GHÈvES. 215

On ne peut lui demander en effet de venir le lundi à 4 heures du matin, alors que le dimanche est son jour de repos hebdomadaire, dont il profite pour faire des parties de pêche et de campagne, et qu'il se couche tard ce jour-là. On ne peut admettre non plus qu'il travaille le samedi jusqu'à dix heures du soir, car l'heure serait trop tardive pour faire la paye hebdomadaire et l'industriel se verrait obligé de faire revenir ses ouvriers le dimanche matin pour toucher leur semaine.

En échange de ce premier système, les patrons, d'accord avec le syndicat ouvrier V Emancipation , proposaient un nouveau système de quarts, qui permettait à tout le personnel ouvrier de prendre le repas en commun.

Voici ce mode de travail :

l^e équipe dite quart du matin :

3 h. 1/2 du matin à 8 h. du matin 4 h. 1/-2.

2 h. du soir à 7 h. 1/2 du soir 5 h. 1 '2.

Total 10 heures.

2** équipe dite quart du soir :

8 h. du matin à midi 1/2 4 h. 1/2.

7 h. 1/2 du soir à 1 h. du matin 5 h. 1/2.

Total lu heures.

Personnel du jour et personnel protégé :

8 h. du matin à midi 1/2 4 h. 1/2.

2 h. du soir à 7 h. 1/2 du soir 5 h. 1/2.

Total lu heures.

Ainsi tout le monde faisait dix heures : le personnel protégé et le personnel adulte rentrait en même temps à l'usine et en sortait aux mêmes heures : ce qui empêchait des fraudes de se produire dans l'application de la loi.

Les usines étaient totalement fermées de midi 1/2 à 2 heures le principal repas pouvait être pris en famille, et la vie de famille se trouvait ainsi restaurée... en partie, ainsi que le voulait la loi.

Le système des quarts, disaient les patrons, était nécessaire pour l'industrie de Calais , qui produit un article sujet à toutes les fluctuations de la mode. Le travail de nuit semblait donc nécessaire pour cette industrie dont la marche ne se fait que par à-coups. Ainsi il arrive qu'un métier n'a rien à faire au début d^une semaine et que des commandes surviennent le mercredi ou le jeudi. Il sera de lïntérêt de l'ouvrier de pouvoir travailler un nombre suffisant d'heures, pour gagner sa semaine en un court laps de temps. 11 ne faut pas non plus oublier que la morte-saison d'été laisse parfois des ouvriers pendant deux mois sans travail. On ne doit pas empêcher l'ouvrier de regagner le temps perdu, quand les affaires marchent bien.

A ces motifs ainsi exposés par les fabricants et — il faut l'ajouter — par un grand nombre d'ouvriers, les partisans du travail continu répliquaient qu'il serait facile de commencer la période de grand travail quinze jours plus tôt qu'aujourd'hui et de la terminer quinze jours plus tard. Les commissionnaires se disent pressés : ils donneraient leurs commandes de meilleure heure, pour la voir exécutée en temps voulu.

Le débat qui s'agite sur cette question rappelle exactement la discussion sur les veillées des couturières. Doit-on satisfaire les commandes urgentes et accepter l'ultimatum des clientes pressées? Ou bien le souci de la santé des ouvrières doit-il primer le désir d'être agréable à une clientèle exigeante? Partout se retrouve la coercition de la concurrence.

D'autre part. Calais n'est pas la seule ville à fabriquer ces tissus légers et artistiques qui ont fait la renommée de ce centre industriel. Les commandes, qui ne peuvent être exécutées à temps par Calais, sont portées à Nottingham. Et l'industriel français, qui re-

fuselé délai qu'on exige de lui, peut craindre que lindustnel anglais se soumette plus facilement aux conditions de l'acheteur.

Nottingham emploie en effet les quarts de dix heures tt II est permis de se demander comment ce système des quarts réputé « barbare » par M. Jaurès se trouve encore en usage dans ce pays pratique et ou les forces ouvrières soiU si formidablement organisées. Sans nu doute le sys eme des quarts n'est pas une inéluctable nécessite mais peut-être conviendrait-il, pour en récla^ jner k déchéance d'attendre que nos ;o'isins an^ s

Il y a plus. Le système des quarts de 10 heures repousse par les ouvriers de Wmon, aujourd'hui que les patrons le leur proposent, ces mêmes ouvriers^ le réclamaient depuis 1896 avec la plus vive instance Ce n est que depuis le vote de la loi de 1900 qu'ils onl change de tactique et répudié leurs anciens program mes Le vote de la loi nouvelle était-il une raisof sut fisante pour rendre non acceptables pour eux leu s anciennes prétentions? ^ ' eux Jeurs

Le système des quarts permet de donner plus d heures de travail. Il semblait donc étonnant que"^ ë ouvriers de lU,uon fussent partisans d'un autre système qui devait réduire leurs salaires'? C'est qu'ils avSen 1 espoir d'amener par la suite toute la population ou vriere a réclamer des augmentations de tarif Lus

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tenir, pour 8 heures de travail, le même salaire que pour 12 heures ^. »

Enfin il est une dernière raison qui semble motiver la nécessité d'une recrudescence de travail, dans les périodes d'activité, c'est que le métier coûte cher et doit être amorti en vingt ans. En admettant que le prix moyen des métiers soit de 20.000 francs — et ce prix est souvent dépassé — les frais d'amortissement ressortent à 66 francs par mois, et par mois de travail aussi bien que par mois de chômage.

Au début de la grève, le syndicat YUnion avait en caisse environ 160.000 francs. Et il semble bien que ce trésor de guerre n"ait pas été sans influence sur la déclaration de grève. Calais fut le champ d'expérience des huit heures, sur lequel le prolétariat du monde, d'après l'expression de M. Jaurès, avait les yeux.

« Les ouvriers tullistes, écrivait-il K en profitant des remaniements industriels imposés par la loi Millerand pour faire la première application de la journée de huit heures dans l'industrie textile, ont pris une initiative d'un intérêt véritablement historique Jamais il ne fut plus vrai de dire que tout le prolétariat est engagé dans la bataille. C'est la journée de huit heures qm entre dans les faits... Il n'y a pas un honnête homme qui ne doive soutenir les hardis ouvriers tuUistes de Calais contre leurs patrons déloyaux et routiniers. »

La grève avait éclaté le 11 novembre 1900, par

1. Texte cité clans l'affiche de l'Association des fabricants (ûnnov. 1900).

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