‹ Les griseriesChapitre 18 sur 32 · PREMIER ACTE · texte numérisé non relu

PREMIER ACTE

Le décor est exquis : un jardin Louis Seize, Charmilles et quinconce obscur.

Un grand mélèze A gauche, vers la droite un immense escalier Aux degrés envahis d'herbes folles : au pied Une vasque de bronze, où pleure une fontaine. Mais la source est tarie et Ton entend à peine

Le bruit de l'eau perlant sur le torse ébréché Des naïades.

Le sol est humide et jonché De feuilles; c'est l'automne et la nuit va descendre. On perçoit au lointain un air joyeux et tendre Et tout en satin blanc, d'un pas vif et discret Entre en scène Pierrot, le Pierrot de Lancret. Poudré, pantalon court, la casaque Louis Quinze A gros boutons s' ouvrant sur la blancheur du linge, La guitare à la main et le mollet cambré, Il est musqué, pimpant, fanfreluche, lustré Et semble en ce décor austère et froid d'automne Un brin de lilas blanc, qui valse et tourbillonne.

Une figure étrange et sinistre le suit.

Si Pierrot est le jour, son comparse est la nuit

Et le cœur est saisi d'une angoisse profonde.

Drapé d'un grand manteau, masqué, la tête blonde D'un blond roux, crespelé comme une mousse d'ors,

Cet homme est tout en noir, en étroit justaucorps De velours, svelte et fier et sanglé de cuir jaune. Sous son loup de satin luisent deux yeux de faune. Fendu comme un compas, il marche à grands pas lents Fantasques, inégaux; et, tintinnabulants, De clairs grelots d'argent sonnent à ses chevilles.

Ce que. cet homme en noir a dû tromper de filles Est effrayant ! Ses yeux sont d'un bleu dévorant; Il est pétri d'horreur et de charme attirant. Enfin, détail affreux, l'homme à la cape noire A la place d'un luth porte une bassinoire.

Pierrot, pauvre âme blanche, ivre, joyeux, séduit, Gambade sur ses pas ; l'Homme en noir le conduit. Ils font halte tous deux; pas un arbre ne bouge, Le ciel à l'horizon est barré d'un trait rouge.

PIERROT

C'est ici ?

L HOMME EN NOIR

C'est ici : Lancret ipse pinxit.

PIERROT

Mon père !

l'homme en noir, à part

Il en est mort (à Pierrot), mais quel air déconfit ? Ce parc a deux cents ans : les autans et la bise L'ont un peu chiffonné : d'où vient cette surprise ? Parce que par oubli le Temps, ce niveleur, A respecté ton front poudré de bateleur, Prince au trumeau dormant d'un boudoir de marquise Tu croyais éternel ton siècle... erreur exquise ! Les peuples ont marché pendant que tu dormais, Et les Amours ont fui, mais non pas à jamais : Vois, je porte avec moi la lyre évocatoire.

Ecoute ma chanson.

PIERROT

Ah ! pas de bassinoire"!

Je rêvais si tranquille en mon cadre endormi ; Cruel, pourquoi m'as-tu réveillé ?

l'homme en noir

Pauvre ami, Ce parc abandonné te rend-il si morose !

Je peux le repeupler. Chante-nous quelque chose

PIERROT

Moi, chanter !

l'homme en noir Ta guitare est muette ?

PIERROT

Ton nom ?

L'HOMME EN NOIR

Je te l'ai déjà dit, blême et doux compagnon, L'homme en noir.

PIERROT

L'homme en noir ! Dans monsieur Benserade Je ne t'ai jamais vu.

l'homme en noir Parbleu. La bergerade

A Thorreur du Bon Sens. Je reviens de l'exil.

PIERROT

Cet homme me fait peur avec son air subtil.

Jamais du bon vieux temps le ciel n'était si rouge. Ce parc humide et froid a l'âpre horreur d'un bouge Et ce bois tout l'aspect d'un endroit mal hanté.

l'homme en noir

Dont Pierrot pourrait faire un séjour enchanté. C'est l'heure noire et bleue où tout s'idéalise ; Veux-tu voir apparaître Aminthe et Cydalise, Doriméne ou Florinde, étoiles d'opéra; Vite un air de guitare et tradéri déra Le jardin s'emplira de songe et de mirage.

Le charme évocatoire opère d'âge en âge.

Vois, la rougeur s'éteint à l'horizon sanglant Et, blanche comme toi dans son domino blanc, Vois monter au ciel bleu la reine des féeries. Des bosquets rajeunis, des pelouses fleuries ux-tu voir accourir en habits d'apparat,

Tout le monde enchanté, que ton rêve adora !

Chante, Pierrot, courage.

PIERROT

A toi donc, adorée , O lune, ô confidente à la face nacrée.

Pierrot s'assied au pied de l'escalier désert. Il chante, et tout à coup déployant en flot clair Sa robe de lumière au-dessus des quinconces, Surgit la lune; un bleu reflet baigne les ronces.

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