LE MONDE
Que fais-tu, Magdelaine, en ce triste séjour Qui prive tes beaux yeux de la clarté du jour P Pourquoi t'ensevelir en des lieux si funèbres, Où tu ne semblés plus qu'un ange des ténèbres, Qu'as-tu fait des souris, des grâces, des attraits Qui te faisaient briller sur les plus beaux portraits ? Quelle métamorphose en celte grotte sombre ! Tu fus un beau soleil, et tu n'es plus qu'une ombre Qui semble être venue en cet antre si noir Du profond de l'abîme et damnable manoir. Pour venir habiter celte alTreuse demeure Pourquoi n'attendais-tu que la vieillesse meure Vint déteindre Ion teint et sillonner Ion front, Sans te faire loi-mème un si cruel aH'ront,. Comme pour empêcher qu'on ne te reconnaisse ? Pourquoi flétrir ainsi la fleur de ta jeunesse Dans la verte saison de tes plus doux appas. Sachant que c'est un fruit qui ne se garde pas, Qii-d la beauté du corps et l'embonpoint de l'âge Passent connue l'éclair transparent et volage, Comme un cheval ailé ([ui va sans éperon. Et mieux qu'aucun vaisseau de voile et d'aviron; Que c'est un cerf-volant qui court à toute bride
<*» LES GUOTESyUES.
Pouj te venir marquer d'une élcrnelle ride?
Vniix .tQ savoir son nom ? Ce coursier que j'entcnda,
ftui galope toujours, n'est autre que le temps.
Pourquoi donc n'altcnds-lu pour faire ta retraite
Que l'hiver de ta vie ail neiyé sur ta tcte,
Et que ta tresse blonde, en te désobligeant,
l'asse d'un âge d'or dans un siècle d'argent "
Après ce bel exorde le monde lui demande , en vers alternés, à quoi servent ces disciplines, ces orties, ces hâires, ces cilices, et engage Magdelaine à revenir à lui, alléguant qu'elle est trop délicate pour supporter de semblables macérations.
Magdelaine à cela, pour toute sa réponse,
Lui dit, le repoussant avec un coup de ronce :
« Sors d'ici, malheureux! avec tes faux appas;
Si je te fais pitié tu ne m'étonnes pas;
Si tu n'as pas pour moi de ruse plus subtile,
Je n'entends point d'ici ta voix de crocodile;
Et quoiqu'en me flattant tu me semblés pleurer.
Tu n'as d'autre dessein que de me dévorer.
Mais je suis du tout sourde à ta voix de syrène.
Et j'aime mieux servir qu'être ta souveraine,
Être plutôt esclave et ne rien posséder ,
Que d'être possédée, et de te voir céder
Le hérissé cilice et la chaine pesante.
L'un me semble plus doux, et l'autre plus plaisante
Que mes colliers dorés, que ma gaze et mon lin,
Que mon drap d'or frisé, que mon linge plus fin.
Les cailloux que tu vois, comme mes pierreries.
Sont bons pour l'accabler avec tes tromperies;
Mes roses, mes plaisirs, mes passe-temps plus chera
Se trouvent aux chardons, aux ronces, aux rochers:
Ne me cherche donc plus parmi ces solitudes.
Des douillets comme toi les trouveraient trop ludea;
Laisse qui t'a quitté, sans troubler mon repos.
Ce sont là les discours, euireliens et propos
Que Marie eut ici, dans sa grotte profonde, Quand elle rejetait les amorces du monde, Méprisant ses appas et ses allèchements, Et se bouchant l'oreille à tous ses sifilempnts.
On ne peut se faire une idée de l'intarissable verve d'incongruités que déploie le père Pierre de Saint-Louis. Voici un petit passage sur les yeux de la sainte qui n'est pas médiocrement agréable :
Voyez encore ses yeux qui ne veulent rien voir. Dans une affliction qu'on ne f*ut concevoir; Ces glaces, ces miroirs, ces chandelles fondues, Sur la joue, et de là sur les lèvres fendues, Roulent jusqu'à sa bouche, autrefois de corail, Et maintenant d'ébène et faite en soupirail; Bouche dont les souris découvroient avec gloire Un petit double rang de perles d'ivoire; Lèvres dont l'incarnat faisoit voir à la fois Un rosier sans épine, un chapelet sans croix. Voyez ces mêmes yeux plus mourants que malades, Abattus et noyés sous ces belles arcades, Sous ces arcs de triomphe et des iris dorez. Dont ils coulaient tirer leurs traits plus acérez !
Une chose fort curieuse, c'est la description de la traversée de la sainte. L'anachronisme de costume y est aussi fort que dans les compositions de Paul Véronèse , cet admirable ignorant. Cela respire un adorable parfum de prologue d'opéra, et s'agence dans le goîil des tableaux de M. Cil. L(!l)rim , premier peintre du roi. Je ne connais rien qui soit plus Louis XIV et qui porte aussi distinctement le cachet de l'époque. N'oubliez pas, s'il vous plaît, que celte description lait partie d'un poème chrétien :
Sur un cliar azuré le dieu innrin Nrpliinc, Tout interdit de voir cptic bonne, fortune. Et sans pouvoir comprendre un pareil accident, Aricte ses chevaux et laisse son trident, Reconnaissant assez an cours de cet barque Que la mer reconnoif un plus puissant monarque. A son signal soudain les cornets des triions Font sauter et l)ondir les dau|ihins et les liions, Et l'on voit tout autour les vertes néréides Escorter le bateau sur les plaines humides Où cette troupe court pour y paroître mieux, Coiffée également de joncs et de glayeux. Les syrènes ensuite embouchent les coquilles, Et joignent leurs chansons à celles de ces filles Qui toutes ont en main des branches de corail Afin d'en augmenter la pompe et l'altirail. On voit monter du fond les troupes écaillées, De ce beau train naval toutes émerveillées, Qui portent sur leur dos de leur pays natal Les perles, l'ambre gris, la nacre et le cristal. Sur son teint si poli qu'il semble être solide Celte vieille Thélis n'a plus aucune ride ; Et voyant son désir et plaisir accompli, Pareil tout ajustée et ne fait pas un pli. Les tempêtes sans bruit étant toutes allées Troubler en autre part les campagnes salées.
Tffus les vents allachés aux pieds de Magdelaine Retiennent par respect leur souille et leur haleine; E?;ceptez seulement quelques petits zéphirs Qui la font avancer autant que ses soupirs, Faisant flotter en l'air, d'une façon calante, Le voile de sa tête et sa tresse volante; Tout superbes cl fiers de baiser ce bel or Et friser en passant cet ondoyant Irésor.
Ne dirait-on pas du Triomphe (T Ampliitrite ou du prologue des Amants magnifiques, du sieur Pocquelin de Molière, valet de chambre du grand roi? Du reste, le
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père Pierre de Saint-Louis rencontre quelquefois de trèsbeaux vers et des mouvements singulièrement poétiques. Tel qu'il est, c'est-à-dire le poète du monde qui a eu le goût le plus monstrueusement dépravé qu'il se puisse voir, il est très-intéressant à lire pour les artistes : c'est une étude curieuse et qui sert à faire toucher au doigt le point d'intersection où le génie tourne à la folie, et comment ces meilleures qualités deviennent des défauts énormes en étant poussées à l'excès. Les gens inattentifs riront aux éclats, et certes on ne peut pas dire que ce soit à tort ; mais ceux que des barbarismes et des fautes de goût ne rebutent pas trouveront encore quelques perles dans ce fumier.
Le poème du père Pierre de Saint-Louis est indubitablement l'ouvrage le plus excentrique , pour le fond et la forme, qui ait jamais paru dans aucune langue du monde, et, à ce titre, quoiqu'il soit détestable , il méritait qu'on s'en occupât. Le suprême mauvais est aussi utile à connaître que le suprême beau. Avec l'un l'on apprend comme il ne faut pas faire , avec l'aufre comme il faut faire; le jour n'existerait pas sans la nuit, car il faut à toute chose son contrepoids. Le père Pierre de Saint- Louis est le contrepoids d'Homère : il est aussi absolu et aussi complet que lui dans la chose qu'il représente; c'est pourquoi ce n'est point un homme méprisable. Il est la personnification d'une des facultés de l'intelligence humaine. Ilomcre est l'inspiration ; le père Pierre de Saint-Louis est la (ièvre chaude poétique.