‹ Les grotesquesChapitre 10 sur 20 · DE PROVENCE · texte numérisé non relu

DE PROVENCE

Avec cette triple épigraphe, tirée de rÉcriture :

Erat in desertis usque in diem ostensionis.

Dédit ei Deus locum paenitenliae.

In foraminibus petrae, in cavcrnâ macerise.

Les premières pages sont remplies par des anagrammes, im vœu de l'auteur à Notre-Dame-de-Lumière, une préface assez cavalière, ma foi, et où le public est traité du haut en bas; une dédicace à madame de la Blache Gabrielle de Levi, dont la maison prétendait descendre de la Vierge ; un sonnet acrostiche à la même dame, des sonnets élogieux, des distiques latins, des galanteries spirituelles par différents religieux et plusieurs petites pièces à la louange de l'auteur. Puis vient le poème, qui a douze chants, ni plus ni moins. Le volume finit comme il a commencé, par des anagrammes et des sonnets tantôt en l'honneur de Magdelaine, tantôt en l'honneur du père Pierre de Saint-Louis. C'est assurément une naïveté rare et charmante que cet usage que l'on avait

alors de faire imprimer en tête de son livre les éloges de ses amis, et de les rendre ainsi solidaires du succès de l'ouvrage. Il y a là-dedans une bonhomie et une franchise vraiment regrettables. Parmis ces anagrammes quelques-unes sont réellement très-belles et très-poétiques ; ces deux-ci sont parfaites pour le genre :

Sancta Maria Magdalena.

Anagramme.

Es alla, magna ac miranda.

Sancta Maria Magdalena.

Anagramme.

Magna et clara dei amans.

Le père Pierre de Saint-Louis avait la passion des anagrammes ; il avait mis en anagrammes les noms des papes, des empereurs, des rois et de beaucoup d'autres personnages illustres. Je ne pense pas qu'on les ait conservées. Celte passion lui fut même funeste : ayant fait une anagramme injurieuse sur un certain carme d'un caractère brutal et emporté que tout le monde haïssait dans la communauté, il eut la faiblesse de la montrer : le religieux en fut informe, — la haine d'un moine est tenace, et quelques années après, étant devenu supérieur, il relégua le père Pierre de Saint-Louis k Pineti, couvent ifc l'ordre, au milieu des Alpes, dans un site triste et désolé, où il mourut d'une hydropisie do poitrine, h 58 ant,, entre les bras du père 'Groslier, qui ne l'avait pas quitta, un an avant la fortuie de son poënre, oui était d'abord resté dix

ans dans la boutique du libraire sans qu'il s'en fût débité un seul. — Le libraire, désespérant de s'en défaire et, ayant besoin de la place que l'édition occupait, allait la taire passer chez l'épicier, quand tout à coup les acheteurs se présentèrent en si grand nombre qu'elle fut bientôt entièrement épuisée et que l'on fut obligé d'en faire promptement une seconde. La cause de ce succès inespéré est douteuse. Les uns Tattibuent au père Baillet, jésuite; d'autres à M. Nicole, qui, ayant trouvé le poëme de la Magdelaine à la bibliothèque des Billettes, le parcourut, et, singulièrement réjoui par la verve burlesque et extravagante qui l'anime d'un bout à l'autre, le mit dans sa poche et l'emporta à Port-Royal-des-Champs, où il en fit part aux solitaires. Ceux-ci rirent au éclats des incongruités et des baroqueries qui se hérissent à chaque vers de cet étonnant poëme, et le firent acheter par tous leurs amis. Voilà comment l'édition s'enleva, et comment le nom, auparavant obscur, du père Pierre de Saint- Louis acquit subitement une énorme célébrité. L'ouvrage eut tout d'abord une très-grande vogue dans les communautés , principalement chez les bénédictins de Saint-Maur, puis chez les pères de l'Oratoire, les jésuites, les pères de la doctrine chrétienne, où il y avait beaucoup d'Italiens qui l'admiraient le plus sérieusement du monde, et estimaient les concetti dont il fourmille à régal de ceux du célèbre cavalier Marin. Lamonnoye l'inséra dans son Recueil de pièces choisies, tant en prose qu'en vers, qui parut en 1714. Rien ne manquait au triomphe que le pauvre Pierre de Saint-Louis, qui s'était trop dépéché de mourir. Quelle joie pour lui s'il avait pu

LES GROTESQUES. \i\

assister à un succès aussi colossal ! et que ses derniers moments durent être amers ! car il n'est pas, que je sache, de situation plus affreuse que celle d'un poëte qui meurt ayant sur la conscience une édition qui ne s'est pas vendue et laissant un poëme inédit que personne n'aura peut-être la pitié de faire imprimer. Le père Pierre de Saint-Louis, sans se laisser décourager par le peu de réussite de son premier ouvrage, avait vertueusement terminé son grand poëme de Y Eliade^ qu'on assure être beaucoup au-dessus de la Magdelaine. lî y travailla huit ans, un an de moins seulement qu'Horace n'en demande. Une telle opiniâtreté et un tel dévouement se rencontrent souventchez des poètes, médiocres d'ailleurs; car, ainsi que le dit avec tant de justesse Alfred de Musset,

La muse est toujours belle, Même pour l'insensé, même pour l'impuissant, Car sa beauté pour nous c'est notre amour pour elle.

Un frère vint dans la cellule du père Pierre de Saint- Louis au moment où il allait mourir et emporta le manuscrit de VEliade. Il en traita secrètement à Lyon avec un libraire ; mais le supérieur des carmes, en ayant eu vent, s'y prit de telle manière que l'opération manqua, et l'ouvrage ne parut pas. Cette satisfaction lut refusée à la pauvre ombre du père Pierre de Saint-Louis, qui, s'il n'eut pas les qualités d'un véritable poëte, eut du moins tons les diagnostics à quoi l'on reconnaît un attaqué du m-c. de poésie. Il était distrait , rêveur , d'humeur inquiète, et ne pouvait tenir dans la même place. Il était

si sensible à la boauté des femmes que, pour n'être point tenté, il s'en allait par les rues les yeux f.'rmés, ce qui l'exposait aux chocs les plus désagréables et. mettait souvent sa vie en danger : aussi fût-ce pour une peine d'amour, comme nous l'avons dit, qu'il quitta le monde et .se jeta dans le cloître.

Le père Groslier se trouva bien seul quand on eut emporté au cimetière son inséparable. Depuis le jour où ils s'étaient connus ils ne s'étaient pas éloignés une fois l'un de l'autre. Amitié touchante et respectable ! Le père Groslier mourut à Lyon, dans un âge très-avancé, parlant toujours de son ami les larmes aux yeux, et c'est à lui qu'on doit la plupart des détails qui remplissent cette notice. Il n'a voulu les donner à celui qui les lui demandait qu'à condition qu'on ne s'en servirait point pour tourner en ridicule celui qui lui avait été le plus cher au monde; et, chose remarquable, il mourut le lendemain même qu'il eut remis les notes, comme s'il n'avait plus rien à faire au monde après avoir assuré la mémoire de son ami contre l'oubli des hommes et l'ignorance des biographes.

Maintenant que vous savez de point en point l'histoire du père Pierre de Saint-Louis, nous allons examiner, j'en demande bien pardon à l'ombre du père Groslier, les vers abracadabrans du poème de la Magdelaine^ le seul de ses ouvrages qui nous soit parvenu.

C'est une singulière tête que la tête du père Pierre de Saint-Louis, et c'est une chose incroyable que la vigueur d'imagination qu'il a dépensée à trouver les plus mauvaises choses du monde. La Magdalenéide est dans son

genre une chose aussi complète que ï Iliade ou V Odyssée. Je suis convaincu qu'il serait impossible à qui que ce soit de faire volontairement dix vers aussi étranges que ceux du père Pierre de Saint-Louis, car son détestable n'est jamais commun, ni facile ; c'est un détestable exquis, savant, consciencieux, admirablement soutenu d'un bout à l'autre. Il n'y a pas un seul vers faible dans tout le poème (par vers faible j'entends un vers raisonnable ou insignifiant); chacun renferme un concetti inattendu, une bizarrerie inexplicable. On marche de surprise en surprise, et rien au monde n'est plus difficile que de se rendre compte de la formation et de la cristallisation de pareilles idées : ni l'analyse ni la critique ne sont possibles pour de semblables œuvres ; on ne peut que les raconter. C'est comme ces anciens tableaux que l'on rencontre le long des quais et des ponts, où le ciel est vertpomme, les lointains rose-clair, les arbres blonds et roux, comme s'ils allaient prendre feu; où tous les tons et tous les plans sont tous déposés de la façon la plus baroque; où des personnages démesurés se dressent à côté de maisons deux fois plus petites qu'eux; qu'on regarde avec surprise et non sans quelque plaisir, et avec plus d'intérêt qu'on ne ferait d'une chose raisonnable et médiocre. Le poème du père Pierre de Saint-Louis est une véritable torét vierge où il est impossible de faire un pas sans être arrêté. Autant le Scawon est sec, incolore et abstrait, autant le père Pierre de Saint-Louis fst hyperbolique, eullé jus([u'à l'hydropisie, excessif, touttù et plantureux; chez lui les métaphores poussent en tout sens leurs branchages noueux. Les parenthèses (ilan-

dreuses se pendent avec leurs doubles crochets au tronc de chaque phrase comme des plantes grimpantes avec leurs vrilles. Les rhébus et les concelli s'entrecroisent inextricablement. Parmi les hyperboles et les jeiix de mots, sautent, comme des crapauds, des adjectifs bouffis et coassants. Les antithèses se choquent à coups de tête comme les boucs des bas-reliefs antiques. Les plus simples fleurs de réthorique prennent une dimension monstrueuse, ainsi que les fleurs de l'île de Java, et répandent un parfum étrange qui porte à la tête comme l'assa fœtida; la moindre efflorescence de langage y devient sur-le-champ agaric ou champignon. Chaque mot vous tire la langue, vous fait la moue et vous regarde avec des yeux de basilic, et, jusqu'aux simples particules, tout y a l'air louche et venimeux. Les objets vus à ce prisme ont un aspect des plus extraordinaires. Le lieu de la scène est on ne peut plus étrange : ce sont des rochers barbus et chassieux qui font suer de grosses larmes de leurs yeux de pierre, de grands arbres centenaires et chenus qui se haussent contre le ciel comme des titans, et accrochent au passage les nues floconneuses ; des buissons qui cherchent à vous blesser de leurs mille poignards, ou rampent hideusement comme des scolopendres ou des ser-, pents; une source obscure et miroitante, moitié eau, moitié pleurs, défigure les formes qu'elle réfl.échit et les change en spectres ou en figures grimaçantes. La Magdelaine est là, toute nue, n'ayant pour voile que ses cheveux qui rampent jusqu'à ses talons comme autant de couleuvres. Sa main repose sur un crâne ras que les larmes que ses yeux distillent incessauiuient ont rendu

blanc et poli comme l'ivoire. Des anges en peiTiique blonde et en dalmatique de brocard viennent prendre la sainte repentie et l'enlèvent au ciel sept fois par jour, il y a des dialogues de deux cents vers avec l'écho sur des questions théologiques. L'écho répond en vers monosyllabiques et contrepetes. La voix du monde cause avec la voix de la solitude, et la tête de mort fait des leçons de morale à Magdelaine dans le style le plus hétéroclite qui ait jamais été donné à un vivant de lire ou d'entendre. Voici quelques vers du dialogue du monde et de Magdelaine; ils ne sont que bizarres.

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