CHAPITRE PREMIER
Opinions diverses sur les grèves. —Les grèves de l'ancien régime.— Les grèves dans la grande industrie moderne. — Le droit de coalition. — Les syndicats régulateurs des grèves. — Les grèves successives. — La grève prolongée évite de nouveaux conQits. — Les violations des contrats. — Inlluence néfaste des personnes étrangères. — La fièvre obsidionale. — Conceptions opposées du droit de grève. — Les grèves violentes d'autrefois. — Les grèves d'aujourd'hui.
Combien différemment apprécié ce droit de grève, que certains jugent néfaste pour l'ouvrier, autant et plus peut-être que pour le patron, et dans lequel les socialistes voient le moyen le plus efficace de libération du prolétariat.
Les adversaires de la liberté de coalition sont restés irréductibles depuis M. de Vatimesnil qui s'exprimait ainsi, dans le grand débat parlementaire de 1849 :
« Les ouvriers qui se coalisent se nuisent à eux-mêmes, la misère est le seul fruit qu'ils recueillent. Ils nuisent encore à ceux d'entre eux dont l'ouvrage est lié au leur et qui voudraient continuer de travailler. Les coalitions diminuent le revenu général du pays en interrompant la production, elles font souvent passer à l'étranger des commandes faites à l'industrie nationale ; enfin
elles menacent gravement la paix publique, étant sujettes à dégénérer en violence et même en émeutes. »^
M. Jules Simon, dans son livre sur le T?-açail, lançait également des invectives violentes contre la grève :
« La grève, c'est la pire des guerres, une guerre civile. Elle est meurtrière au pied de la lettre, car les ouvriers en grève se réduisent eux-mêmes à la condition d'une ville assiégée, et comme il arrive dans toutes les guerres civiles, ils ne peuvent pas faire de mal à leurs adversaires sans en ressentir le contrecoup.
« Qu'est-ce que le droit de faire grève? C'est une arme. On l'a rendue aux ouvriers, et on a bien fait. Maintenant qu'ils l'ont reçue, ce qui peut arriver de mieux pour l'industrie, pour la société et pour eux-mêmes, c'est qu'ils ne s'en servent pas. !1 n'3a qu'une voix sur ce sujet. »
Enfin M. Barberet jetait Tanathème à « cette arme qui est un piège » :
« Des socialistes de bonne foi nous disent que la grève est l'arme du faible contre le fort. C'est une bien grave erreur. En jugeant les choses impartialement, d'après ses effets, tout homme sensé découvrira en elle un véritable traquenard tendu au prolétariat.
« En réalité, les sacrifices ont toujours dépassé les avantages obtenus et, dans la plupart des cas, les réclamations n'en subsistaient pas moins après qu'avant. »
Et cependant, reconnaissait M. Barberet, la grève offre certains avantages pour les ouvriers fortement organisés :
« Les ouvriers anglais réunissent d'énormes capitaux. Commentles emploient-ils? Toutes leurs ressources sont accumulées en vue de la grève, qu'ils peuvent organiser d'un bout à l'autre de leur pays. C'est là qu'on peut juger le S3'stème, car II donne tous les résultats possibles.
« Les voici : augmentation minime des salaires et diminution raisonnable des heures de travail. Et puis c'est tout ! » s
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Mais n'est-ce donc rien que cela? Ne voit-on pas que c'est grâce à l'exercice de la grève organisée que les ouvriers anglais ont obtenu les plus hauts salaires de l'Europe? M. Barberet l'affirmait plus encore, quand il concluait ainsi, dans son volume sur les grèves (paru en 1873) :
« A toute chose malheur est bon. En roulant son rocher de Sisj'phe, la grève a montré aux travailleurs qu'ils étaient forts par l'union. Il en est résulté le groupement inconscient et brutal, il est vrai, mais instinctif et progressif. »
Les auteurs qui ont reconnu les bénéfices de la grève en faveur des ouvriers sont également nombreux. Et ces auteurs sont bien loin d'être les premiers venus et les plus mal informés des questions ouvrières. Parmi eux, nous nous contenterons de citer les opinions d'un ouvrier, dun ingénieur en même temps directeur du travail en France et du plus réputé des économistes modernes.
« Les coalitions, dit M. Martin Nadaud, ont été l'âme, l'agent principal du progrès depuis cinquante ans, aussi bien en Angleterre qu'en France. S'il était vrai que les grèves à aucune époque aient été une cause de ruine pour un pays, la Russie, l'Espagne, l'Italie, l'Autriche et toutes les nations où l'ouvrier est encore foulé aux pieds par les lois, seraient plus riches que la France et que l'Angleterre. »
M. Arthur Fontaine, directeur du travail au ministère du commerce, trouve également que la grève n'est pas une arme négligeable pour la population ouvrière :
« Nous sommes trompés, affirme-t-il, sut l'efficacité matérielle de la grève par les souffrances et les pertes de ces conflits retentissants qui, pendant des mois entiers, réduisent à la misère la famille ouvrière et arrêtent la production d'importantes
usines. Mais il ne faut pas s'y tromper, ces graves conflits sont l'exception. Au cours des six années 1890 à 1895, sur 100 grévistes, on en compte 31 ayant chômé moins d'une semaine, 54 ayant chômé moins d'une quinzaine ; 24 seulement ont chômé plus d'un mois et 2 plus de cent jours.
« En France, une année moyenne, l'année 1895, nous montre pour les grèves relatives au taux du salaire : en cas de réussite, 120.0W francs de perte et 700.000 francs regagnés en trois cents jours par la plus-value du salaire; en cas de transaction, un peu moins de 600.000 francs de perte et 1.300.000 francs de plusvalue en trois cents jours ; dans l'ensemble enfin, en tenant compte de 600.000 francs de perte en cas d'échec complet, à peu près 1.300.CMX) francs de perte par grève et 2 millions de francs de plus-value en trois cents jours. — Ces calculs montrent-ils que les avantages des grèves sont payés cher pour l'ouvrier? Oui, sans doute. Trop cher? C'est une question d'appréciation'. »
Enfin M. Paul Leroy-Beaulieu, dans son Essai siu- la Répartition des richesses, exprime la même opinion :
« On se tromperait en croyant que. considérée en soi, la grève ait nui à la classe ouvrière. Elle a certainement contribué à faire respecter davantage les ouvriers par les patrons, à préveniibeaucoup d'abus de détail, toutes sortes de modes d'exploitation ou de dégradation... A vrai dire, ce sont moins des grèves effectives qui ont eu ces résultats que la simple possibilité de grève. »
Les causes de ces divergences dopinion sont faciles à saisir. Il faut, en effet, distinguer entre la grève organisée, savamment préparée, éclatant au moment où les revendications ouvrières ont chance d'être acceptées par les patrons et reposant sur des ressources abondantes qui permettent de lutter pendant longtemps, et entre la grève anarchique, qui éclate un beau jour, par caprice ou par surprise, sans motifs
\. Les grèves et la conciliation. A. CoUn, 1897.
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suffisants et sans caisse bien pourvue et qui est fatalement destinée à léchée le plus lamentable, d'autant plus lamentable que les ouvriers s'entêtent alors dans une grève sans issue, croyant suppléer par leur ténacité à leur manque d'organisation.
La grève organisée réussit le plus souvent avant même d'avoir éclaté, et un patron, qui a des commandes pressées, ne se laisse pas entraîner, de gaîté de cœur, dans une lutte dont il ne peut prévoir la durée et l'issue.
Sous l'ancien régime, les ouvriers parisiens en quête de travail se réunissaient sur la place de Grève, devant l'Hôtel de Ville. Ce marché d'ouvriers inactifs a donné son nom à l'acte des ouvriers qui se réunissent pour s'embaucher à des conditions nouvelles. La grève, c'est le refus concerté du travail par des ouvriers, qui attendent qu'on vienne leur proposer un contrat nouveau.
A l'époque du petit atelier, l'ouvrier, mécontent de son patron, le quittait pour s'embaucher ailleurs. — Comme les atehers étaient nombreux, il lui était facile, dans le même quartier, peut-être dans la même rue, de trouver un patron qui l'acceptât. La chose se passe ainsi, de nos jours, pour les ouvriers ou employés d'ateliers à personnel restreint : garçons épiciers, garçons de cafés, domestiques, etc.; mais, s'il s'agit de la grande industrie, où le personnel employé comprend des centaines ou des milliers d'individus, la question change de face. Ici l'ouvrier, qui croit avoir à se plaindre de son patron, ou qui n'est pas satisfait des conditions de travail de son atelier,
ne peut formuler de revendications individuelles. Il n'est qu'une unité dans Tarmée ouvrière que l'usine renferme et Ton se soucie fort peu de le garder, parce que cent candidats se présenteront pour occuper le poste déserté par lui. Il y a en effet, à côté de l'armée active du travail, toute une armée de réserve de la misère, qui désire s'employer à tout prix. Si l'ouvrier mécontent réclame des conditions nouvelles, on lui répondra que les autres ouvriers paraissent fort satisfaits des conditions qui ne peuvent le contenter et qu'on ne peut faire une exception en sa faveur.
Mais, si cette même réclamation, au lieu d'être formulée par un seul, est reprise par la masse des ouvriers de l'usine, la question est tout autre. Le patron peut bien remplacer immédiatement un ouvrier qui l'abandonne, il ne peut pas, sur l'heure, remplacer plusieurs milliers d'ouvriers qui partent d'un coup et se solidarisent dans leur résistance.
Il n'a plus qu'à attendre : ou que les ouvriers, lassés d'une lutte inégale, réintègrent son usine, sans bénéfices obtenus; ou bien que ces ouvriers, assurés de la victoire, la lui imposent par une résistance acharnée.
La grève est donc la lutte entre la force active de l'employeur et la force d'inertie des employés. C'estla guerre entre deux partis, qui ont également à en souffrir; mais qu'importe au parti vainqueur la misère dont il aura eu à souffrir dans le combat? Les privations de toutes sortes qu'ont dû supporter des grévistes victorieux sont bientôt oubliées et ils ne songent plus qu'aux bénéfices acquis.
La situation des ouvriers et des patrons, lorsque éclate un conflit du travail, est facile à préciser. Les patrons d'aujourd'hui sont bien plus vivement atteints par
la grève que les petits patrons d'antan qui ne possédaient pas cet énorme et coûteux machinisme qu'immobilise une grève. Aujourd'hui, la grève est une lutte courte et décisive. — Le patron, dont le machinisme est immobilisé, ne peut attendre longtemps, dans l'oisiveté, la ruine qui le guette. Au contraire, l'ouvrier peut, par des moyens faciles, échapper à la famine et narguer son patron, en se nourrissant de soupes syndicales et de ragoûts corporatifs. La méthode a été inaugurée à Montceau et suivie à Marseille, et j'ai su qu'elle y avait donné d'excellents résultats. Pour 15 ou 20 centimes par jour, on pouvait nourrir un gréviste, et un gréviste qui ne meurt pas de faim a le désir de continuer la grève, s'il appartient surtout à une profession où les chômages soient rares. Il fait si bon flâner en dehors de l'usine monotone et prendre quelques jours de liberté. Chaque jour de chômage est donc un jour de ruine pour le patron moderne, tandis que pour l'ouvrier, .c'est un jour de repos. L'ouvrier sait que l'on ne peut pas le remplacer — pas lui seul bien entendu — mais avec lui tout le personnel de l'usine, dont il est solidaire. Inconnu de son patron pendant la période de travail, il lui est inconnu pendant la grève. Il n'est qu'un des trois ou quatre mille grévistes qui formaient le personnel de l'usine. — Un beau jour, une affiche sera placardée sur les murs de l'établissement où il travaille, et cette affiche lui apprendra que la grève est finie, sans qu'il comprenne mieux pourquoi elle se termine qu'il n'a compris pourquoi elle avait éclaté. Habitué à l'obéissance passive de l'usine, il se soumet facilement à l'autorité despotique du syndicat, et il ne songe guère à discuter les résolutions qu'on lui impose. — Le voilà donc rentrant à l'usine, la conscience tranquille, as-
suré de ne recevoir aucun reproche ni d'encourir aucune vengeance.
Seul, il était le jouet des caprices de son patron; syndiqué, il devient une partie dun organisme qui annihile sa volonté et son individualité, mais lui assure, en échange, la tranquillité.
'M. Pic, dans son Traité de législation industrielle, nous a donné la législation comparée du droit de coalition et il la fait avec une clarté et une sobriété, qui font de son traité un excellent guide pour étudier cette question.
" Le délit de coalition fut supprimé par la loi du 25 mai 18(>4 et remplacé par le délit d'atteinte à la liberté du travail. Mais le droit d'association restait interdit, de même que le droit de réunion; de telle sorte que, sous ce régime, le droit de coalition ne fut encore qu'un vain mot. — Et les ouvriers veloutiers de Saint-Étienne le virent bien, lorsqu'en 1865 ils votèrent la cessalion du travail et nommèrent un comité de seize membres, chargé de diriger la grève. Six des membres de ce comité furent traduits en police correctionnelle et condamnés, pour association illicite, à plusieurs mois de prison.
- Cette situation ne changea qu'avec la loi du 30 juin 1881 sur la liberté de réunion et surtout avec la loi du 21 mars 1884 sur les syndicats professionnels. »
Depuis 1864 la coalition fut donc permise.
« Néanmoins la loi prohiba sous peine d'un emprisonnement de six jours à trois ans et d'une amende de 16 à 3.000 francs, ou de l'une de ces deux peines seulement, les violences ou voies de fait, les menaces ou manœuvres frauduleuses employées par les coalisés contre les dissidents. Les faits prévus par cette disposition constituaient et constituent encore le délit d'atteinte à la liberté du travail. L'expression « manœuvres frauduleuses » était précisée par le rapporteur de la loi de 1864, M. Emile Ollivier.
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L'existence du délit est subordonnée à trois conditions : la fraude, c'est-à-dire un acte accompli de mauvaise foi, la surprise de la bonne foi par des actes combinés artificieusement, et enfm la perpétration d'actes de nature à faire impression sur les gens dont on veut surprendre l'adhésion. — Le délit était encore caractérisé par la nature du but poursuivi. Ce but devait être de porter atteinte à la liberté du travail.
« Les atteintes graves à la liberté du travail tombaient sous le coup des articles 414 et 415 du Code pénal ; les atteintes légères à la liberté du travail étaient poursuivies en vertu de l'article 416, que la loi de 1884 sur les syndicats a abrogé K
« Les articles 414 et 415 ont été vivement critiqués et l'on a souvent demandé leur suppression pour revenir au droit commun. C'est en effet le plus souvent contre les ouvriers que sont employés ces deux articles, alors que les délits similaires commis par les patrons sont difficiles à constater et échappent à toute répression. La suppression de ces deux articles n'aurait point pour conséquence d'assurer l'impunité aux auteurs de faits délictueux. Pour les menaces et voies de fait, les articles 305 et suivants du Code pénal édictent des pénalités suffisantes. Et s'il s'agit de manœuvres frauduleuses, il est permis de soutenir que la faculté, pour ceux auxquels elles ont porté préjudice, d'en poursuivre les auteurs par les voies civiles et de se faire indemniser du dommage de ces manœuvres ont pu leur causer, est une sanction suffisante, sans qu'il soit besoin de la renforcer. »
i. Article 414. — Sera puni d'un emprisonnement de 6 jours à 3 ans et d'une amende de 16 francs à 3.000 francs, ou de l'une de ces deux peines seulement, quiconque à l'aide de violences, voies de fait, menaces ou manœuvres frauduleuses, aura amené ou maintenu, tenté d'amener ou de maintenir une cessation concertée de travail, dans le but de forcer la hausse ou la baisse des salaires, ou de porter atteinte au libre exercice de l'industrie ou du travail.
Article Mo. — Lorsque les faits punis par l'article précédent auront été commis par suite d'un plan concerté, les coupables pourront être mis par l'arrêt ou le jugement, sous la surveillance de la haute police pendant '2 ans au moins et o ans au plus.
Article 416 (abrogé par la loi de 1884). — Seront punis d'un emprisonnement de 6 jours à 3 mois et d'une amende de 16 francs à 300 francs, ou de l'une de ces deux peines seulement, tous ouvriers, patrons et entrepreneurs d'ouvrage, qui, à l'aide d'amendes, défenses, proscriptions, interdictions prononcées par suite d'un plan concerté, auront porté atteinte au libre exercice de l'industrie ou du travail.
Souvent les syndicats ont passé pour les grands fauteurs de grèves et les causes inconscientes et brutales de ces conflits violents, dont souffre l'industrie. C'est une erreur. L'expérience a permis de constater que. dans la moitié des grèves qui se sont produites pendant une certaine période, il n'existait pas de syndicats dans la profession des grévistes, h' Office du travail a notamment relevé ce fait qu'à Tourcoing, sur 57 grèves qui ont éclaté en 1896, cinq seulement comprenaient des ouvriers syndiqués. D'ailleurs, si les syndicats dune corporation sont fortement organisés et reliés entre eux par les liens d'une Fédération, un règlement commun leur interdit de déclarer la grève avant d'avoir épuisé tous les moyens de conciliation (statuts de la Fédération des travailleurs du Livre). — Si une section de la Fédération passe outre à cette injonction, la Fédération ne soutient pas la grève déclarée sans son assentiment. Dans les cas graves, un délégué de la Fédération se transporte sur les lieux, et on ne compte plus le nombre des différends réglés par son entremise pacificatrice, sans arrêt du travail.
Si, au contraire, il n'existe pas de syndicat dans l'industrie, la grève y éclate comme un coup de foudre. Les meneurs du mouvement, novices et inexpérimentés, essaient d'atteindre par la surprise les patrons, avec lesquels ils ne se sentent pas assez forts pour discuter. La grève entre leurs mains est l'arme maladroitement maniée par un poltron, non pas celle dont les syndicats expérimentés se servent avec adresse et loyauté.
Une autre raison qui a contribué à fausser cette arme loyale, c'est le trop facile succès d'une première
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grève victorieuse ^. Grisés par leur succès, les ouvriers ne songent qu'à récidiver pour obtenir une nouvelle victoire, qu'ils croient aussi facile. Les exemples sont nombreux de ces grèves que l'on croit terminées et dont le feu couve sous la cendre. Nous en voyons au Creusot, à Montceau, à Marseille, dans les charbonnages du Nord. On pourrait dire que ces grèves sont conjuguées et quelafm d'une première grève heureuse pour les ouvriers ne sert que de prélude à celle qui va suivre. A Marseille, l'exemple est des plus frappants. Les gens du port réclament une augmentation, et cette augmentation leur était bien due, puisque depuis de longues années le prix de la vie avait considérablement haussé, tandis que les salaires étaient restés invariables. Ils obtiennent donc facilement gain de cause. Mais, dans toute l'Italie du Nord, où l'on se tromperait fort si Ton croyait ne trouver que des ouvriers indolents et paresseux, le bruit se répand qu'on paye à Marseille six francs par jour aux simples dockers. Et la nouvelle est d'autant plus facilement colportée dans les villages de la Lombardie et du Piémont que les nourrices de Marseille sont presque toutes originaires de ces provinces. Voilà l'exode qui commence vers ^larseille. De solides gaillards viennent prendre la place des dockers de Marseille. Et il se trouve que ceux-ci gagnent bien six francs par jour, au lieu de cinq francs qu'ils gagnaient précédemment, mais que la concurrence des Piémontais accourus en foule ne leur permet plus de travailler que trois journées par semaine, au lieu de six; de telle sorte que leur gain hebdomadaire, de 30 francs qu'il était anté-
1. Voir à ce sujet les remarques si pénétrantes de M. Bureau dans la Science sociale 1901 : Les Grèves d'Elbeuf.
rieurement, est réduit à 18 francs, et que la grève éclate de nouveau.
Partout des exemples semblables pourraient être relevés, parce qu'on ne fait pas assez attention à Tarmée ouvrière de réserve, inactive aujourd'hui, et ne demandant qu'à remplir les vides qui se produiront dans l'armée active du travail. Le statisticien qui prendra le soin de faire découler de ses arides constatations la philosophie de Ihistoire des grèves, rendra un réel service à la population ouvrière, en lui montrant que là aussi il y a « ce qu'on voit et ce quon ne voit pas », comme Ta si habilement fait ressortir le grand économiste Bastiat.
« Rien ne sert mieux à fixer pour longtemps les relations entre employeurs et employés quune bonne grève prolongée. « avouait à M. Bureau un actionnaire dAnzin. — « Il faut qu'ils en prennent à leur aise, » disait, dans un langage trivial, un directeur d'usine, de ma connaissance, en parlant de ses ouvriers en grève. Et si ces paroles, qui semblent vraiment inhumaines et cruelles, sont aussi naïvem.ent exprimées, c'est que les chefs d'usines voient toutes choses au point de \ne purement industriel. Ils savent, par une longue expérience, qu'une grève trop courte est comme une maladie qui n'a pas suivi son cours normal. — Un remède brutal l'arrête, mais la maladie suit sa marche latente. Les ouvriers sont encore trop ignorants des choses de l'industrie pour savoir quand et comment leurs revendications ont chance d'être exaucées. Gain de cause leur est trop vite accordé ; ils ne voient dans ce rapide succès que la conséquence de la faiblesse de leur patron. « On est généralement brave contre des faibles, on hésite devant des obstinés. » La grève éclate donc de nouveau; mais alors le patron, effrayé par la con-
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currence et désarmé par ses premières concessions, se retranche dans une intransigeance entêtée. Les ouvriers, qui ont eu si facilement gain de cause une première fois, s'obstinent à leur tour dans leur ultimatum, et la grève dure longtemps au détriment des deux partis en présence, mais sans chance de succès pour les ouvriers.
Lorsque la grève a été victorieuse, dit encore M. Bureau, on peut avoir la quasi-certitude que, dans un délai très court, le contrat qui Ta terminée sera l'objet d'innombrables violations. En effet, la première victoire n'est pas toujours le résultat d'une lutte méthodique longuement préparée, savamment conduite. Il n'y a aucune raison pour que l'un ou l'autre des deux adversaires, souventtous les deux àlafois, considèrent comme définitif un engagement dont l'issue doit être attribuée, pour la plus grande part, à l'habileté, parfois à la ruse, souvent à l'influence d'un camarade plus ardent et plus éloquent, ou d'un patron plus faible ou plus expert; en un mot, à mille circonstances accidentelles beaucoup plus qu'à une bataille loyale établissant nettement la valeur réelle et fondée en principe des forces des deux combattants.
D'où provient cette violation si fréquente de traités de paix? Tout simplement de ce que les syndicats ne sont pas assez forts et ne sont pas rendus responsables des engagements qu'ils ont pris.
L'entente momentanée des ouvriers, dans une grève, n'est pas suffisante pour assurer leur succès définitif. Les concessions qu'un patron est obligé de faire, il peut les reprendre quelques jours plus tard et remettre les choses dans l'état où elles étaient précédemment ; ou
bien encore le prix de la vie aura augmenté en peu de temps, et, les salaires restés stables ne concordant plus avec le coût de Texistence qui a progressé, il faudra que l'ouvrier reprenne les armes et essaie de rétablir l'équilibre rompu entre ces deux facteurs. Une des premières grandes grèves fut la grève des charpentiers de Paris, en 1822. Ils eurent gain de cause. Dix ans plus tard, les objets de première nécessité ayant augmenté, la situation de ces ouvriers devint aussi précaire qu'avant. En 1833, nouvelle grève et même succès. Et, en 1845, les mêmes phénomènes se reproduisent : cherté de vie accrue, grève et majoration de salaires correspondant à l'augmentation du coût de la vie.
Lorsque des grévistes ont conclu un accord qui met fin à la grève, ils n'hésitent pas à en contester les bases, s'ils s'aperçoivent que cet accord ne leur a pas donné tous les résultats favorables qu'ils en avaient espérés. Et ceux-là mêmes qui avaient engagé leurs signatures, au nom de leurs commettants, sont les premiers bien souvent à dénoncer une convention, dont l'exécution loyale risque de compromettre leur popularité. Et alors, que reste-t-il en face du patron contractant? Personne. La situation est surtout grave, lorsqu'il n'existe que des syndicats chancelants et sans responsabilité.
Il faut, pour que le contrat soit loyalement exécuté, que les syndicats soient forts et aient, non seulement le pouvoir, mais aussi l'obligation d'assumer une responsabilité réelle.
« 11 est de règle dans notre droit, a fait remarquer M. Hubert- V'alloroux, que celui qui s'engage soit responsable des suites de
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son engagement. Jadis, on était responsable sur sa personne et sur ses biens; dans l'ancienne Rome, le débiteur qui ne payait pas devenait esclave de son créancier. En France, l'emprisonnement des débiteurs existait encore, il n'y a guère plus de trente ans. Actuellement, on ne répond plus que sur ses biens, et encore pas sur tous... il y a des restrictions que l'humanité a fait établir : on ne peut saisir le « coucher » d'un débiteur, non plus que ses vêtements et ses instruments de travail. La tendance qui se manifeste est d'augmenter la quantité des objets insaisissables. C'est ainsi qu'on a rendu une loi sur l'insaisissabilité des salaires et que les partisans du homestead voudraient obtenir la même faveur pour l'habitation du débiteur.
« Mais pourquoi la règle, qui exige la reconnaissance d'un gage pour celui qui emprunte, va-t-elle fléchir encore, parce que l'engagement n'est pas pris par un individu seul, mais par plusieurs? Il n'y a aucune raison pour cela, et, dans la société en nom collectif, chaque associé est responsable des dettes de la société, comme des siennes propres. Puis on a cherché à restreindre cette responsabilité de chacun, en la reportant sur un seul ou sur quelques-uns des membres de la société, et on a formé la société en commandite, les simples commanditaires ne restant responsables que jusqu'à concurrence d'une somme déterminée. Enfin, on a été encore plus loin et fini par admettre que tous les associés ne s'engageraient que jusqu'à concurrence d'une somme déterminée. C'est la société anonyme, qui prend un nom de son choix : la Confiance, VEntrex>rise... Et alors le législateur a pris le soin d'exiger de chacun des associés l'apport d'une somme minima : SCH) francs, ou 100 francs d'abord, '25 francs seulement depuis la loi de 1893. Les tiers obtenaient ainsi quelque garantie : ils étaient également avertis, par les publications légales, qu'ils avaient affaire avec une société, dont le capital était connu et s'élevait, par exemple, à 100.000 francs divisés en actions de 100 francs.
« La loi a donc pris des précautions pour que la responsabilité des sociétés contractantes restât sérieuse, bien que la part de responsabilité des associés fût atténuée. iMais, si nous venons aux syndicats professionnels, quel minimum trouverons-nous? Aucun. — Les sociétaires ne sont tenus que de leur cotisation annuelle ; cette cotisation ne s'élevant en général qu'à une somme minime. »
Et, en face d'eux, les patrons se trouvent désarmés,
eux qui risquent leur industrie, leur fortune, leur honneur. La partie n'est pas égale. Quelle différence avec l'Angleterre, où les unions sont riches et responsables, et par suite se montrent peu disposées à batailler, lorsque leur bon droit n'est pas évident !
« L'expérience de la Révolution, observe M. Georges Sorel i, nous apprend que le pouvoir effectif appartient, en temps de troubles, aux individus qui n'ont aucune responsabilité personnelle et qui, par suite, peuvent se montrer les plus hardis. Des hommes qui avaient été modérés avant 1789 et qui firent d'excellents fonctionnaires, après 1801, se laissèrent imposer, pendant la période révolutionnaire, des mesures qui devaient singulièrement leur répugner; leur faiblesse leur faisait croire qu'ils se montraient héroïques, en sacrifiant leurs préférences sur l'autel de la patrie! Dans toute agitation politique, les chefs suivent les soldats. »
Un exemple typique de cet entraînement des chefs par Tarmée quils sont sensés commander nous est donné par M. Urbain Guérin-, lorsqu'en parlant des crimes d'Irlande, il écrit : « Je ne sache pas que le clergé irlandais ait jamais eu le courage de désavouer ces crimes. »
Moins les chefs ont de responsabilité, et plus ils sont violents. Les députés qui conduisent ou conseillent des grèves sont toujours partisans du c-alme et adversaires de toute violence. Ils ont peur duser leur crédit^, de faire des promesses inconsidérées et de présenter au nom des ouvriers qui sont leurs électeurs des prétentions irrecevables. — Les concurrents de ces députés profitent de la circonstance pour jouer de la surenchère électorale et démolir la popularité des gens dont ils convoitent la place. Le fait s'est produit dans les der-