‹ Les grèvesChapitre 8 sur 46 · Sorel, Science sociale, oct. et nov · texte numérisé non relu

Sorel, Science sociale, oct. et nov

LES GRÈVES DAUTREFOIS. LES GREVES DAUJOUIiDHUI. 17

nières grèves du Pas-de-Calais (nov. 1902 oùTinfluence de M. Basly a été sourdement minée par les représentants du P. G. F. (parti ouvrier français ou guesdiste) et où un syndicat concurrent a été opposé par eux au syndicat dont M. Basly était le chef. — 11 est donc juste d'affirmer que les élus des ouvriers sont des modérateurs de grèves et des adversaires des billevesées qu'on met si facilement en tète de leurs électeurs, surtout en période de grève. — Les anarchistes qui ne rêvent que plaies et bosses et qui ne voient dans la grève qu'un élément de guerre civile, une petite guerre destinée à tenir en haleine et à exercer les troupes qu'ils croient destinées au « grand combat », se montrent très hostiles à l'intrusion dans les grèves des politiciens conciliateurs et pacificateurs. Les agents qui viennent du dehors et ne sont retenus par aucune préoccupation électorale ni par aucune responsabilité, peuvent proposer les choses les plus extraordinaires. Leur seul souci est de manifester leur amour pour le peuple. — Et ce peuple croit facilement aux promesses les plus insensées. — Je me souviens qu'à la fin de la grève des verriers de Carmaux, en 1896, alors que M. Rességuier avait déjà embauché tout un personnel étranger, des grévistes me disaient naïvement : « Ah! il va être obligé de céder, M. Rességuier! Nous allons tous rentrer en triomphateurs à l'usine, ou bien nous en construirons une en face de la sienne qui écrasera son orgueil et ruinera son industrie. » Pauvres gens! deux jours plus tard, c'était en vaincus qu'ils rentraient à l'usine, et pas tous. Beaucoup étaient renvoyés. — Seul un hasard heureux les sauva de la misère.

« Il faut rapprocher ces faits, dit M. Sorel, de ce qu'on a appelé la fièvre obsidionale, qui se manifeste dans les villes assiégées,

par suite de la tension trop continue de l'esprit vers l'attente d'un coup de force, et par suite de la préoccupation de besoins matériels devenant chaque jour plus pressants. Uun des effets de celle fièvre est une excessive crédulité. En ces moments, toute idée de mesure est écartée, tout conseil raisonnable devient suspect. »

Une des causes qui rendent les grèves si difficiles à résoudre est encore, d'après M. Sorel, que patrons et ouvriers ont de leurs droits deux conceptions inconciliables et qu'ils ne peuvent s'entendre, partant de deux idées diamétralement opposées.

« Les ouvriers s'arrogent certains droits sur l'usine et croient que le patron ne peut fermer ses ateliers sans leur consentement. Ils ne se considèrent pas comme des marchands de « force de travail », mais comme de co-propriétaires. — L'idée que les ouvriers se font de la coalition est absolument conforme à la définition qu'en adonnée le juge Jenkins ^ : « Si l'on nempêche pas par des mesures coercitives l'employeur de se procurer des hommes qui remplacent ceux qui ont cessé de travailler, une grève n'est qu'une arme de paille... A mon sens, il faudrait définir une grève ainsi : un effort combiné des ouvriers pour forcer l'employeur à faire droit à leurs demandes en Vemjiêchant d'exercer son industrie, jusqu'à ce quHl se soit soumis. »

« Aux yeux des patrons, au contraire, le droit de coalition pour les ouvriers se réduit au « droit qu'ils ont de rester chez eux • et ne saurait faire obstacle au droit qu'ont d'autres ouvriers de travailler non plus qu'à celui des patrons d'embaucher de nouveaux ouvriers. Le contrat de travail est rompu, les deux parties contractantes sont libres. « Si les anciens ouvriers cherchent à empêcher la marche normale de l'atelier, ils se livrent à une manœuvre aussi déloyale que si un négociant, après avoir quitté une boutique, cherchait à détourner les clients de venir chez son successeur, en répandant des bruits diffamatoires sur son compte, ou en menaçant les gens de voies de fait, ou en les injuriant. »

Les dreits très lég^itimes ées deux parties qui se

Page 1