Les grimpeurs de rochers
Qui n’a pas entendu parler des monts Himalaya, de ces masses colossales qui s’interposent entre les plaines brûlantes de l’Inde et les froids plateaux du Thibet, séparant ainsi les deux plus grands Étals du monde : l’empire des Mongols et celui du fils du Ciel, dont elles constituent la digne frontière? Le moins avancé de vous tous en géographie n’ignore pas que ce sont les plus hautes montagnes du globe, qu’une demi-douzaine au moins de leurs sommets ont une altitude perpendi-* culaire de plus de cinq milles ‘ au-dessus du niveau de
l. Le mille anglais équivaut à 1609 mètres.
l’Océan; qu’il en est plus de trente dont l’élévation dépasse vingt mille pieds anglais, c’est-à-dire six kilomètres; et que leur faîte est couvert de neiges étemelles.
Un géographe habile, un ^éoÿnosïe pourrait, à propos de ces montagnes majestueuses, vous apprendre des centaines de faits intéressants; et les pages attrayantes que l’on écrirait sur la faune et la flore de cette -région formeraient de nombreux volumes. Mais nous ne pouvons nous occuper ici que des points les plus saillants, dont nous dirons un mot pour que vous puissiez vous faire une idée de la grandeur titanique de ces rocs au front neigeux, qui, déchirant les nues, répandent leur ombre sur le vaste empire de l’Inde, ou paraissent lui sourire.
Les écrivains désignent l 'Himalaya sous le nom de chaîne de montagnes; les Espagnols le qualifieraient de sierra, comme ils ont fait pour les Cordillères américaines; mais, ici, ni l’un ni l’autre de ces termes n’est exact. La forme de l’Himalayane rappelle en rien celle d’une chaîne ; l’aire immense, occupée par les montagnes qui le composent, n’a pas moins de deux cent mille milles carrés, ce qui est le triple de la Grande- Bretagne. Ce n’est pas qu’elle soit très-longue : un peu plus seulement de sept ou huit fois sa largeur ; la longueur du massif étant d’environ un millier de milles sur une épaisseur qui en maint endroit s’étend sur deux degrés de latitude.
En outre, à partir de l’extrémité occidentale située dans le Caboul, jusqu’aux dernières ondulations qui, à l’orient, vont gagner les bords du Brahmapoutra, il n’y
LES GRlMPEUItS DE ROCHERS. 3
a pas cette continuité qui motiverait la qualification de chaîne. La masse, entre ces deux points, ,est coupée transversalement, et cela en maint endroit, par des vallées d’une incroyable profondeur, qui servent de chenal à de grandes rivières, et se dirigent souvent du nord au sud, contrairement à la disposition du massif qui paraît se déployer d’occident en orient.
U est vrai que pour celui qui aborde l’Himalaya des plaines de l’Inde, ces montagnes offrent l’aspect d’une barrière continue ; mais c’est tout simplement une illusion d’optique. Loin de former une chaîne régulière, elles doivent être envisagées comme un agrégat de chaînons courant dans tous les sens, et qui rayonnent vers tous les points de la rose des vents, sur un espace de deux cent mille milles, ainsi que nous l’avons dit plus haut.
Le sol, le climat, et partant les productions de ce groupe colossal, offrent nécessairement la plus grande variété. Aux échelons inférieurs, qui avoisinent les plaines de l’Inde, ainsi que dans les vallées profondes du centre, le caractère de la flore est celui des tropiques, ou à peu près. Les palmiers, les bambous, les fougères arborescentes y acquièrent tout leur développement.
A l’étage supérieur apparaît la végétation de la zone tempérée, que représentent des chênes gigantesques, des châtaigniers, des pins, des noyers, des sycomores. Viennent ensuite les rhododendrons, les bouleaux et les bruyères, que remplacent des pentes et des plateauxcouverts de riches herbages. Enfin, s’élevant toujours,
Digitieed by Coogle
on arrive aux cryptogames, aux lichens et aux mousses des Alpes, qui s’étendent jusqu’aux neiges perpétuelles, absolument comme on les rencontre aux environs du cercle polaire. Si bien qu’un voyageur qui, des plaines de l’Hindostan, ou du fond des vallées centrales, se dirige vers l’un des sommets de l’Himalaya, traverse en quelques heures tous les climats du globe, et voit successivement des échantillons de toutes les espèces végétales qui sont connues sur terre.
Il ne faut pas croire que ces montagnes soient désertes ; elles renferment au contraire des États nombreux, tels que le Bhoutan, le Sikkim, le Ghéroual, le Koumaon, la célèbre vallée de Cachemire et le Népaul, qui est un royaume considérable. Quelques-uns de ces États jouissent de leur indépendance ; mais la plupart d’entre eux vivent sous la domination anglaise, ou sont tributaires de la Chine.
Les habitants de ces diverses provinces n’appartien- ■ nent pas à la même race, et difièrent beaucoup des populations de l’Inde. Vers l’est, dans le Bhoutan et le Sikkim, ils sont principalement d’origine mongole; et par leurs coutumes et leurs manières, ils se rapprochent des Thibétains, dont ils pratiquent la religion, qiii est celle du Grand Lama. Dans la partie occidentale, on rencontre un mélange de montagnards Gourkas, de Sikhs de Lahore, d’Hindous arrivés du Sud, de mahométans sortis de l’ancien empire mongol ; d’où il résulte qu’on y trouve en plein exercice les trois grandes religions de l’Asie, qui sont le mahométisme, le bouddhisme et le brahmanisme.
Toutefois la population est très-restreinte, comparativement à la superficie du territoire qui la renferme. Il existe dans l’Himalaya des milliers de milles carrés où n’habite point un seul homme, où jamais un foyer n’envoie sa fumée dans l’air. On y trouve d’immenses régions, surtout près des neiges, que pas un être humain n’a parcourues, ou qui ne l’ont été que bien rarement par des chasseurs aventureux.
D’autres endroits sont complètement inaccessibles ; je n’ai pas besoin de vous dire que les pics les plus élevés, tels que le Choumoulari, le Kinchiniljounga, le Donkia, le Dawalghiri, et leurs pareils, défient les plus audacieux grimpeurs. Je ne sais pas si jamais quelqu’un est monté à plus de huit kilomètres au-dessus du niveau de l’Océan ; il est même probable qu’â cette hauteur la vie animale s’éteint, en raison du froid qui est extrême, et de la raréfaction de l’air.
Bien que l’Himalaya ait été connu dès les temps les plus reculés, puisque c’est ïlmaüs et VEmodus des anciens, nous n’avons eu en Europe de données précises à son égard que dans le siècle où nous sommes. Les Portugais et les Hollandais, qui furent les premiers colons européens des Indes orientales, nous en ont dit peu de chose; et les Anglais, eux-mêmes, ont été longtemps avant d’en rien écrire. Des récits exagérés sur le caractère hostile et cruel des Himalayens, principalement des Gourkas, avaient empêché les explorations particulières. A peine avait-on quelques ouvrages concernant presque tous la partie occidentale du massif; ils n’offraient qu’un intérêt bien mince, en raison du peu de savoir de leurs
îiuteurs; et cette vaste région était restée jusqn’à nos jours presque une terre inconnue.
Toutefois nous avons acquis dans ces dernières années de précieux renseignements sur cette portion du globe. Royle et Hooker, attirés par la magnificence de la flore himalayenne, nous ont ouvert ce nouveau monde végétal. Le zoologiste, également séduit par la faune variée de cette région intéressante, nous a fait connaître de nouvelles formes animales, dont Hodgson et Wallich ont été les historiens; et c’est tout au plus si notre dette est moins grande envers les chasseurs, tels que Markham, Dunlop et Wilson, qui nous ont enrichis de leurs découvertes.
Mais à ces noms devenus fameux par l’éclat des ouvrages qu’ils ont signés, il convient d’en ajouter d’autres qui sont demeurés inconnus. L’utile voyageur commissionné par le pépiniériste, l’humble chasseur de plantes, a dirigé ses pas vers les monts Himalaya; il a pénétré dans leurs gorges les plus lointaines, a gravi leurs flancs abruptes, suivi la lisière de leurs neiges permanentes.
Pour vous apporter une fleur nouvelle, un nouveau feuillage, il a traversé des eaux fangeuses, bravé des torrents furieux, oubhé l’avalanche, escaladé les rocs, franchi les glaciers aux crevasses effroyables; et bien que ses recherches méritantes ne soient point inscrites dans les livres, il n’en a pas moins contribué à nous faire connaître cette grande zone montagneuse. L’histoire de ses découvertes peut être lue dans nos jardins : le rhododendron, le magnolia, le déodora nous la répè-
lent. On la retrouve dans les fleurs excentriques de Torchis, dans la forme curieuse du .pandanus et dans les racines et les fruits destinés à paraître sur nos tables.
Nous avons raconté les périls d’une humble expédition de ce genre, et nous continuons aujourd’hui Thistoire du jeune voyageur qui l’avait entreprise au compte d’un marchand de graines bien connu dans la métropole du monde.