CHAPITRE IX
Nécessité àe prévenir les grèves. — Les conseils de conciliation. — Les quatre types de conseils.
Sïl est utile d'arrêter les grèves et de mettre fin à ces luttes désastreuses par des traités de paix, il semble encore plus désirable d'éviter que les grèves puissent éclater — du moins, aussi fréquentes et aussi stupides — et de prévenir, en dissipant des malentendus, des luttes qui excitent patrons et ouvriers les uns contre les autres.
Les conseils de conciliation sont de date récente. Jadis, sous le régime de la petite industrie, la fréquentation constante du patron par son ouvrier, leur vie presque égale, la légère différence de salaires que chacun d'eux prélevait sur le bénéfice du travail, étaient autant de motifs à la cordialité des rapports et à la pacification de l'atelier. D'ailleurs, la corporation servait de tribunal pour juger les différends.
Mais depuis que les corporations ont été supprimées et que la petite industrie familiale a disparu devant la grande industrie usinière, l'ère des conflits est venue;, patrons et ouvriers ne se sont plus connus, ne se sont plus compris : la haine même a pénétré dans leurs
rapports, envenimant les moindres malentendus, grossissant les moindres querelles.
On a donc songé à rétablir les rapports directs entre l'employeur et l'employé, entre le patron et l'ouvrier.
Une grève survenue dans l'industrie de la bonneterie à Nottingham fut le prétexte d'un arbitrage. Le succès de cet arbitrage décida de l'établissement d'un conseil permanent de conciliation. .L'auteur de cette idée fut un patron, M. Mundella.
Le conseil de conciliation prouve au patron et aux ouvriers que c'était faute de se connaître qu'on se jugeait défavorablement, il dissipe les préventions injustes et explique les malentendus, causes de tant de grèves meurtrières.
Mais si les grèves éclatent, malgré toutes les concessions faites pour les éviter, alors fonctionne le comité d'arbitrage, devant lequel sont portés les griefs des uns et des autres. Le conseil d'arbitrage est composé d'un nombre égal de membres choisis par les deux parties, il est présidé par un arbitre indépendant agréé par elles et qui remplira au besoin le rôle d'arbitre répartiteur.
C'est le triomphe de la sagesse raisonnée, se substituant à la force brutale et concluant une paix honorable, au lieu d'une simple trêve provenant de la lassitude des partis belligérants.
On distingue quatre types de conseils de conciliation et d'arbitrage :
1" Ceux qui régissent toutes les industries d'une contrée ;
2*^ Ceux qui régissent les différentes industries d'un seul centre industriel ;
3° Ceux qui régissent une seule industrie s'exerçant dans toute une région ;
4° Ceux qui régissent un seul établissement.
Les conseils à juridiction très étendue se trouvent dans les pays où des unions puissantes groupent la presque totalité des ouvriers d'une même industrie, comme l'Angleterre et l'Amérique.
Au premier type se rattache le conseil officiel d'arbitrage de l'État de Massachusetts, créé en 1886.
Le gouvernement nomme trois arbitres : un patron, un ouvrier, et un tiers-arbitre proposé par les deux premiers. Pour obtenir les bons offices de ce conseil, lock-out et grèves doivent préalablement être suspendus. Le conseil a le droit de citer des témoins, de leur faire prêter serment, d'exiger la production des livres. Si les parties refusent l'arbitrage, l'enquête peut être faite quand même pour dégager les torts. Les séances sont publiques et les sentences publiées.
Du deuxième type dépend le conseil de conciliation de Londres, créé en 1889 par la chambre de commerce, à la suite de la grande grève des dockers, et composé de douze patrons et de douze ouvriers qui représentent les industries principales de la capitale. Chaque industrie d'ailleurs a son comité corporatif, mais lorsque les différends ne peuvent être tranchés par le comité corporatif, ils sont portés devant le conseil de conciliation, qui joue ainsi le rôle de Cour suprême.
Le troisième type est représenté par le conseil du Nord de l'Angleterre, composé d'un représentant des ouvriers et d'un représentant des patrons de chacune des usines de fer affiliées. Chaque usine a d'ailleurs son conseil qui représente le premier degré de la juridiction. Toute affaire non tranchée passe alors au conseil permanent qui est une délégation du grand conseil; enfin le conseil du Nord de l'Angleterre représente la
souveraine juridiction, devant laquelle sont jugées les questions les plus délicates, débrouillées les causes les plus ardues.
Au quatrième type appartient le conseil de conciliation et d'arbitrage des charbonnages de Mariemont, créé en 1877 par M. Weiler, et composé de six délégués et de six suppléants de l'administration et de six délégués et de six suppléants des ouvriers, ces derniers désignés par un groupe de trente-six délégués choisis eux-mêmes par la généralité des ouvriers. Le conseil se réunit tous les mois. Il a à examiner les questions qui ont déjà passé devant les chambres d'explication de chaque groupe d'ouvriers et devant le bureau de conciliation qui est composé d'un représentant de l'administration, du représentant ouvrier effectif du groupe et de deux secrétaires représentant l'administration et les ouvriers.
Les résultats obtenus par ces divers tribunaux montrent que toujours les parties finissent par s'entendre et se font des concessions mutuelles, quand on réussit à les mettre en présence
Et ici, il nous souvient de cette affirmation donnée à M. de Rousiers, dans son enquête en Angleterre, par M. Eli Bloor, magistrat verrier de Birmingham.
« Chaque fois, disait cet ouvrier, qu'une difficulté s'élève entre les patrons et nous, nous constituons spontanément un comité mixte, et, une fois en séance, nous nous disons :
« Maintenant l'affaire est entre nos mains, il dépend de nous que tous nos camarades soient privés de leur travail et de leur salaire pendant des semaines et des mois peut-être; il dépend de nous que l'industrie qui nous fait vivre courre pendant la même période un grave danger. — Si nous parvenons à nous entendre, nous éviterons ce malheur. Eh bien! ne nous séparons pas avant d'être arrivés à nous entendre .Œt depuis vingt-cinq ans, ajoutaitil d'un air triomphant, nous y avons toujours réussi ! »
Doit-on hésiter, après ce convaincant exemple, à prôner la conciliation et l'arbitrage et à y découvrir le gage suprême de la pacification sociale? La force patronale et la force ouvrière sont deux grandes puissances, dont les rapports peuvent être pacifiques et cordiaux; les grandes puissances entretiennent des ambassadeurs chargés d'atténuer les rancunes et de dissiper les malentendus. Ces ambassadeurs ici sont les délégués de ces chambres d'explication, où sont discutées les questions d'où dépend la paix de Tatelier.