SAINT-AMANT
Ce que l'on sait de la vie de Saint-Amant se borne à fort peu de chose : — ce n'est pas que cette vie n'ait été agitée, aventureuse et digne des honneurs de labiographie, — au contraire. — Mais Saint-Amant était un homme de plaisir, rompu à l'existence du monde, très-insouciant de ce que la postérité ferait de son nom, et qui n'a laissé aucun document sur lui. Ce queBoileau en dit est un conte inventé à plaisir et qui ne mérite pas la moindre créance : en étudiant l'histoire littéraire de ce temps, il est facile de se convaincre que la plupart des autres assertions du fameux critique sont aussi dénuées de fondement, et que ses sentences en matière de goût, jusqu'ici sans appel, sont loin d'être toujours impartiales et judicieuses-
Marc-Anloirib Gérard, sieur de Saint-Amant, ccuyer, naquit à Rouen on l'an 1594. Plusieurs auteurs, entre autres Ménage et Brosselte, ont avancé que Saint-Amant était un gentilhomme verrier, en quoi ils se sont trompés. Cette épigramme de Maynard :
Votre noblesse est mince, Car ce n'est pas d'un prince, Daphnis, que vous sortez :
Gen'iiihoniine de verre, Si vous tombez à terre, Adieu les qualités,
ne veut pas dire qu'il fut précisénnent gentilhomme verrier, mais fait allusion à un privilège de verrerie qu'il avait sollicité du chancelier Séguier, en 1638, comme on peut le voir par un placet en vers qui se trouve dans la troisième partie de ses œuvres. — Voici un passage qui ne laisse aucun doute :
Page, remplis moy ce grand verre
Foiirby de feuilles de figuier,
Afin que d'un son de tonnerre
Je m'escrie à toute la terre :
Masse, à l'honneur du grand Séguierl
Je le révère, je l'admire ;
11 m'a fait, avec de la cire.
Une fortune de cristal
Que je feray briller et lire
Sur le marbre et sur le métal.
C'est par lui que dans ma province On voit refleurir, depuis peu.
Cet illustre et bel art de prince, Dont la matière fresle et mince Est le plus noble effort du feu.
C'est par lui que de sable et d'herbe
Dessus les champs Inûlçe en gerbe, Des miracles se font chez moi, Et que maint ouvrage superbe Y prétend aux lèvres d'im roy.
Il est de toute évidence que Saint-Amant n'était pas un ouvrier verrier, mais qu'il dirigeait une grande et Ix'lle manufacture dont les produits étaient assez parfaits pour fournir les maisons voyales. Au reste, il n'eut pas dérogé en soufflant lui-même le verre : c'était la ressource de beaucoup de pauvres gentilshommes ruinés. — Ce métier n'était point regardé comme dégradant et n'Atait pas le droit de porter l'épée : exposant ceux qui le pratiquaient à une mort presque certaine, à cause de l'air embrasé des fourneaux, il n'était point abaissé au rang des professions pacifiques et viles, car il fallait du courage pour s'y dévouer, et le courage, en France, a toujours été considéré comme la vraie et naïve marque de noblesse.
Son père, officier de marine fort distingué, servit vingtdeux ans la reine Elisabeth, et resta trois ans prisonnier dans la Tour-Noire, à Constantinople, et ses deux frères, dont l'un servait le grand Gustave, furent tués en combattant contre les Turcs; lui-même fut longtemps atttaché au comte d'Harcourt, cadet de la maison de Lorraine, qu'il suivit à la Rochelle, en Savoie, en Sardaigne, à Gibraltar, où il se conduisit non pas en poète, mais en brave, ou plutôt en brave et en poète, car il a fait sur ce sujet une de ses meilleures pièces qui a de singuliers rapports avec les pièces doCanm^is et Aq Navarin de Victor Hugo, et surtout avec la Sérieuse de M. de Vigny, coïncidence fortuite sans aucun doute. — Il était gentilhomme ordi-
naire de Marie-Louise de Gonzague, devenue reine de Pologne par son mariage avec Ladislas Sigismond, et touchait en outre une pension de trois mille livres que lui avait fait avoir l'abbé de Marolles, son ami. — Beaucoup de grands seigneurs, et des mieux en cour, vivaient avec lui sur le pied de la familiarité la plus cordiale; il était de l'Académie, avait beaucoup voyagé et visité toutes les cours de l'Europe, où il avait été reçu avec distinction. Certes, il y a loin de là à la pauvreté tout homérique du reste et qui ne prouverait rien contre son talent que le pédagogue du Parnasse ose lui reprocher dans ces vers :
Saint-Amant n'ent du ciel que sa veine en partage L'habit qu'il eut sur lui fut son seul héritage. Un lit et deux placets composoient tout son bien. Ou, pour mieux en parler, Saint-Amant n'avoit rien.
11 n'est pas vrai non plus qu'il vint à la cour pour se produire lui et ses vers ; il y avait déjà longtemps que ses œuvres étaient imprimées et que sa belle ode à la Solitude lui avait fait un nom mérité. Saint-Amant, quoi qu'en dise Boileau, obtint beaucoup de succès; la nature de ses qualités et même de ses défauts devait immanquablement produire cet effet dans une littérature toute pénétrée encore de la forte saveur de Ronsard, et que l'école des versificateurs-grammairiens, fondée par Malherbe et continuée par Despréaux, tâchait de dépouiller de sa partie colorante et individuelle.
Saint-Amant eut sans doute des moments de gêne ; dans une vie de voyages et de plaisirs comme la sienne, la chose a dû arriver plus d'une fois ; mais ce sont de ces embarras comme en éprouvent tous les fils de famille
qui ont laissé trop vile ruisseler leur Pactole entre leurs doigts et qui sont aux expédients en attendant l'échéance du premier quartier de leur pension. Saint-Amant était un viveur dans la force du terme ; — ivrogne de science et de passion, capable d'être profès dans l'ordre des coteaux, gourmet raffiné, se connaissant mieux que pas un aux bons morceaux ; — un ivrogne et un gourmet d'une façon toute gauloise et toute rabelaisienne. Il faut voir comme il a un respect profond, une vénération presque tendre pour le fromage marbré de vert et de bleu, l'oreille de sanglier, la langue de bœuf fumée, le cotignac, le jambon et tels autres éperons à boire d'autant. — Il est bien de l'humeur de ce Grec dont parle le Moyen de parvenir, qui souhaitait avoir le col long comme une grue, afin de sentir plus longtemps le passage de la purée septembrale, et qui ne voyait pas au monde et ailleurs de sort plus digne d'envie que celui d'entonnoir; il aime les écots dans les mauvais cabarets, les parties fines dans les bons lieux et dans les mauvais; chez la Coiffier, à l'Ile-au-Bois, et à la taverne, chez Laplante-le-Borgne; il est là dans son centre ; sa grosse figure enluminée s'y épanouit d'aise; il demande à boire plus haut que Pantagruel en venant au monde; il crie : Masse! à celui-ci, à celui-là, et ne refuse aucune santé; et comme le moine d'Amiens qui s'indigne de ne pas trouver à Florence, la ville des tableaux et des statues, une seule rôtisserie, il entre dans une fureur endiablée contre Évreux, où l'on voit trente églises et pas un pauvre cabaret ! Ne croyez pas cependant que Saint-Amant soit un ivrogne vulgaire qui ne boit que pour boire; non, certes^ c'est un ivrogne à la manière
ISO LES GROTESQUES.
d'Hoffmann, un buveur poétique qui entend l'orgie à nieiveille, et qui sait tout ce qu'il peut jaillii" d'étincelles du choc des verres de deux hommes d'esprit. — Il comprend que le génie n'est que l'ivresse de la raison^ et il s'enivre le plus souvent qu'il peut. — Certains hommes ont le don de pouvoir dégager quand ils veulent leur rêve de la réalité et de se séparer complètement du milieu qui les environne, comme La Fontaine, qui dormit debout toute sa vie; d'autres sont obligés de recourir à des moyens factices, au vin ou à l'opium, pour assoupir la geôlière de la prison et faire prendre sa volée à la folle du logis. Saint-Amant est de ceux-là ; le rayon lui arrive bien plus étincelant et coloré à travers le ventre vermeil d'un flacon de vin. Sa métaphore jaillit plus hardiment avec le bouchon de la bouteille et va frapper le plafond en même temps que lui. Quelle ardeur de touche ! quelle vivacité ! quel entrain ! — Ce n'est plus le même homme, c'est comme un autre poète dans le poète.
— Dites-moi si cette inégalité pleine de lueurs flamboyantes et d'obscurités impénétrables, cimes très-élevées et fondrières très-profondes, ne vous pîaît pas mieux qu'une médiocrité sobre et honnête, sans étoiles et sans nuages, éclairée partout d'un jour pâle et artificiel comme la clarté des bougies. — Un tel écrivain, si chaud, si vivace, avec cette chair et ce sang à la Rubens, cette tournure d'esprit à la fois allemande et espagnole, un homme qui avait vu tant de choses et qui peignait avec ses propres couleurs ce qu'il avait vu de ses yeux, ne devait pas convenir le moindrement du monde à Boileau , esprit juste, mais étroit, critique passionné et ignorant si l'oa'
en excente la littérature ancienne, poète qui parle toujours lie vers et de rime et jamais de poésie, adroit ariaageur qui n'a peut-être pas dans toute son œuvre quatre lignes qui lui appartiennent en propre ; satirique sans portée, qui ne voit pas d'autres critnes au monde et d'autres vices à flageller que des fautes de français ou de vers discordants : aussi en parle-t-il d'un ton fort dédaigneux dans son Art poétique. — Il est vrai que, par conq)ensation, il lui accorde dans ses Réflexions sur Longin assez de génie pour les ouvrages de débauches, mais c'est comme à regret.
Quoiqu'il en soit, Saint-Amant est à coup sûr un très-grand et très-original poète, digne d'être cité entre les meilleurs dont la France puisse s'honorer. Sa rime est extrêmement riche, abondante, imprévue et souvent inespérée. — Son rhythme est noujbreux , habilement soutenu et ménagé. — Son slyle est très-varié , très-pittoresque, Irès-imaginé, quelquefois sans goût, mais toujours amusant et neuf. Par l'analyse et les citations nous ferons voir quel cachet et quelle tournure il sait imprimer aux moindres choses. Mais, avant de passer à l'appréciation littéraire, il serait bon d'en tinir, une lois pour toutes, avec les détails biographiques. — 11 ne nous reste heureusement plus grand'chosc à dire.
Saint- Amant ne savait pas à fond son grec ni son latin , comme il le dit lui-même ; en revanche, il possédait parfaitement l'anglais, l'espagnol et l'italien; il était, g\\ outre, très-bon musicien et jouait bien du lulh. — Théophile dit de lui ;
Saint-Amant sait polir la rime
Avec une si douce, lime
Que son lulh n'est pas plus ini^fnard.
11 fait allusion lui-môme, plusieurs fois, et assez peu modestement, il faut en convenir, à son talent pour la nmsicjue dans le cours de ses ouvrages, et, entre autres, dans le Moïse sauvé , où. pour donner une idée de la suavité du chant des rossignols, il la compare aux charmes de son luth: ce qui donne lieu de croire qu'il en jouait, non en simple amaieur, mais en virtuose consommé. C'est d'ailleurs une particularité assez remarquable chez un poète français ; on n'en cite guère qui aient été musiciens et poètes à la fois, à moins que ce ne soit dans des temps très-anciens ; car la poésie et la musique, que l'on croirait sœurs, sont plus antipathiques qu'on ne le pense communément. 11 n'y a qu'un petit nombre de musiciens capables de refaire les vers de leur libretto quand ils ne leur conviennent pas; il n'y a pas de poète, que je sache, qui soit en état de chanter juste l'ariette la plus facile : Victor Hugo hait principalement l'opéra et même les orgues de Barbarie ; Lamartine s'enfuit à toutes jambes quand il voit ouvrir un piano; Alexandre Dumas chante à peu près aussi bien que Mademoiselle Mars, ou feu Louis XV, d'harmonieuse mémoire ; et moi-même , s'il est permis de parler de l'hysope après avoir parlé du cèdre, je dois avouer que le grincement d'une scie ou celui de la quatrième- corde du plus habile violoniste me font exactement le même effet. — C'est une remarque que personne n'a faite avant moi et que j'ai vérifiée autant que le cercle de mes relations
a pu me lo permettre, je la livre au public, Gt je serais bien aise qu'un homme de science s'en emparât et en fit l'expérience plus en grand. — Cela servirait à remettre à son véritable rang la musique, que l'on affecte de regarder comme la poésie même , quoique l'une s'adresse plus particulièrement aux sens, et l'autre à l'idée, ce qui est fort difîérent. — La musique fait de l'effet sur les animaux ; il y a des chiens de chasse dilettanti qui ont des spasmes en entendant toucher de l'orgue expressif, et des caniches qui suivent les chanteurs ambulants en hurlant de la manière la plus harmonieuse et la plus intelligente. Lisez-leur les plus magnifiques vers du monde, ils y seront peu sensibles.
Outre ce talent de jouer du luth, Saint-Amant avait celui de lire ses vers admirablement bien, à tel point qu'il en dissimulait parfaitement les défauts, et qu'il n'y avait point jour à discerner les excellents d'avec les bons et les médiocres d'avec les pires. Gombaud , souvent trompé par cette magie et dépité de s'y laisser toujours reprendre, fit là-dessus cette épigramme, qu'il ne faut pas prendre au pied de la lettre , non plus qu'aucune autre épigramme
Tes vers sont beaux quand tu les dis, Mais ce n'est rien quand je les lis; Tu ne peux pas toujours en dire, Fais-en donc que je puisse lire.
11 fut un des premiers de l'Académie, où il eut pour successeur l'abbé Cassaigne. On l'exempta de faire un discours de réception , à celte condition qu'il se char-
gorait de la partie burltîsque et joviale du célèbre dictionnaire, objet de tant de plaisanteries; et certes, il était en état mieux qu'homme du monde de s'en tirer avec honneur, et par théorie et par expérience, car son vocabulaire en ce genre est très-étendu et très-pittoresque, et l'on peut voir par ses écrits que la langue française n'est point si prude et si petite bouche que l'on veut bien la faire, et qu'au bout du compte elle sait, aussi bien que langue de la terre, trouver le mot pour la chose , et dit fort bien ce qu'elle ne veut pas cacher.
En 1656, la reine Christine, lorsque l'Académie lui fut présentée , reconnut très-bien Saint-Amant et lui marqua le plaisir qu'elle avait de le voir membre de Tillustre compagnie: ceci arriva cinq ans avant la mort du poète; il faut croire qu'il n'était pas tombé dans un aussi grand discrédit que Boileau veut bien le dire.
— Ayant commencé le Moïse, il fit exprès le voyage de Varsovie pour montrer à Marie de Gonzague , à qui l'ouvrage est dédié, ce qu'il en avait déjà composé. — Il lut arrêté à Saint-Omer, comme on le voit parce passage de l'épître liminaire que nous allons transcrire :
« Cette puissante faveur, Madame, ne s'est point fait voir seulement au salut de l'œuvre, mais au salut de l'ouvrier mesme: car lorsque m'en allant en Pologne, pour rendre mes très-fidèles devoirs à V. M. et pour lu'i porter ce que j'avois déjà fait de cette pièce, je fus pris par la garnison de Saint-Onier. Sans doute que si je n'eussenv dit aussitôt que j'avois l'honneur d'estre un des gentilshommes de sa chambre, et que je ne fusse
comme revestu de si belles et si fortes armes, je n'aurois jamais pu parer le coup d'infortune , je courois risque de perdre la vie, et le Moïse sauvé était le Moïse perdu. Mais ceux qui me prirent, quelques farouches et quelqu'insolents qu'ils fussent, [respectèrent en la personne du domestique la grandeur de la maîtresse : l'éclat d'un nom si fameux et si considérable leur fit suspendre la foudre qu'ils étoient tout prêts de taire tomber sur moi , et leurs yeux le voyant luire comme un bel astre au premier des cahiers de mon ouvrage en furent tellement éblouis qu'ils n'osèrent plus le regarder...
« La crainte que quelque curiosité profane n'en eût tiré quelque copie me fit résoudre dès-lors d'en changer la face et toute la tissure. L'envie d'accomplir ce dessein me sollicita pendant tout mon voyage, j'essayai même par plusieurs fois et en plusieurs lieux de l'effectuer, mais je reconnus que les muses de la Seine étoient si délicates qu'elles n'avoient pu me suivre dans cette longue course, et que la fatigue du chemin les avoit étonnées, et qu'absolument il me falloit une retraite solitaire et naturelle où ces belles vierges habitassent pour venir à bout de ce que j'avois projeté. — C'est ce qui me fit revenir en France, Madame; et si j'ay commis quelque faute en ce retour, j'espère que V. M. me fera la grâce de me la pardonner, puisque c'est à cause de cela que j'ay mis en meilleur ordre, et que j'ay aciievé ce que je n'ay jamais entrepris que pour coiitnbuer en quelque chose à ses divertissements. »
ir.2 LES GROTESQUES.
Dans ces vers, il semble manifester le désir de se naturaliser en Pologne.
II m'entre en la pensée,
Si vers le Nord ma fortune est poussée, Si la Vistule à mes yeux se fait voir, Comme le ciel m'en a donné l'espoir, De me vcslir, en noble et Oer Sarmate, D'un beau velours dont la couleur éclate. Qui, grave et doux sur un poil précieux. Rende mon port superbe et gracieux ; D'armer mon flanc d'un riche et courbe sabre | De m'agrandir sur un turc qui se cabre ; De transformer mon feutre en un bonnet Qui tienne chaud mon crâne rasé net ; De suivre en tout la polonoise mode, Jusqu'à la botte au marcher incommode.
Jusqu'aux festins où tu dis qu'on boit tant. Et dont l'excès m'étonne en me flattant; Bref, jusqu'aux murs, et même je m'engage Jusqu'à ce point d'apprendre le langage. De le polir, de me traduire en vers D'un style haut, magnifique et divers : Si que de tous en la cour florissante De notre reine adorable et puissante, Et pour qui seule au monde je nasquy.
Je sois nommé le gros Saint-Amantsky.
Mais il n'en fit rien, et Saint-Amant ne devint pas Saint-Amantsky. Il retourna en France et refit le Moïse sous le titre à^ Idylle héroïque, titre qui fut assez vivement critiqué, malgré l'approbation de l'Académie, dont l'auteur s'appuie dans la préface, qui est fort remarquable comme style et comme renfermant les opinions littéraires du poète. — En voici quelques fragments :
a J'ai meslé des épisodes pour remplir la scène, s'il faut ainsi dire. Et, sans m'arrester tout à fait aux règles des anciens que je révère toutefois et que je n'ignore pas, m'en faisant de toutes nouvelles à moi-même à cause de la nouveauté de l'invention, j'ay jugé que la seule raison me seroit une autorité assez puissante pour les soutenir; car en effet, pourvu qu'une chose soit judicieuse et qu'elle convienne aux temps , aux lieux et aux personnes , qu'importe qu'Aristote l'ait ou ne l'ait pas approuvée ! — Il s'est descouvert des étoiles en ces derniers siècles qui lui auroient fait dire d'autres choses qu'il n'a dites s^il les avait vues; et la philosophie de nos modernes ne demeure pas toujours d'accord, avecque la sienne, de tous ses principes et de toutes ses définitions. »
Plus loin, s'excusant de l'emploi de quelques mots surannés, il dit :
« Une grande et vénérable chaise à l'antique a quelquefois très-bonne grâce et tient fort bien son rang dans une chambre parée des meubles les plus à la mode et les
plus superbes Pour moy, quoi qu'on die des langues
grecque et latine, quelque copieuses qu'elles soyent, et quelques avantages qu'elles aient dessus les nôtres, je ne crois pas que les Homère et les Virgile ne les trouvassent fort pauvres et défectueuses à comparaison de la richesse et de l'abondance de leurs pensées, et qu'il ne leur restât toujours dans l'esprit quelques images qui ne pouvoient passer jusqu'au bout de leur plume. — C'est mon sentiment; un autre dira le sien.
« Je prévois encore que ceux qui n'aiment que les imitations des anciens, q>ii en font leurs idoles qui voudroient que l'on fût servilement altaclîé à ne rien dire que ce qu'ils ont dit, comme si l'esprit humain n'avoif pas la liberté de produire rien de nouveau, diront qu'ils estimeroient plus un larcin que j'aurois fait sur autruy que tout ce que je pourrois leur donner de mon. propre bien... Il est vrai que je ne me plais pas beaucoup à me parer des plumes d'autruy, comme la corneille d'Horace, et que, la plupart du temps, je ne m'amuse qu'à faire des bouquets de simples fleurs tirées de mon parterre.
« Je voudrois bien, pour conclusion, dire quelque mot en passant de mon style et de la manière que j'ai observée à faire mes vers. Si j'avois le loisir, je dirois que je ne suis pas de l'avis de ceux qui veulent qu'il ait toujours un sens absolument achevé aux deuxième et aux quatrième. Il faut quelquefois rompre la mesure, afin de la diversifier autrement ; cela cause à roreille un certain ennui qui ne peut provenir que de la continuelle uniformité. Je diiois qu'en user de la sorte, c'est ce qu'en termes de nuisique on appelle rompre la cadence ou sortir du mode pour y rentrer plus agréablement : je dirois la différence du style qui narre au style qui décrit... et quand j'aurois dit tout cela bien au long, avec les circonstances requises, je n'aurois pas dit la centième partie de ce qui s'en peut dire. »
3n voit par ces quelques lignes de quel parti était Saint-Amant dans cette grande querelle des anciens et
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des moflrrncs qui fit tant de bruit à cette époque : ces phrases, qui paraissent aujourd'hui d'une simplicité patriarcale et presque niaises à force d'être ^ raies, sont, pour le temps, de la hardiesse la plus singulière. Quel courage ! que de paradoxes inouïs et déchargés à bout portant ! Comment ! dès qu'une chose convient aux personnes, aux temps et aux lieux, il est peu important qu'Aristote l'approuve ou non! Mais ce que vous dites làest monstrueux ; il faut que vous soyez un bien grand misérable pour soutenir une pareille hérésie ; on en a brûlé qui n'en avaient pas tant dit. Vous prêchez la liberté et le progrès de l'esprit humain et estimez plus une fleur indigène s'épanouissant toute fraîche et toute parfumée au soleil de l'inspiration que toutes ces plantes artificielles et étrangères transplantées à grand'peine du Parnasse antique dans les serres chaudes du Parnasse moderne; vous préférez votre plumage te! qu'il est à la plume du paon, si riche et si bien nuancée, dont vous pourriez vous déguiser; vous prétendez qu'Homère et Virgile devaient se plaindre de la pauvreté du grec et du latin ; vous prêchez le vers brisé à césure mobile et à chute irrégulière, et tout cela ni plus ni moins qu'un jeune romanlique moderne dans une seule et même préface ! II faut convenir que vous n'avez pas volé les coups de férule que le Boileau vous assène çà et là de sa main doctorale dans les Satires et dans VArt poétique.
Le Mûïsn sauvé eut beaucoup de succès, quoiqu'il soit loin d'être un ouvrage irréprochable, n)ais la partie descriptive y est extrêmement brillanteet fait passer sur beaucoup de défectuosités. Le descriptif est l'endroit où Saint-
Amant excftlle entre tous autres ; ses voyages nombreux en Italie, en Angleterre, en Amérique, aux îles Canaries, En Espagne, en Afrique, sur la Méditerranée et ailleurs, le mettent à même de varier sa palette à l'infini et de la charger de couleurs originales et franches.
« Je m'assure, dit-il, que ceux qui n'ont pas tant voyagé que moi et qui ne savent pas toutes les raretés de la nature, pour les avoir presque toutes vues comme j'ai fait, ne seront point marris que je leur en apprenne quelque particularité.
« La description des moindres choses est mon apanage particulier; c'est où j'emploie le plus souvent ma petite industrie. »
A son retour de Pologne, il commença à vivre d'une manière plus sage et plus réglée, et se vint loger rue de Seine. — Malgré ses désordres, il avait toujours eu un fonds de piété naturelle, et un beau sentiment religieux respire dans quelques pièces qu'il a écrites sur la fin de sa vie. — Ce, fut la seule époque où l'inculpation de Boileau sur sa misère semble avoir quelque fondement : il paraît qu'il manqua d'argent pour payer son hôte, qui du reste ne lui en demandait point, le connaissant de longue main et le sachant incapable de lui faire tort ; — cela le fit entrer dans une mélancolie que la mort de ce même hôte et la crainte de se trouver sans ressources augmentèrent encore, et qui le conduisit au tombeau, après une maladie de peu de jours, en l'an 1666, d'autres disent que le peu de succès d'un poème à la louange de Louis XIV,
intitulé la Lune parlante, et sur lequel il avait fondé de grandes espérances, fut la cause de sa mort. Cela n'est guère croyable j il faut être Kirke-White ou Keats, c'està dire être excessivement naïf, et n'avoir pas plus de vingt ans pour mourir de ces choses-là. Les vieux auteurs n'ont point une sensibilité tellement maladive, si chatouilleuse que soit d'ailleurs leur vanité de poète, et Saint-Amant était loin d'en être à ses débuts, car il avait alors quelque soixante-sept ans.
Rhiintenant, pour achever de peindre le côté physique et matériel du poète, après avoir conté sa vie et sa mort, il nous reste à faire son portrait. Cela n'est pas difficile et se peut achever en deux traits. Saint- Amant était gros, gras, court, les yeux doux, le teint frais, les cheveux blonds et frisés comme un gros comte allemand, la face épanouie, la bouche vermeille et la moustache en croc. — Quelque peu cousin de Falstaff, et préférant d'ailleurs un broc de claret à toutes les Philis de la terre, il s'appelle lui-même et à plusieurs reprises le bon gros Saint- Amant, le bedon, le muids, le tonneau, et autres tels sobri(iuels qui ne conviennent guère à un poète mort de taiui. — Son embonpoint était devenu en quelque sorte proverbial dans la société qu'il fréquentait. — Mais, qu(»iqu'il fût gros et gras, il n'était point bête : loin de lu. — Ce lansquenet de Terburg, qui boit chez unecourtisanne dans un vidrecome démesuré, peut donner à notre lecteur ou à nos lecteurs, car nous aimons à croire que nous en aurons phis d'un, une idée paifa'.teincnt juste de la figure el du costume de notre poète. — Un coup d'œil sur le tableau lui en apprendra plus que toutes nos
paroles, si toutefois il se trouve quelque curiosité de connaître précisément de la physioiionne d'un auteur décrié et tombé dans l'oubli le plus profond, — ce qui est au moins douteux.
Saint-Amant, quoique bon ivrogne, n'est cependant pas exclusivement un poète bachicjue à lu façon de l*anard, de Désaugiers et des membres da Caveau. Sou haleine est plus longue que le couplet d'une chanson à boire, et il a souvent un beau soutïle lyrique. — Sa Solitude, qui a été imprimée un très-grand nombre de fois et traduite en vers latins , est une très-belle chose et de la plus étrange no.uveauté pour l'époque où elle parut ; elle contient en germe presque toute la révolution littéraire qui éclata plus tard. La nature y est étudiée immédiatement et non à travers les œuvres des maîtres antérieurs. Vous ne trouverez rien dans les poètes dits classiques de ce temps qui ait cette fraîcheur de coloris, cette transparence de lumière, cette rêverie flottante et mélancolique, cette manière calme et douce qui donnent un si grand charme à l'ode sur la Solitude. — Le poète se promène en un lieu écarté, où n'arrive pas le bruit du monde, et il décrit ce qu'il voit, non à la façon sèche et géométrique de l'abbé Delille, mais avec une liberté et une finesse de touche , avec un sentiment qui sentent leur grand maître ; il n'est guère possible de faire mieux dans le genre pittoresque. — Ce sont de grands arbres qui se sont trouvés à la naissance du temps, et qui semblent encore jeunes, tant leur feuillage est vert, tant leur ombre est humide et fraîche; ils font aller doucement leurs têtes en écoutant les fioritures du rossignol comme des
dileltanti à l'Opéra-Italien; ils livrent aux doigts rosés de la brisy de mai leur épaisse chevelure, et bercent dans leurs bras les nids des colombes et des bouvreuils; l'aubépine parfumée, amour du printemps, fait pleuvoir sa neige d'argent sur l'émeraude du gazon; du haut de ce mont à pic, dont les ilancs déchirés laissent voir l'ocre et la craie, tombe un torrent fougueux qui va bondissant par la vallée verte et sauvage, et qui bientôt, apaisant sa furie, se glisse, à travers l'herbe haute et drue, comme un serpent au dos azuré, et fait un trône de cristal à la naïade du lieu. Plus loin, c'est un étang bordé d'aliziers, d'aunes et de saules; les glayeuls et les roseaux frissonsent au vent; la grenouille peureuse saute et se plonge dans l'eau à votre approche; le héron s'amuse à becqueter sa plume, sans crainte du chasseur; mille oiseaux aquatiques jouent, nagent et font l'amour ; on voit flotter le nénuphar sur la face innnobile de l'eau où jamais voyageur n'a trempé sa main pour boire et que jamais rame n'a plissée d'une ride. Newton Fielding, le Raphaël des canards, n'eût pas mieux fait avec sa mine de plomb si pétillante et si colorée. — La scène change encore : c'est un vieux château ruiné où les sorciers font le sabbat, où les démons follets se retirent; l'orfraie fait danser les lulins avec sa chanson funèbre; les couleuvres et les hiboux se nichent dans les murailles que la limace souille de sa bave argentée ; le plancher du lieu le plus haut est tombé jusque dans la cave, et le lierre croît dans le foyer; sous un chevron de bois maudit, le vent remue le squelette d'un pauvre amant rebuté qui se pendit de désespoir ; et, n'en déplaise à Boileau, je ciois que ce pendu est Irès-
lo
no LES GROTESQUES.
bien à sa place. Après avoir erré quelque temps dans ces ruines où le pâle Morphée dort aux bras de la nonchalance, couché sur des gerbes de pavots, le poète monte sur une falaise escarpée dont le front semble aller chercher en quel lieu se font les bruines, et delà il contemple l'étendue de la mer qui apporte et rentraîne les galets; il voit flotter les éponges, le goémon, l'ambre gris, les corps des monstres naufragés; il voit les tritons chevelus qui se haussant sur les vagues agitées, font sonner leurs trompes et calment la tempête; puis vient cette strophe avec laquelle Victor Hugo s'est si merveilleusement rencontré dans le Feu du ciel (Orientales); c'est de la mer que parle Saint-Amant :
Tantôt la plus claire du monde, Elle semble un miroir flottant, Et nous représente à l'instant Encore d'autres deux sous l'onde; Le soleil s'y fait si bien voir, Y contemplant son beau visage, Qu'on est quelque temps à savoir Si c'est lui-même ou son image, Et d'abord il semble à nos yeux Qu'il s'est laissé tomber des deux.
La pièce se termine par quelques strophes d'envoi très* ingénieuses.
L'ode du Contemplateur sans être aussi connue et aussi souvent citée que l'ode à la Solitude, renferme des passages d'une grande beauté et à peu près de la même nature : c'est une rêverie à propos de tout, à propos d'une dorade qui passe, d'un cormoran qui s'envole, d'une phalène qui bat de l'aile, d'un nid d'alcyon qui flotte, entre-
mêlée de réflexions religieuses et d'élans pieux : aussi k pièce est-elle adressée à un évêque, qui est messire Philippes Cospéan, évêque de Nantes. Mais ce n'est là qu'ur côté du talent de Saint- Amant; le grotesque, cet élément indispensable que des esprits étroits et minutieux ont voulu rejeter du domaine de l'art, abonde chez lui à chaque vers, et se tortille au bout des rimes aussi capricieusement que les guivres et les tarasques au bout des goutières gothiques et sous les porches des vieilles cathédrales. — Il a moins d'enjouement en ce genre queScarron; mais une couleur forte et tranchée, que celui-ci n'a jamais, donne à son grotesque une bien plus haute valeur artistique. — Son trait est fin et brusque à la manière de Callot, avec quelque chose d'excessif et d'étrange qui fait que les figures qu'il dessine ont des airs de famille avec les Tartaglia, les Brighelle et les Pulcinelli du graveur lorrain. Voici un tableau d'intérieur esquissé au charbon et qu'Ostade ne désavouerait pas : c'est la chambre du débauché. La pièce est trop longue et trop libre pour que nous la citions ; nous en réunissons en quelques lignes les principaux traits. Après avoir monté assez haut pour se croire au troisième ciel, où fut ravi saint Paul, on arrive devant une porte où un rat ne saurait passer qu'à genoux ; la chambre est si froide qu'au milieu de l'été on y gèle comme au mois de décembre et qu'il y faut faire du feu. — Un petit galopin de valet revient tout chargé de cotterets, qu'il a escroqués en ville; mais la fumée se répand par la chambre et fait verser aux assistants plus de larmes que s'ils venaient de perdre toute leur famille : c'est à travers cette fumée blonde et rousse que le poète fait l'in-
venfaire des meubles du compagnon, et il est assez succinct, comme on le peut bien penser. Un vieux panier y sert de chaise et de tabouret et de fauteuil, en soite que si l'un est assis et ménage ainsi la semelle de ses souliers, l'autre est tout droit comme un sapin ou un cierge pascal ; un étui de luth tout cassé fait alternativement l'office de malle et d'oreiller. Une bouteille sert de chandelier ; la rapière du sire remplit avec un égal succès le rôle de broche et de couteau. Sur le bord de la cheminée on voit des fagots de bouts de vieilles pipes, un cornet avec ses trois dés et les Heures de Robert Benière à l'usage du lansquenet. — Quant au linge, la toile ne manque pas, mais malheureusement c'est la toile d'araignée qu'il faut entendre, et tout l'équipage du diôle se réduit à un peigne dans un chausson, et encore ce peigne n'est qu'une arête de poisson. — Des parfums et des poudres de senteur, il n'en faut pas chercher ; la cendre lui sert de poudre d'iris, et une gousse d'ail de pistache ; ses ongles, plus longs que ses doigts, lui sont comme des curedents d'Ecosse ; il fait d'un compas un fer à moustache, un chenet d'un pavé, et un collet d'une rotonde ; puis, quand il est fatigué, et que, las et non soûl de débauche, il donne le bonsoir aux pots, avec un demi-tour à gauche il fait de sa nappe un drap, et de sa table un lit. Le mur lui sert de rideau, et la lune, qui passe par une lucarne, lui tient lieu de veilleuse. Tout cela n'empêche pas^os deux épicuriens de faire en ce lieu de plaisance le meilleur repas qui se puisse faire entre deux pôles. — Certes, le tableau n'est pas noble, mais il est ïaû chaudement, et ceux qui ne disent pas comme Louis XIV devant les
toiles de Téniers : « Tirez-moi ces magots ! v fe verront, j'espère, avec quelque plaisir, ainsi quo cette pochade sur un sujet analogue, que son peu d'étendue nous permet de transcrire ; c'est un sonnet intitulé les Goinfres :
Coucher trois dans un drap, sans feu ni sans chandelle, Au profond de l'hiver, dans la salle aux fagots. Où les chats ruminant le langage des Golhs Nous éclairent sans cesse en rouant la prunelle;
Hausser notre chevet avec une escahelle, Être deux ans à jeun comme les escargots, Rêver en grimaçant ainsi que les magots Qui baillans au soleil se grattent sous l'aisselle;
Mettre au lieu de bonnet la coiffe d'un chapeau, Prendre pour se couvrir la frise d'un manteau Dont le dessus servit à nous doubler la panse ;
Puis souffrir cent brocards d'un vieux hôle irrité Qui peut fournir à peine à la moindre dépense. C'est ce qu'engendre enûn la prodigalité.
Il y a dans ces vers quelque chose de vivace et de pénétré, un accent de nature qui est rare dans la poésie française. — Ce volume en renferme beaucoup de pareils. — Que dites-vous de ce portrait? — Vous voyez cet homme qui fait la cour au roi de bronze sur le terro-pleia du l'ont-Neuf, avec ses yeux de chouette, sa barbe en fouille d'artichaut, sont nez en flûte d'alambio. On s'amasse pour le regarder, l'un croit que c'est un orang-outang, l'autre un loup-garou ; celui-ci pense que c'est une autruche, et l'autre un des chameaux que M. dcNevers a ramenés dans son bagage; —il y en a qui disent que c'est une cruche, quelques-uns un jacquemar à frapper
li).
ni LES GROTESQUES.
i'hfiiire échappée de quelque clocher. — C'est un poète. — Voulez-vous savoir comme un poète était habillé en ce temps-là? Un feutre noir tout blanc à force d'avoir servi, entouré d'un cordon de graisse et ombragé d'une plume de coq, lui couvre le chef; son pourpoint montre les dents à tout le monde et rit par toutes les coutures; si vous voulez souhaiter une longue vie à quelqu'un, souhaitez-lui de durer autant, il vivra les jours de Mathusalem; un rocquet de bourracan rouge l'affuble en toute saison, hiver comme été; une étroite jarretière faite d'un lambeau de frise lui enzodiaque le jupon et lui tient lieu d'écharpe; un fleuret y est pendu en guise d'épée, et s'en va creusant le pavé derrière lui comme un soc de charrue; pour pétrir la boue il chausse à cru de vieilles bottes, l'une en pêcheur d'huîtres, très-grande et de cuir noir, l'autre à genouillière en cuir blanc de Russie, l'une à bout pointu et plat, l'autre à pont-levis tortu ; il a le talon gauche ergoté d'un petit éperon à l'anglaise; quant au pied droit, il n'y porte rien, qu'une ficelle, à peu près comme Gringoire dans Notre-Dame de Paris, afin de retenir la semelle prête à quitter à tous coups la plante de son pied ; pour ses grègues, elles sont d'un faux satin jaune, trop longues d'un côté, trop courtes de l'autre; c'est le reste d'un ballet dansé qu'un galant lui a donné jadis avec un quart d'écu pour avoir fait l'anagramme de la princesse dont il était coiffé. Assurément c'est là un assez piteux équipage, et il faut croire, pour l'honneur de la poésie, que les couleurs du tableau sont un peu chargées; — néanmoins la caricature est excellente et provoque un rire involontaire comme les figures grima-
çantes du Bamboche. Mais c'est surtout dans la Rome ridiculc que sa verve bouffonne est le plus originale et réjouissante ; -- c'est une excellente leçon donnée en plaisantant aux touristes enthousiastes : il faut voir comme il se moque du Tibre tant vanté ! comme il l'appelle mauvais petit fleuve, va-nu-pieds de fleuve, fleuve de rien, qui se donne les gants d'avoir des ponts comme s'il y en avait besoin pour le passer! Comment! c'est là ce Tibre qui fait une si belle rime à libre; qu'on s'attend avoir avec des flots de cristal, un sablon d'or, une urne de porcelaine et une belle couronne de nymphaea sur la tête ! — mais ce n'est qu'un ruisseau qu'un nain franchirait d'une demi-enjambée ; la rivière que les chiens ont faite à la porte de la dame de Panurge était six fois grande comme cela; une canepetière ne pourrait y nager que d'une patte, elle aurait pied de l'autre; le sablon d'or n'est que de la boue infecte, le flot de cristal un filet d'eau sale, l'urne de porcelaine une cruche de grès, la couronne de nymphœa un bonnet de laine troué, et le dieu un portefaix. Et ces pauvres monuments antiques, comme ils sont traités! jamais personne n'en a parlé avec cette irrévérence; comme il se moque de l'enthousiasme des antiquaires pour des tas de pierres informes qui ne sont bons qu'à servir de repaires aux crapauds et aux scorpions! Comme il rit des tritons de la place Navone qui s'enfarinent la perruque d'une poussière d'eau, et qui, avec le jet qui leur sort de la bouche ont plutôt l'air de singes qui fument que de divinités marines! Comme il vous dit votre fait, belles Romaines! c'est bien à tort, selon lui, que l'on a fait à vos charmes celte réputation qu'on leur
donne : vous n'avez ni beauté, ni esprit, ni talents; vous avez un teint d'Egyptiennes, les cheveux gras, la gorge mal faite, la taille mal prise, la tête trop forte et les pieds l^lats; vos maris ont grand tort de vous cadenasser; il n'est pas besoin qu'une duègne vous talonne incessanmient et fasse le duplicata de votre ombre, vous vous gardez très-bien vous-mêmes, et votre laideur vous est une duègne suffisante. Les cardinaux eux-mêmes ne sont pas à l'abri de ses railleries ; il blasonne le plus plaisamment du monde leurs grands carrosses à la vieille mode, à moitié dédorés et traînés par des mules étiques ; leurs pages en guenilles et leurs laquais sans souliers. 0 descendants des nourrissons de la louve! comme il vous tance sur votre servilité, votre bassesse, votre avarice et votre friponnerie ; comme il peint bien toute cette canaille qui vous demande la manche et le paraguante, celui-ci pour vous avoir regardé, celui-là pour avoir dit : Dieu vous bénisse ! comme il vous reproche votre admiration monstrueuse pour la Vénus Callipyge ! comme il se moque de votre musique, de vos sérénades plus discordantes qu'un concert d'amateurs ! Hector Berlioz n'en eût pas dit davantage. Et vos grands feutres flasques, et ces plumes qui battent de l'aile comme des choucas prêts à prendre leur vol, et vos longues épées rouillées, et vos velours râpés, et vos galons ternis, comme il vous flagelle sans pitié 1 Une seule chose trouve grâce à ses yeux en Italie : c'est la. polenta aii fromage et le vin de Montefiascone! — Vous conviendrez que Saint- Amant était un homme prodigieusement avancé pour son siècle : c'est à ce séjour en Italie que se rapporte le sonnet suivant :
Quelle étrange chaleur nous vient ici Injler! Soiiiincs-nous transportez sous la zomi lorride, Ou quclqu'autre imprudent a-t-il lâché la brida Aux lumineux chevaux qu'on voit éliiiceler?
La terre en ce climat, contrainte à panlelcr,
Sous l'ardeur des rayons s'entrefend et se ride.
Et tout le champ romain n'est plus qu'un sable ariàe
D'où nulle fresche humeur ne se peut exhaler.
Les regards furieux de l'àpre canicule
Forcent même le Tibre à périr, comme Hercule,
Dessous l'ombrage sec des joncs et des roseaux. ^
Sa qualité de dieu ne l'en sauroit défendre, Et le vase natal d'où s'écoulaient ses eaux Sera l'urne funeste où l'on mettra sa cendre.
L'inséparable ami du vieux père Faret, dont le nom rime si souvent à cabaret, et du j)âle et morne Bilot, qui souffle la fumée du petun par les narines, sait aussi, quand il lèvent, s'élever au style le plus grave et le plus ferme, et je n'en veux pour témoins que ces vers qui sont dans le Moïse :
Le barbare insolent, armé d'une zagayc
Hi^mide et rouge encor du sang de mainte plajc,
S'avance le premier, et de son bras nerveux,
La dardant à Moyse, efTIcure ses ciieveux ;
Le bois en vain jeté passe comme un tonnerre
Et se fiche en tremblant plus d'un pied dans la Icrro ;
De la faute du coup l'É^ypIien paslit,
El la rage déçue en sa pasleur se lit.
Moyse-, agile et roide, en même temps l'enfonce, El 'I un acier qui brille et qui le meurtre annonce, L'esbloult cl lui porto un horrible fendant Qu'il oït, non sans clfroy, silHcr en descendant. Il esquive, il recule, et monstrant son adresse, Saule, l'éuée au poing, vers l'Hébreu qui le presse i
l 'un charge, l'autre parc, et du glaive soutient Lf! tranchant furieux qui contre lui revient. Des fers enlre-lieiirtcz il sort mainte étincolle; Icy l'un se tient forme, ot là l'autre chancelle, VA qnoiqu'en ce combat leurs corps soient désarméi, lis n'en sont pourtant pas au choc moins animé?.
Tous deux grands, tous deux forts, à la palme ils prétendent ,
Le pied, l'œil et la main se suivent et s'entendent;
Le bras s'accorde au cœur, l'art répond au désir •
Et de reprendre haleine ils n'ont pas le loisir.
Les ruses, les défours, les surprises, les feintes,
Et tout ce que l'escrime en ses vives atteintes
A de hardy, d'alTreux, de brusque et de cruel,
Se mettent en pratique en cet aspre duel.
Mais quoique le payen vaillamment se comporte, Quoiqu'il paraisse adroit, il ne l'est point en sorte Que du glaive ennemy, formidable à ses yeux. Le ravage mortel ne l'ofTence en maints lieux. I/e douleur el de honte il forcené, il blasphème, il se renfrogne, il hurle, et d'un dépit extrême. Décochant à Moyse un regard de travers. Lui lasche sur la tête un rapide revers. Moyse qui l'observe et qui voit qu'il s'allonge, Loin à l'écart du fer, à chef baissé se plonge.
Le fer rencontre un pin, y marque son erreur,
Et l'arbre, atteint du coup, tonne et frémit d'horrear.
Le payen, confondu de voir que son épée
S'est en ce grand effort à son poing échappée.
Tourne viste à Moyse, et sur lui se jetant.
Des jambes et des bras le saisit à l'instant.
Moyse le reçoit ; à la lutte ils se nouent, Ramassent leur vigueur, des mains s'entre-secouent Souirient, grincent les dents, déchirent leurs habits, Et de leurs yeux ardents font d'étranges rubis; Tentent mille desseins, et, redoublant de forces, Se donnent l'un à l'autre entorces sur entorcea. /Is changent de posture, ils brûlent d'action, Et l'eau que rend leur corps en cette oppression
Montre qu'ils n'ont en eux muscle, artère, ni veine, Ni nerf, qui ne frémisse et ne s'enfle de peine; Et mon œil agile voit en leur mouvement Leurs pas sur le sablou empreints conlusémeut.
Courage! du payen la valeur diminue :
Sa force de son ire est en vain soutenue.
Il fieschit, et l'Hébreu, terminant le combat,
■L'estraint, le fait gémir, le soulève, l'abat,
Lui presse d'un geaouil l'estomach qui panlèle.
Et, lui voyant tirer une dague mortelle
Qu'en l'ardeur de la lutte il a mise en oubly.
Lui surprend d'une main le poignet allaibly.
De l'autre ouvre ses doigts, les détord, l'en arrache,
En tourne en bas la pointe, et par trois fois la cache
Jusqu'à l'argent du manche, exquisement gravé,
Dans le flanc de son maître
Ceux qui s'occupent de poésie peuvent faire une comparaison de ce morceau à celui du combat de don Paëz avec Etur de Guadassé dans les Contes d'Espagne et d'Italie ;cbs,i un rapprochement très-curieux à faire pour les similitudes d'action et de style qu'il présente.
La comparaison suivante est un petit tableau achevé :
Aiiiiy seroit ému l'oiseau qui niche à terre, Si lorsque le réveil ses paupières desserre, Au lieu de sa compagne, il trouvoit à son flanc Une longue couleuvre au dos bleu, gris et blanc; 11 quitleroit le nid, battroit l'une et l'autre aile, Se mettrait aussitôt à chercher sa femelle. Et d'un ton gémissant et d'un air ellrayé Prexidrûit soudain de l'air le cliemiu non frayé.
M. de Vigny serait peut-être bien étonné de retrouver
dans Saint-Amant l'idée qu'on a trouvée si charmante
cette larnif) du Christ recueillie dans l'urne de dia-
niant; elle y est pom-latit, et très-bien développée; seu- |i"n»M!t, n'est umt \,\v\\\r (h' iori\be(i. — Smurru, on le Cauchemar, aétéiiussi exploité par Saint- i\inanl aussi bien qne par Cliai'IesNudit'i-, et Ton tiotue dans son œuvre beaucou[) de pièces de fanlasuiayorie qui rendraient des points à ce qu'il y a de plus noir en ce genre en anglais et en allemand. — Martin, à lui st:ul, ferait un tableau de nature biblique plus éblouissant que celui du bain de la princesse de Termulh. — Elle met le pied dans le fleuve sur un degré de nacre et d'agate, entre deux [jyramides. sous un pavillon couleur de saphir ; un grillage d'or laisse passer l'eau d'argent du fleuve, où de grands arbres trempent le bout de leurs cheveux; elle sort du bain, et son ombre blanche se réfléchit de colonne en colonne sur le porphyre poli comme l'ombre d'un cygne sur un lac. — Je crois qu'en voilà assez pour faire pardonner à Saint- Amant le fameux vers :
Les poissoDs ébahis les . eijardcnt pasaer.
€ÏRANO DE BERGERAC.
Certains physiologistes prétendent que la longueur du nez est le diagnostic de l'esprit, de la valeur et de toutes les belles qualités, et qu'on ne peut-être un grand homme 61 l'on n'a un grand nez. — Beaucoup de physiologistes femelles tirent aussi de la dimension de cette honnête partie du visage un augure on ne peut pas plus avantageux. — Quoi qu'il en soit, Socrate était camus : aussi Socrate avouait-il qu'il était né avec les disi)Ositions les plus vicieuses, et qu'il ne tenait peut-être qu'à un pou de paresse qu'il ne fût un grand scélérat; César, Napoléon ont un bec d'aigle au milieu de la figure; le vieux Pierre Corneille a le promontoire nasaî Irès-dévcloppé Voyez les
médailles, voyez les portraits; vous trouverez que les héros ont le nez proportionné à la grandeur de leur gloire et qu'il n'y en a point de punais. Ce qui fait que les nègres sont en général stupidcs, ce nVst pas qu'ils aient le crâne écrasé, le crâne n'y fait rien; c'est qu'ils sont aussi camards que la mort elle-même. Les éléphants, qui ont de l'intelligence à faire rougir bien des poètes, ne doivent cet esprit qu'on leur voit qu'à la prodigieuse extension de leur nez; — car leur trompe est un véritable nez de cinq ou six pieds de long. — Excusez du peu !
Cette nasologie pourra fort bien ne pas paraître très à sa place au commencement d'un article de critique littéraire; — mais en ouvrant le premier volume de Bergerac, où se voit son portrait en taille douce, la dimension gigantesque et la forme singulière de son nez m'ont tellement sauté aux yeux que je m'y suis arrêté plus longtemps que la chose ne valait, et que je me suis laissé aller à ces profondes réflexions que l'on vient de lire et à beaucoup d'autres dont je fais grâce au lecteur.
Ce nez invraisemblable se prélasse dans une figure de trois-quarts dont il couvre entièrement le petit côté; il forme, sur le milieu, une montagne qui me paraît devoir être, après l'Hymalaya , la plus haute montagne du monde; puis il se précipite vers la bouche, qu'il obombre largement, comme une trompe de tapir ou un rostre d'oiseau de proie ; tout à fait à l'extrémité, il est séparé en deux portions par un filet assez semblable, quoique plus prononce , au sillon qui coupe la lèvre de cerise d'Anne d'Autriche, la blanche reine aux longues mains d'ivoire. Cela fait comme deux nez distincts d;t:\f
LES GROTESQUES. m
une même face , ce qui est trop pour k coutume. Quelques chiens de chasse offrent aussi cette conformation; elle est le signe d'une grande bienveillance; les portraits de saint Vincent de Paule ou du diacre Paris vous montreront les types le mieux caractérisés de cette espèce de structure; seulement le nez du Cyrano est moins pâteux, rnoins charnu dans le contour; il a plus d'os et de cartilages, plus de méplats et de luisants, il est plus héroïque. Quant au reste de la figure, autant que ce nez triomphal permet de l'apercevoir , il m'a semblé gracieux et régulier : les yeux sont coupés en amande et fort noirs, ce qui leur donne un feu et une douceur surprenante; les sourcils sont minces, quoique très-apparents; la moustache, un peu fine et maigre, se perd avec l'ombre des commissures des lèvres; les cheveux à la mode des raffinés, tombent avec grâce de chaque côté de la face. N'était le nez, ce serait réellement un joli garçon. Ce nez malencontreux fut du reste, pour Cyrano de Bergerac, une occasion de déployer sa valeur dans des duels qui se renouvelaient presque tous les jours. — Si quelqu'un avait le mnlheur de le regarder et montrait quelque étonnement de voir un nez pareil, vite il lui fallait aller sur le pré. — ' Et comme les duels de ce temps-là ne finissaient pas par des déjeuners et que Cyrano était un hal)ile spadassin , on courait risque de recevoir quelque bon coup d'épée au ventre et de remporter son pourpoint percé de plus de boutonnières qu'il n'en avait auparavant, ce qui fit qu'au bout de peu de temps tout le monde trouva la forme du nez de Cyrano excessivement convenable et que tout au plus quelque provincial non encore usage s'avi-
18i LES GROTESQUES.
sait d'y trouver le mot à rire. Il n'est pas besoin d'ajoiiler que quelque bonne botte poussée à fond apprenait bientôt à vivre au plaisant si elle ne le tuait pas. Jusqn'iei il n'y a rien à dire, tout bomme doit faire respecter son nez, rien de mieux; mais Cyrano, non content de tuer ou de blesser grièvement ceux qui ne paraissaient pas satisfaits de son appareil olfactif, voulut établir comme principe que tout le monde devrait avoir un grand nez, et que les camus étaient d'informes avortons, des créatures à peine ébauchées et dont la nature rougissait; c'est dans le Voyage à la lune qu'il avance ce singulier paradoxe : aux états delà lune s'il naît un enfant camard, de peur qu'étant devenu grand il ne perpétue cette abominable difformité, on a soin de lui assurer une voix de soprano pour toute sa vie, et on le met en état d'entrer sans danger au sérail du grand seigneur. Le mérite se mesure à la longueur du nez; — l'on est ou plus haut ou plus bas placé selon que l'on en a plus ou moins. Sans nez, selon Cyrano, point de valeur, point d'esprit, point de finesse, point de passion, rien de ce qui fait l'homme; le nez est le siège de l'âme , c'est ce qui distingue l'homme de la brute, car aucun animal n'a le nez fait comme l'homme... Ah! monsieur Savinien Cyrano de Bergerac! il me semble que vous retournez un peu trop visiblement pour votre usage la fable du renard sans queue.
Je ne sais si la valeur de l'esprit et la passion dépendent de la configuration du nez : toujours est-il que Cyrano était vaillant, spirituel et passionné, et c'est la meilleure preuve qu'il put apporter de son système; après cela reste à savoir s'il était vaillant, spirituel et passionné
LES GROTESQUES. i85
parce qu'il avait le nez grand, on s'il avait le nez grand, parce qu'il était vaillant, spirituel et passionné: la poule naît-elle de l'œuf ou l'œuf de la poule? — i/ia^ is question — de plus savants que moi décideront.
Savinien Cyrano de Bergerac , possesseur de ce nez prodigieux, naquit, en 1G20, au château de Bergerac, en Périgord. Son père le mit, pour faire ses études, chez un pauvre curé de campagne qui prenait des pensionnaires et faisait tant bien que mal des éducations de petits hobereaux. Cyrano n'y fit pas grands progrès , car il n'avait pas la moindre confiance en la doctrine du bonhomme, qu'il trouvait pédant au possible et un vrai âne aristotélique; il suffit qu'il dît blanc pour qu'il crût noir et fit précisément le contraire : c'est sans doute là qu'il prit celte horreur des pédants et de tout ce qui sentait son régent de collège qu'il garda toute sa vie et qui lui inspira tant de piquantes épigrammes contre les Sidias de toute robe et de toute couleur qui cherchent, comme celui de Théopile, si odor in porno est forma aut accidens. Il ne tarit pas sur leur gourmandise, sur leur ivrognerie, leur couardise, leur saleté, leur avarice, leur ignorance crasse, leur sot orgueil , leur entêtement, tous leurs petits vices honteux, vices à la fois d'enfants et de vieillards, il blasonne avec une verve admirable leurs ongles noirs, leurs mains qui n'ont pas été lavées depuis l'averse du déluge, leurs cheveux gras et peuplés , leur nez roupieux toujours bistré de petun, leur ton superlatif et leurs façons outrecuidantes et plates tout ensemble. Un croquis de frère igiiorantin par Cliarlet n'est pas plus fin et plus naïf. Croyez que les Motaphraste et les Pancrace du Pc-
qiielin sont très-proches parents des Sidias de Théophile et des pédants de Cyrano ; assurément ils ont régi-ntc: la même classe dans quelque collège de province, c'est la inême férule qu'ils ont à la main , c'est le même jargon qu'ils ont dans la bouche; ils jurent tous par Aristoteet sa docte cabale : la question de savoir si l'on doit dire la torme ou la figure d'un chapeau vaut bien le si odor in porno.
Cyrano se plaignit à son père tant et si souvent de l'ineptie de son maître que celui-ci, bon gentilhomme de campagne, se souciant plus de ses chiens que de ses enfants , le retira de chez le prêtre, et, sans s'inquiét(;r d'autre chose que de faire bonne chère, l'envoya tout seul à Paris, à l'âge où lés passions qui s'éveillent sont le plus à craindre, surtout dans les natures excessives comme celle du jeune Savinien.
Ce qui devait arriver arriva : Bergerac se laissa aller à l'entrain de toute cette jeunesse folle et turbulente d'alors ; il se livra à la débauche avec l'ardeur d'un jeune homme de dix-huit ans qui voit Paris pour la première fois, et qui sort d'un petit presbytère de province, d'une maison tranquille et discrète, sobre et froide, rangée et silencieuse, presque toujours à moitié endormie à l'ombre de ses pâles noyers entre l'église et le cimetière, gouvernée par un vieux prêtre radoteur et quelque Toinon chassieuse et refrognée. Le vin et les femmes, ces deux charmantes choses qui sourient si gracieusement à nos jeunes fantaisies, faillirent à l'empiéter complètement au sortir de celte vie de discipline et de retenue. C'était alors le temps de ces belles aventurières espagnoles et italien-
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nés, voluptueuses et fières créatures, aimant d'un égal amour l'or, le sang et les parfums, pâles comme l'ambre, souples comme le saule, fortes comme l'acier, le nez légèrement arqué, la lèvre dédaigneusement retroussée à ses coins et ayant Tair de faire fi, l'œil nageant et scintillant, les cheveux drus et crêpelés, les mains pleines de fossettes et presque royales, les doigts effilés plus blancs, que l'ivoire de l'éventail ; — le beau temps des belles courtisanes poétiques ! c'était le temps des balcons escaladés, des échelles de soie, des ballets et des mascarades ; de celte galanterie espagnole grave et folle à la fois, dévouée jusqu'à la niaiserie, ardente jusqu'à la férocité; des sonnets et des petits vers, et des grands coups d'épée, et des grands rasades et du jeu effréné; on jetait sa vie par la fenêtre, on semait son âme à tous les vents, comme si l'on n'eût su qu'en faire ; on se joue sur un coup de dé à toutes les minutes, on se bat pour soi, on sert de second aux autres plutôt que de rester les bras croisés; quelqu'un vous regarde, vite un duel; quelqu'un ne vous regarde pas, encore un duel; l'un vous insulte, l'autre vous méprise : et tout cela sans forfanterie, avec un laisser-aller et une nonchalance admirable, comme s'il ne s'agissait d'autre chose que de boire un verre d'hypocras. Quel courage dépensé à rien ! — la monnaie de cent mille héros éparpillée aux coins des carrefours, le soir, sous quelque lanterne ! Cyrano trouva moyen de se faire nommer l'Intrépide par une société ainsi faite, lui, tout jeune honnne, arrivé hier du Péri gord,dechez un, pauvre curé de campagne. — Magnifi(iue début !
Il était déjà à la mode et du bel ait' d'afficher de l'impiété et de faire l'esprit fort. Je n'affirmerai pas que Cyrano donna dans ce travers ; cependant il en fut accusé, comme presque tous les beaux esprits du temps ; ce qui servit à motiver cette- imputation, ce sont quelques passages de sa tragédie [d'Agrippine, où sont ouvertement et^énergiquement exprimées des maximes d'athéisme comme celles-ci ;
TERESTIUS.
Ta connois cependant que Rome est monarchique, Qu'elle ne peut durer dans l'aristocratique, Et que l'aigle romaine aura peine à monter Quand elle aura sur soi plus d'un homme à porter : Respecte et crains des dieux l'eirroyable tonnerre.
SEJANUS.
11 ne tombe jamais en hiver sur la terre ;
J'ai six mois, pour le moins, à me moquer des dieux,
Ensuite je ferai ma paix avec les cieux.
TERENTIUS.
Ces dieux renverseront tout ce que tu proposes.
SEJANUS.
Un peu d'encens bruslé rajuste bien des choses.
TERENTIUS.
Qui les craint
SEJANUS.
Ne craint rien. — Ces enfants de l'effroî, Ces beaux riens qu'on adore et sans savoir pourquoi, Ces altérés du sang des bêtes qu'on assomme, Ces dieux que l'homme a faits et qui n'ont point fait rhomme, Des plus fermes états ce burlesque soutien, Va, va, Terenlius, qui les craint ne craint rien.
TERENTIUS.
Mais, s'ils n'en étoientpas, celte machine ronde*
SEJANUS.
Oui, mais s'il en éfoit, serois-je encore au monde?
Et cet autre passage où l'immoitalité de l'âme est niée :