‹ Les grimpeurs de rochersChapitre 2 sur 62 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

LE CHOUMOULARI.

La scène de notre histoire est, on se le rappelle, au cœur même de l’Himalaya, dans la partie de la montagne que les Anglais ont le moins explorée, Lien qu’elle ne soit pas la plus éloignée de Calcutta, cette capitale de l’Inde anglaise.

On peut trouver le point qui nous occupe, au nord de cette grande ville, dans la région himalayenne qu’embrasse l’immense courbe décrite par le Brahmapoutra. C’est bien littéralement un point, quand on compare son étendue à celle du vaste désert qui l’environne ; un désert froid et désolé : des glaciers étincelants, des crêtes arides, des pics neigeux qui se dressent au-dessus les uns des autres, ou s’amoncellent en désordre comme les nuages à l’horizon.

Au milieu de ce chaos de rochers, de glace et de neige, le Choumoulari s’élève, drapé de blanc, comme il convient à son caractère sacré. Autour de lui appa-

raissent, sous d’autres formes, ses acolytes et ses serviteurs, montagnes d’une moindre stature; mais néanmoins puissantes, et comme lui revêtues de la robe sans tache.

Si vous étiez à la cime du Ghouraoulari, vous auriez sous les yeux, à des milliers de mètres au-dessous de vos pieds, l’arène où se passent les divers incidents de notre histoire ; c’est-à-dire une sorte d’amphithéâtre, qui ne diffère d’une salle de spectacle que par le petit nombre des personnages du drame et l’absence complète de spectateurs.

En abaissant vos regards sur les monts qui entourent le Ghouraoulari, vous apercevriez une vallée d’un caractère si étrange, qu’elle fixerait tout d’abord votre attention. Vous remarqueriez, au premier coup d’œil, que sa forme est une ellipse régulière, et qu’au lieu d’être close par des pentes plus ou moins inclinées, elle a pour enceinte une falaise à peu près verticale, dont la ligne paraît être continue. Gette muraille, d’un granit de couleur sombre, n’a pas moins de plusieurs centaines de pieds de hauteur, à partir du fond de la vallée. Si vous étiez dans la belle saison, vous pourriez voir derrière cet ourlet de granit se dresser les flancs brunis de la montagne ; double enceinte couronnée par un cercle de pitons et de crêtes déchiquetées qui, dominant la ligne des neiges, gardent toujours le manteau d’un blanc pur qui leur est tombé du ciel.

Votre œil après avoir reconnu ces détails, qu’il aurait saisis du premier regard, plongerait alors dans le vallon et s’y trouverait fixé par la singularité de la scène et le

charme du tableau, dont la douceur forme un contraste si frappant avec le rude horizon qui l’encadre.

La forme de ce vallon elliptique vous ferait penser au cratère d’un volcan ; mais au lieu des scories sulfureuses que l’on pourrait s’attendre à voir joncher la base de la falaise, vous contempleriez un paysage verdoyant, d’une grâce souriante, des bouquets d’arbres et des taillis, entremêlés de clairières pareilles aux pelouses d’un parc; enfin, çà et là, un monceau de rocailles que l’on croirait être fait de main d’homme, et que l’on prendrait pour un objet décoratif.

Au pied de la falaise se déroule une ceinture d’arbres forestiers d’un vert sombre; tandis que le milieu du bassin est occupé par un lac transparent, dont la surface argentée réfléchit, à une certaine heure du jour, une portion de la cime du Choumoulari.

Avec une bonne lunette d’approche, vous distingueriez les quadrupèdes de différente espèce qui vaguent dans les clairières, les oiseaux nombreux qui ■ volent d’un arbre à l’autre, ou qui folâtrent à la surface du lac.

Vous chercheriez le manoir, et votre œil plongerait dan.s les massifs pour y voir les cheminées et les tourelles percer à travers le feuillage; mais votre attente serait déçue.

D’un côté du vallon, près de la muraille d’enceinte, vous découvririez une vapeur blanche qui s’élève de la terre; toutefois ce serait une erreur que de la prendre pour de la fumée ; c’est tout bonnement un léger brouillard, planant au-dessus d’une eau chaude qui sort du roc en bouillonnant, forme une petite rivière pareille à un

ruban d’acier, et va tomber dans le lac qu’elle unit à sa source.

La vue de ce lieu charmant fait naître en vous le désir de l’explorer. Vous suivez la pente du Choumoulari; et, traversant avec efforts le labyrinthe montagneux qui l’entoure, vous gagnez la lisière du précipice qui forme l’enceinte du vallon ; mais, arrivés là, vous vous arrêtez forcément : aucun sentier ne conduit au has de la falaise, et si vous avez toujours à cœur de vous approcher de ce lac qui vous attire, vous n’y arriverez qu’au moyen d’une échelle de corde ayant une centaine de mètres.

Les camarades aidant, cela n’a rien d’impossible; mais une fois dans la vallée, vous ne pouvez plus en sortir qu’avec ladite échelle.

Vous apercevez en face de vous une brèche dans la muraille ; et vous croyez n’avoir qu’à la rejoindre pour gagner l’autre versant de la montagne.

On arrive aisément à cette brèche par une côte peu rapide; mais après l’avoir franchie, on se trouve dans une gorge, fermée sur les deux rives par une falaise non moins haute que celle du vallon.

Un glacier occupe la première partie de la gorge, et vous offre un passage; mais, à moitié chemin, vous rencontrez cet abîme de cent pieds d’ouverture dont vous avez gardé le souvenir. Impossible d’aller plus loin, à moins de jeter un pont sur le gouffre; et, quand vous y seriez parvenu, vous trouveriez plus has de nouvelles crevassefvplus profondes et plus larges.

Revenant alors sur vos pas, afin d’examiner l’étrange vallon, vous y verriez des arbres de toute espèce, des

oiseaux, des quadrupèdes, des insectes variés et nombreux, toutes les formes de la vie animale, excepté l’homme.

Si néanmoins vous n’apercevez pas les maîtres de la vallée, vous en découvrez les traces. Appuyée contre la falaise, près de la source d’eau chaude, est une cabane grossière, construite avec des quartiers de roche qu’on a cimentés avec de la vase.

Entrez dans cette cabane, vous n’y trouverez personne ; elle est froide et vide. Pour unique mobilier, des couchettes de pierre, recouvertes de grandes herbes sur lesquelles on a dormi; et deux ou trois blocs de granit où l’on a dû s’asseoir. Quelques morceaux de cuir sont pendus à la muraille; et les os, dont le sol est jonché, permettent de voir quelle fut la nourriture des habitants de la cabane : il est évident que ces hommes étaient chasseurs.

Qu’ils aient pénétré dans ce vallon, cela n’a rien qui vous surprenne, puisque vous-même vous y êtes descendu. Peut-être, d’ailleurs, savez-vous leur histoire. Quant à leur sortie, elle a dû s’effectuer avec une échelle.

Cette explication toute naturelle pourrait vous satisfaire, sans une circonstance dont vous êtes frappé. En examinant la falaise, un détail singulier arrête vos regards : une ligne, ou pour mieux dire une série de lignes dentelées part du pied de la montagne, et se prolonge verticalement. Lorsqu’on approche de ces lignes, on reconnaît que ce sont des échelles; la première, qui est posée sur le sol, gagne une espèce de comiche où s’ap-

puie la deuxième échelle, qui va rejoindre une seconde tablette; et ainsi de suite jusqu’à la demi-douzaine.

A première vue, il semblerait que les anciens propriétaires de la hutte ont recouvré la liberté par ce moyen ; et j’en serais persuadé si les échelles atteignaientle faîte de la muraille. Mais une distance qui aurait exigé deux ou trois fois la longueur des échelles précédentes sépare le dernier échelon du haut de la falaise, et n’a pu être franchie avec celles que nous avons sous les yeux. Il n’est pas probable que les dernières aient été reprises par les fugitifs; et si le vent les avait fait choir, elles seraient dans la vallée, où nous les retrouverions.

Toutefois le caractère même de la tentative démontre que ceux qui l’ont faite se trouvaient dans une situation désespérée. Vous verrez en outre, p^r une complète exploration des lieux, qu’il n’y avait aucun moyen d’en sortir, du moins en apparence ; et rien ne prouve que les habitants de la cabane aient pu s’échapper de leur étrange prison. Nous ne pouvons donc faire que des conjectures au sujet des malheureux qui ont habité ce coin perdu. Mais les pages suivantes nous apprendront ce qu’il faut ])cnser à leur égard

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